Avril 2008
Le Dictionnaire
de l’usage de l’Académie française (1835)
et le Complément
de Louis Barré (1837) :
Vers une représentation
complète de la langue ?
Henri de Vaulchier
La
tendance à l’extensivité des répertoires est une constante de la
lexicographie française depuis le XVIe siècle et ne cessera
de s’amplifier, en particulier au XIXe siècle. En témoigne
par exemple la définition de l’entrée Dictionnaire
proposée par l’Académie en 1835 : « Vocabulaire, recueil de tous1
les mots d’une langue, rangés dans un certain ordre et expliqués
dans la même langue » ; plus conforme au goût du jour qu’aux habituelles
pratiques académiques, elle est symptomatique de la force du courant
universaliste qui pénètre même la dictionnairique institutionnelle
du début du XIXe siècle.
A
cette époque d’essor scientifique et de créativité lexicale relayée
par le développement de la presse qui en répandait les nouveautés
dans le grand public, les lecteurs ne trouvaient plus dans le dictionnaire
de la langue usuelle une réponse appropriée à leurs doutes linguistiques ;
ils ne se satisfaisaient plus de sa traditionnelle fonction d’encodage,
à laquelle la Compagnie s’était constamment tenue, en maintenant
intangibles les principes d’une nomenclature restrictive à l’orientation
synchronique, illustrée par des phrases d’exemples d’où les références
textuelles étaient écartées.
Comment
l’Académie allait-elle répondre aux demandes de ses lecteurs sans
renier les principes méthodologiques qui fondaient, depuis 1694, la
longue série éditoriale de la lexicographie institutionnelle française ?
C’est le défi qu’elle eut à relever dans la première moitié
du XIXe siècle, en assouplissant ses principes dans la 6e
édition pour mieux s’adapter à l’attente du public, et en favorisant
la complémentation encyclopédique de son Dictionnaire de l’usage.
*
*
*
I.
Une forte demande
Chez les usagers
Les
souhaits des lecteurs étaient aiguillonnés par les surenchères des
journalistes, comme le prouvent par exemple les attentes démesurées
soulevées dans la presse spécialisée par l’annonce de la rédaction
du Dictionnaire historique2. La course à l’inflation
est telle qu’elle se manifeste dans tous les types de dictionnaires,
même bilingues, et que les titres des répertoires portent les marques
significatives de ce mouvement d’ampliation des nomenclatures.3
L’idée
est bien ancrée dans les textes théoriques et critiques de cette période
que la qualité d’un ouvrage se mesure à l’aune de sa masse lexicale.
À ce titre, la conception traditionnellement restrictive de l’Académie
passe pour de la sécheresse, voire de la pauvreté, et les omissions
réelles ou supposées de son Dictionnaire, pour d’intolérables
lacunes. À une époque où les usagers ont soif de connaissances techniques
et historiques, le public réclamait des ouvrages ouverts à la fois
aux réalités contemporaines et aux références du passé. Jean-Charles
Laveaux exprimera nettement cette attente dès 1820 dans le Discours
préliminaire de son Nouveau Dictionnaire de la Langue française
en soulignant que « le goût des arts et des sciences est répandu dans
toutes les classes de la société. Il serait inconvenant de présenter
au public un dictionnaire de la langue borné au langage commun, et
séparé de celui des sciences et des arts. »4 La demande
des usagers relative aux néologismes et aux références archaïques
et littéraires qui tendent à se répandre dans la langue est donc
particulièrement forte au moment où va paraître la 6e
édition, si impatiemment attendue5.
A l’Académie
La
doctrine officielle de l’Académie était apparemment incompatible
avec de telles considérations. Répétée et proclamée avec constance
dans ces morceaux d’apparat que constituait chaque nouvelle Préface,
elle pouvait donner l’illusion d’une parfaite unanimité méthodologique.
En réalité, la Compagnie, traversée de courants politiques, littéraires
et linguistiques divers, était le siège de discussions internes
parfois fort vives, sur les choix mêmes qui préoccupaient les usagers.
Dès la 1ère édition, le débat est lancé par l’exclusion
de Furetière, dont la 2e édition, proscrite, est pourtant
mieux accueillie au plus haut niveau et dans le public que celle du
Dictionnaire institutionnel ; les récriminations bien connues de
l’abbé de Saint-Pierre, de Fénelon ou de La Bruyère, étonnés
du tri opéré dans le vocabulaire et recommandant l’ouverture de
la nomenclature aux vocabulaires spéciaux, sont significatives de la
prise de conscience d’un appétit de connaissances pour les curiosités
scientifiques, relayé par la création d’une presse spécialisée
dans le troisième quart du XVIIe siècle6. Ces
débats ne sont pas propres à l’Académie d’Ancien Régime, mais
furent rouverts à chaque nouvelle édition, jusqu’aux plus récentes7.
L’affrontement
entre Anciens et Modernes prit une particulière acuité
dans la première moitié du XIXe siècle, au point de menacer
l’existence même de la série éditoriale institutionnelle inaugurée
en 1694, en interrompant à trois reprises, parfois très longuement,
les remises à jour successives du Dictionnaire de la langue
usuelle. Le projet d’Andrieux et des Idéologues, présenté à l’Institut
en 18018, porta directement atteinte à la réalisation de
la 6e édition, en imaginant de remplacer le Dictionnaire
de langue habituel par un dictionnaire universel issu des trois classes ;
la hargne de Morellet si bien nommé par Voltaire9, et la
dissolution en 1803 de la seconde classe qui rassemblait des Idéologues
tels que Domergue et Andrieux, écartèrent définitivement cet embryon
de dictionnaire universel institutionnel. Deux tentatives du « parti
des citations » furent plus sérieuses et occupèrent l’Académie
de longues années en reléguant provisoirement le dictionnaire synchronique
aux oubliettes : la première reprit le « projet de Voltaire » lancé
en 1778 et se poursuivit jusqu’en 1819, retardant d’une bonne vingtaine
d’années la parution de la 6e édition ; la seconde, s’inscrivant
dans la lignée du projet interrompu en 1819 et la mouvance des études
historiques, donna naissance au Dictionnaire historique
en interrompant totalement, pendant plus de trente ans, la préparation
de la 7e édition10. Ces péripéties montrent
bien que l’Académie, comme le public, ne se reconnaissaient plus
tout à fait dans le modèle incarné depuis si longtemps par le
Dictionnaire de l’usage. Comprenant la nécessité de répondre
aux demandes des usagers, la Compagnie avait en réalité amorcé, dans
la préparation de la 6e édition, une prudente remise en
cause de ses principes et de ses méthodes pour tenter de donner de
la langue une représentation plus complète, comme en témoigne incontestablement
le Dictionnaire paru en 1835.
II.
Les innovations de la 6e
édition
La participation
des autres classes
Dans
l’esprit du projet des Idéologues de 1801, qui prévoyait de faire
composer le Dictionnaire de la langue usuelle par une commission
tripartite rassemblant « des hommes versés dans toutes les parties
des connaissances humaines pour recueillir, définir, expliquer les
mots propres à chacune d’entre elles »11, l’Académie
avait considérablement innové en s’assurant le concours des autres
classes de l’Institut12. « Dans chaque spécialité, la
discussion s’établissait toujours entre les personnes les plus capables
de la soutenir et de l’éclairer », relève le Journal des Débats
13qui précise que les termes spéciaux ont été revus par les
autorités les plus compétentes en la matière : la jurisprudence et
la législation par Pastoret, Dupin, Royer-Collard, Daru ; la grammaire
et les lettres par Andrieux, Jouy, Villemain, Féletz, Lacretelle ; Laplace,
Delambre, Fourrier pour l’astronomie et la physique, Thénard pour
la chimie, Guérin pour la peinture ; le Constitutionnel
ajoute qu’il avait été même fait appel « à quelques célébrités
étrangères » dans quelques cas particuliers.
Une nomenclature
plus ouverte
Les
relevés établis par Gohin, qui exploitent le dépouillement des œuvres
complètes d’une soixantaine d’écrivains14, ainsi que
les nomenclatures du Dictionnaire critique de Féraud
(1784) et de la Néologie de Mercier (1801) soulignent l’importance
dans la 6e édition des entrées néologiques, qu’elles
soient de formation populaire (comme rassurant, claqueur
« qui fait la claque », toiture, onduleux, parcimonieux)
ou savante (comme laudatif, perspicace, probe,
versatilité, sentimental). Les académiciens avaient également
admis de nombreuses extensions spécialisées : consommation
mentionne l’acception économique, mortalité le sens démographique,
majorité, liberté, les sens politiques. Un plus large accueil
est pareillement réservé aux archaïsmes, en grande partie repris
de Féraud (par exemple, descriptif, envahissement, indivision, multiforme)
et aux emprunts étrangers, comme l’espagnol dulcinée, l’italien
crescendo, l’anglais budget, l’allemand choucroute
ou le suisse chalet. Plus libérale que le puriste Féraud, l’Académie
ouvre les colonnes de son Dictionnaire aux locutions et aux périphrases
refusées ou marquées par celui-ci15. Elle fait surtout
de larges emprunts aux langues scientifiques et techniques et aux arts
et métiers, que ce soit les mathématiques, avec donnée, graduer
« augmenter par degré », somme « quantité qui résulte de plusieurs
sommes jointes ensemble » …, la physique (force d’inertie, électriser
dans leurs acceptions figurées, échelle au sens social,
balance au sens économique …), la chimie (amalgame, atmosphère,
composés …), les beaux-arts, avec coloris, modeler, pittoresque
… ou les métiers, comme placage, filière, rhabillage, niveler
…
Par
ailleurs, quoique la Compagnie ait officiellement ignoré l’existence
de la 5e édition, le contenu du Supplément de 1798
est repris dans une certaine mesure en 1835 : en témoignent ces entrées
très spécialisées du début de la lettre A16, dont la
présence est assez surprenante dans un dictionnaire de la langue usuelle :
adatis « mousseline des Indes orientales », afforage « droit
pour la vente du vin au moyen âge », aigremore « charbon pulvérisé
pour les feux d’artifice, alganon « chaîne des galériens »,
arases « pierre pour mettre à niveau », arrugie « canal
pour écouler l’eau » …
Les citations
textuelles
Villemain
avait certes consciencieusement développé dans sa Préface17
la doctrine officielle de la Compagnie relative aux références d’autorité
inspirée dès 1640 par Vaugelas. Ce partisan éminent des citations
n’hésita pas cependant à qualifier de « froid inventaire » la nomenclature
qu’il était chargé de présenter au public18. Ce dernier
montrait d’ailleurs une inquiétude normative d’autant plus vive
qu’il ne pensait plus trouver chez les écrivains de son époque des
modèles de bon usage. C’est pourquoi en 1835, les exemples appuyés
traditionnellement sur une pratique orale, ont tendance en réalité
à refléter l’usage des bons écrivains classiques, comme le remarque
Villemain en soulignant que « les exemples de locutions et de phrases
[ont été] multipliés avec choix, et empruntés à toutes les nuances
du langage écrit. »19 A cet égard, les partisans des citations,
tant au sein de l’Académie que parmi le public cultivé, pouvaient
se sentir confortés par cette évolution des pratiques rédactionnelles
faisant appel aux citations classiques déguisées sous l’apparence
de phrases d’exemples spontanées20.
Les limites
du changement
Ces
concessions au courant universaliste n’avaient pas manqué de susciter
les réactions de critiques inquiets de voir l’Académie céder à
la mode de l’extensivité, comme Génin ou Nodier
21. Beaucoup, en revanche, persistaient à la trouver
trop timide et lui reprochaient de refuser une plus nette orientation
archaïsante et littéraire incarnant le bon usage à une époque d’insécurité
linguistique : « Elle a omis la langue de notre siècle » se plaint
l’Impartial, mais surtout « il s’en faut de beaucoup que le
Dictionnaire de l’Académie soit un inventaire aussi complet [que
Johnson, la Crusca, ou la Real Academia espagnole]22. Les
omissions y abondent. La langue du seizième siècle a été entièrement
passée sous silence comme tous les mots usités par tous les grands
écrivains du dix-septième siècle. »23 En définitive,
beaucoup de comptes rendus sur la 6e édition apparaissent
concordants 24: une fois encore, malgré quelques accommodations
à l’esprit du temps, l’Académie avait donné une représentation
très incomplète de la langue25.
Les
modifications opérées par l’Académie n’étaient pourtant pas
négligeables ni sans conséquences pour son Dictionnaire. Malgré
la collaboration des autres classes de l’Institut, quelques graves
erreurs définitoires relatives à la nomenclature spéciale avaient
peut être fait réfléchir la Compagnie sur les risques de sortir de
son domaine de compétence habituel : Génin rapporte à ce sujet comment
Arago égaya la Chambre avec les définitions malencontreuses de
marée, éclipse, tirer de but en blanc26.
En incluant des termes de spécialité non banalisés, l’Académie
entrait de surcroît dans un cercle vicieux définitoire imposant l’emploi
de catégoriseurs taxinomiques devant être définis à leur tour27,
risquant ainsi de dénaturer la conception originale poursuivie depuis
1694.
En
fin de compte, les essais d’extensivité tentés par la Compagnie
n’étaient guère satisfaisants : risquant de se révéler dangereux
pour l’identité typologique du Dictionnaire, ils ne désarmaient
pas davantage les sempiternelles accusations de conservatisme par les
novateurs et de laxisme par les puristes, sans donner vraisemblablement
satisfaction au public habitué à chercher ailleurs que dans le
Dictionnaire de l’Académie des réponses à ses interrogations28.
Une autre solution s’imposait.
III.
Une approche différente : un Complément
encyclopédique au Dictionnaire de l’usage
Plusieurs options
éditoriales
L’achèvement
de la 6e édition avait donné à la Compagnie la possibilité
de diversifier ses publications dictionnairiques, pour réviser, compléter
ou remplacer le Dictionnaire de la langue usuelle. Elle s’interroge
en effet dès le 9 décembre 34 « sur les travaux à entreprendre après
l’entier achèvement du Dictionnaire. » Le 18, un membre29
« propose l’adjonction de membres correspondants […] pour la composition
d’un Supplément au Dictionnaire », un autre « la rédaction
d’un Dictionnaire appuyé sur des citations textuelles. Un
autre membre30 développe l’idée de la composition d’un
grand Dictionnaire historique et littéraire de la langue française. »
On sait que cette dernière option prévalut. La décision prise définitivement
le 12 mars 1835 d’ouvrir l’énorme chantier du Dictionnaire historique
rendait impossible d’entreprendre de surcroît la préparation de
la 7e édition31, et a fortiori, un Supplément
à la 6e édition, en menant de front trois répertoires
dont deux de conception très différente du Dictionnaire
de l’usage. Mais la Compagnie n’abandonnait sans doute pas sans
regret le projet encyclopédique évoqué le 18 décembre, qui aurait
satisfait l’attente du public et celle des académiciens adeptes de
l’ouverture de la nomenclature, tout en préservant la spécificité
du Dictionnaire de la langue usuelle. Aussi peut-on se demander
quelle part elle a prise à la réalisation du Complément
du Dictionnaire de l’Académie
publié par Louis Barré à partir d’avril 1837, qui fut constamment
associé à la 6e édition.
L’Académie
française et « son » Complément
32
Ce
n’était pas la première fois que des complémentations encyclopédiques
avaient été publiées par la Compagnie33. Des additions
non autorisées à la 5e édition avaient même donné lieu
à de retentissants procès entre libraires34 auxquels l’Académie
était totalement étrangère. A l’époque de la parution de la 6e
édition, la Compagnie se montra indifférente à la publication d’ouvrages
se réclamant du sien sans qu’elle y ait la moindre part, gagnant
un indéniable prestige à la multiplication des Compléments
ou Suppléments du Dictionnaire de l’Académie
qui apparaissaient comme autant d’hommages rendus à la spécificité
unique de son répertoire35.
Elle
n’avait montré aucune hostilité apparente à l’égard de publications
souvent médiocres qui s’autorisaient à compléter son Dictionnaire.
Sans jamais reconnaître la moindre filiation avec elles, elle supporta
sans réagir de grossières contrefaçons de la 6e édition,
comme le Supplément au Dictionnaire de l’Académie française
de Raymond36 publié en 1836, dont la mise en page, les illustrations,
la graphie, sont exactement calquées sur l’édition de 1835. Il y
avait là, pourtant, intention manifeste de faire passer aux yeux du
public ce Supplément comme la suite officielle de la 6e
édition37.
Étonnamment,
la Compagnie réagit pourtant vivement à la publication chez Didot
en mars 1842 du Complément publié par Louis Barré, et se montra
offusquée de voir cet ouvrage présenté comme le troisième volume
de son Dictionnaire de l’usage : lors de la séance du jeudi
17 mars, elle chargea son Secrétaire perpétuel Villemain de protester
auprès « de MM. Firmin Didot, libraires de l’Institut, [qui
venaient de lui faire] hommage d’un ouvrage qu’ils viennent de faire
paraître sous le titre : Complément du Dictionnaire de l’Académie
française », en lui témoignant « la surprise qu’elle éprouve
de voir publier un ouvrage auquel l’Académie est entièrement étrangère,
sous un titre qui paraît de nature à induire le public en erreur et
à laisser croire que ce Complément est la suite en quelque sorte officielle
de son Dictionnaire. »38 Il sera même décidé à la séance
suivante du 22 mars « qu’un extrait du procès-verbal en ce qui touche
la publication nouvelle qui a paru sous le titre de Complément du
Dictionnaire de l’Académie sera adressé aux journaux. »39
La
protestation de l’Académie est surprenante : elle ne pouvait ignorer
l’existence du Complément dont certains journaux avaient annoncé
le projet dès la parution de la 6e édition (Courrier
français, 1835, Journal des Savants, janvier 1836), et avait
eu évidemment connaissance des premières livraisons sorties sous le
même titre à partir d’avril 1837, et de l’édition belge de 1839 ;
ignorance d’autant plus invraisemblable que la direction scientifique
du Complément assumée par un académicien (Joseph Droz) était
annoncée dès 1836 par le Journal des Savants et dans le titre
de l’ouvrage. La réprobation académique ne semblait pas viser Droz,
dont la participation au Complément aurait pu engager la Compagnie
à cautionner malgré elle l’ouvrage de Louis Barré40.
En réalité, la protestation de l’Académie adressée à Didot visait
bien exclusivement ce dernier et résultait d’un différent commercial
avec son imprimeur-libraire, le véritable initiateur du projet de
Complément 41: sans l’aval de la Compagnie, mise devant
le fait accompli par la publication de 1842, et se prévalant de sa
qualité d’imprimeur officiel de l’Académie et acquéreur de la
propriété du Dictionnaire de l’Académie, il voulut sans
doute tirer parti au mieux de l’exceptionnel succès éditorial de
la 6e édition en utilisant de surcroît la présence de
Droz en guise de parrainage officieux de l’Académie face à ses concurrents
et en adoptant une présentation identique à celle du Dictionnaire
de l’usage.42 La qualité reconnue du Complément,
qui plaçait d’emblée cet ouvrage au-dessus des autres en annonçant
vouloir combler les lacunes du Dictionnaire
de l’usage, n’était peut-être pas étrangère non plus à la tardive
réaction d’humeur de la Compagnie43.
Les ingénieurs
du Complément : L. Barré et F.-X.-J. Droz
Louis
Barré doit être distingué de ses concurrents, comme l’atteste de
prime abord la pertinence de sa Préface ; comparable à
celle de Villemain, elle apparaît aux commentateurs comme « une
véritable histoire de notre langue depuis sa naissance jusqu’à ce
jour […] et suffirait pour le placer au rang des plus savants linguistes. »44.
Elle s’inscrit bien en effet dans le prolongement de la Préface
de Villemain, qu’elle précise sur le plan historique
en poursuivant l’examen de l’évolution de la langue, se montrant
particulièrement novatrice en présentant « le premier tableau comparatif
des dictionnaires français dont nous disposons » et en particulier,
un inventaire détaillé des dictionnaires monolingues45.
Barré montra une indiscutable compétence dictionnairique qui le fit
choisir pour réviser les éditions du Boiste dont la vogue fut immense
avec ses quatorze éditions successives, et publia également de nombreux
dictionnaires de spécialité46.
Quant
à François-Xavier-Joseph Droz (1773-1850) il avait également, plus
que tout autre académicien, pleine autorité pour assumer la direction
rédactionnelle de l’ouvrage. Élu à l’Académie française contre
Lamartine (1825), et à l’Académie des Sciences morales et politiques
(1832), spécialiste incontesté de la dictionnairique institutionnelle,
il incarnait parfaitement la polyvalence de la Compagnie à cette époque :
après avoir contribué à la bonne fin de la 6e
édition, il fut un des pionniers du Dictionnaire historique47,
et cette double compétence le qualifiait particulièrement pour cautionner
la publication de ce Complément encyclopédique. De surcroît,
son passé d’Idéologue, ses liens avec la Société d’Auteuil48,
ses idées qui le rangeaient dans la mouvance du catholicisme social,
ses ouvrages dans lesquels il défendait l’idée que c’est par l’instruction
que le paupérisme reculerait49, le faisaient assurément
tenir aux yeux du public comme le promoteur idéal d’un dictionnaire
universel tel que le Complément50.
IV.
Une représentation totalisante du lexique
L’ouvrage de Barré porte bien la marque de son époque par l’importance
de sa nomenclature, intermédiaire entre Landais (cent quarante mille
entrées) et Raymond (quatre-vingt mille)51, Barré se vantant
dans sa Préface d’offrir cent mille entrées et un million
d’articles (adresses et acceptions comprises)
! C’est donc bien comme un ensemble cohérent estimé par Charrassin
à cent vingt-huit mille entrées52 visant à une représentation
complète de la langue que sont présentés la 6e édition
et son Complément.
Le
titre largement développé, selon la mode de l’époque, détaille
précisément ses champs d’apport spécifique
par rapport au Dictionnaire
de l’usage :
Complément
du Dictionnaire de l’Académie française contenant tous les termes
de Littérature, de rhétorique, de Grammaire, d’Art dramatique, de
Philologie, de Linguistique, d’Histoire, de Sectes religieuses, de
Chronologie, de Mythologie, d’Antiquité, d’Archéologie, de Numismatique,
de Diplomatie, de Paléographie, de Philosophie, de Scolastique, de
Théologie, de Droit canon, de Liturgie, d’Économie politique, de
Législation et de Jurisprudence ancienne et moderne, d’Anciennes
Coutumes, de Féodalité, de Droit, de Pratique, de Diplomatie, d’Administration,
de Titres, de Charges et Dignités, d’Art militaire, de Marine, de
Fortification, de Mines, de Ponts-et-Chaussées, d’Eaux-et-Forêts,
de Domaines et Enregistrements, de Monnaies, de Poids et Mesures, de
Douanes, de Postes, de Médecine, de Chirurgie, d’Anatomie, de Pharmacie,
d’Histoire naturelle, de Physique, de
Chimie, d’Astronomie, de Mécanique, de Gravure, de Commerce, de Banque,
de Bourse, d’Arts et Métiers, de Blason, de Fauconnerie, de Chasse,
de Pêche, d’Escrime, de Danse, d’Équitation, de Jeux et Divertissements,
etc., qui ne se trouvent pas dans le Dictionnaire de l’Académie ;
auxquels on a joint : Le Vieux Langage, - le Néologisme, - la Géographie
ancienne et moderne, - et un Traité complet d’Étymologie53.
Ce
titre n’a rien à envier à celui des autres dictionnaristes
extensifs de la première moitié du XIXe
siècle. Les cent trente mille mots du Dictionnaire
de l’usage et du Complément se présentent comme un inventaire
cumulatif de la langue française, associant un dictionnaire sélectif
de la langue courante correcte54 appuyé sur des citations
d’autorités, prescriptif par certains aspects55, descriptif
de la langue la plus contemporaine56, encyclopédique par
l’apport des vocabulaires spéciaux, historique par le recours aux
archaïsmes et à l’étymologie57. A ce titre, cet ouvrage
présente un réel intérêt parce qu’il prolonge la tradition
académique en complétant utilement l’existant de la 6e
édition, et qu’il s’en distingue en apportant aux lecteurs du
Dictionnaire de la langue usuelle un supplément informatif appréciable.
Dans la lignée
académique
Son
mérite est d’abord de combler les lacunes et les oublis manifestes
de la 6e édition. Un rapide sondage effectué à partir
d’une dizaine d’ouvrages et de comptes rendus critiques sur cette
édition58 montre, qu’en très grande partie, le Complément
corrige les omissions les plus flagrantes de 1835, telles que bureaucrate,
confortable, éditer, flûtiste, fertiliser, baser, … 59
etc.
Il
en précise également certaines entrés, en proposant des acceptions
scientifiques et techniques banalisées ; le mot œil donne ainsi
l’occasion de référencer huit spécialisations (médecine, histoire,
art militaire, architecture, marine, zoologie, botanique, minéralogie).
Les acceptions techniques de la 6e édition sont enrichies
de marques spécifiques dénotatives : la précision définitoire du mot
oscillation (1835 : « balancement de certains corps matériels ou
artificiels ») s’accroît considérablement en 1842 : « se dit des
points d’un corps solide oscillant autour d’un axe qui peuvent être
comparés aux extrémités d’autant de pendules simples oscillant
librement autour de ce même axe. »
Par
ailleurs, si les néologismes sont généreusement accueillis, ils le
sont souvent avec un souci didactique affirmé, bien caractéristique
de la manière académique ; beaucoup font l’objet de marques normatives,
comme actualité : « ouvrage plein d’actualité : on a fort abusé
de ces mauvaises locutions. », ou filandreux : « on a beaucoup
abusé de ce mot en l’appliquant à un style lâche et diffus. »
Enfin,
la spécificité du Complément est surtout d’accentuer considérablement
le recours aux proverbes de la conversation ordinaire, dont Villemain
avait fortement souligné l’intérêt en 1835. Ainsi, l’entrée
fagot en proposait cinq en 1835, le Complément en rajoute
cinq autres ; le verbe faire en présente huit, dont un tiré
de La Fontaine … La présence de Leroux de Lincy, auteur du Livre
des proverbes français (1842) a sans doute contribué à accentuer
la tradition académique de l’usage parlé mis en honneur depuis 1694.
Rupture avec
la tradition
L’ouvrage
de Louis Barré rompt totalement avec les pratiques synchroniques et
didactiques de la 6e édition, en introduisant une orientation
résolument historique. Les marques d’usage relevées sur les entrées
de la lettre F (environ deux mille huit cents entrées) attestent
que 25 % de la nomenclature sont des archaïsmes affectés de la mention
« vieux langage » ou « se disait autrefois ». En revanche, les néologismes
déclarés tels représentent moins de 2 %.
Cette
perspective diachronique n’est pas anormale dans un dictionnaire universel,
puisqu’au XIXe siècle, tous les dictionnaires extensifs
en seront marqués, avant même que les dictionnaires de la langue usuelle
ne la prennent en compte dans la seconde moitié du siècle ; elle est
particulièrement accentuée dans le Complément : une recension
comparative partielle des archaïsmes recueillis par Barré et Raymond
, par exemple, confirme la spécificité du Complément à cet
égard60, renforcée de surcroît par le choix des acceptions
dont beaucoup sont archaïsantes, le recours aux proverbes souvent extraits
de textes médiévaux, préclassiques ou classiques, et le classement
des acceptions qui privilégie parfois le sens le plus ancien61.
Cette tendance s’inscrivait certes dans la dynamique du courant historique
de l’époque auquel l’Académie elle-même venait de souscrire en
commençant un dictionnaire synchronique ; mais l’influence de Droz,
membre de la Commission du Dictionnaire historique, ainsi
que la présence dans l’équipe rédactionnelle de Paulin Paris, spécialiste
incontesté de la littérature préclassique et auteur lui-même d’un
Dictionnaire historique, ne sont pas étrangères non plus à cette
orientation particulièrement marquée.
Le
Complément se distingue surtout du modèle académique en offrant
un riche florilège de citations littéraires tirées de textes du moyen
âge au XVIIIe siècle. Archaïsmes et références textuelles
ont sans doute été pour beaucoup dans le succès de l’ouvrage auprès
de lecteurs appréciant l’agrément du style en même temps que la
correction de la langue, et cherchant dans le recours aux autorités
du passé le moyen de conserver « la véritable langue française qui
est encore la langue du XVIIe et du XVIIIe siècles »,
comme le soulignera Poitevin en 1852 dans la Préface de son
Dictionnaire de la langue française.
Ce patrimoine littéraire classique reste, en effet, aux yeux des usagers,
la référence du bon usage, à une époque où celui-ci n’est plus
incarné par les écrivains de leur siècle. A ce titre, le Complément
offrait aux lecteurs habituels du Dictionnaire de l’Académie
un corpus de référence qu’ils durent particulièrement apprécier.
*
*
*
De
toutes les productions dictionnairiques universelles où l’attrait
commercial l’emporte sur l’intérêt lexicographique, seul l’ouvrage
de Louis Barré a été associé à la 6e édition pour constituer
avec elle un corpus encyclopédique de qualité.
Certes,
Barré ne se différencie guère des autres en annonçant dans sa
Préface vouloir dépasser l’obsolète opposition entre dictionnaire
de l’usage et dictionnaire universel reprise des dictionnaires de
mots et de choses du XVIIe siècle : Boiste, Landais Raymond
ou Lachâtre auront, eux aussi, l’ambition de « rendre le Dictionnaire
de l’Académie le plus complet des Dictionnaires »62.
Désormais associés et complémentaires pour n’en faire plus qu’un,
les deux ouvrages répondront mieux ainsi aux besoins des lecteurs :
Le Dictionnaire de l’Académie sera utile à ceux qui désirent
« parler et écrire la langue française dans toute sa pureté et sa
précision /…/. Le Complément sera indispensable à ceux qui
chercheront une expression très-nouvelle ou très-ancienne, rare ou
peut-être unique, un terme savant ou technique »63, synergie
dont Barrière souligne la nécessité dans son compte rendu des
Débats : « A côté de cette langue si puissante [celle des XVIIe
et XVIIIe siècles], sont nés des besoins d’une civilisation
progressive, une foule de mots destinés à représenter les travaux
des plus sublimes connaissances, comme des plus humbles professions.
Une découverte importante n’exige-t-elle pas à l’instant même
tout un vocabulaire nouveau ? Chaque art, chaque science, chaque industrie,[…]
chaque plaisir, chaque passe-temps, si frivole qu’il soit, n’a-t-il
pas son langage ? Et les mots de ces différens idiomes qui ne sont pas
ceux de la foule, la foule a souvent besoin de les connaître tous. »
Il
n’est pas exempt non plus des défauts inhérents à ce type d’ouvrage,
dont le désir d’être complet entraîne souvent des surenchères64 :
Génin en détaillera les excès en 1845, relevant une liste de mots
savants tirés de Carpentier, d’improvisations de journalistes, ou
d’hapax d’auteurs65. Il reconnaîtra pourtant que le
Complément « ne tombe pas dans les extravagances » des accumulateurs
de mots, et que l’ouvrage est, en définitive, « un livre sérieux
et nécessaire […], un livre utile, le meilleur en son genre, sans
comparaison. »66
Barré
sut en effet se démarquer de ses concurrents en s’entourant de rédacteurs
très qualifiés, dictionnaristes spécialisés67, autorités
incontestées comme Leroux de Lincy68, et membres de l’Institut,
professeurs au Collège de France : Henri Regnault, physicien (Académie
des Sciences, 1840), Jacques Régnier (Académie des Inscriptions, 1855,
successeur de Burnouf au Collège de France), Paulin Paris (successeur
de Raynouard à l’Académie des Inscriptions, 1837). 69
La polyvalence exceptionnelle de cette équipe rédactionnelle constituée
de spécialistes souvent membres de l’Institut, amplifiait considérablement
les efforts de la 6e édition pour faire appel aux autres
classes.
Les
comptes rendus parus en 184270 ou les appréciations ultérieures71
soulignent ses mérites en les opposant à la médiocrité des Landais
ou Raymond72. La qualité des définitions, le soin apporté
à la révision des articles et à l’élimination des fautes habituelles
dans ce type de répertoires, assurèrent au Complément un avantage
décisif sur ses concurrents « qui ne sauraient être considérés comme
de véritables rivaux. […]. C’est donc pour la première fois –
assure le journaliste du Moniteur – que nous aurons un dictionnaire
général de tous les termes scientifiques et technologiques, qui ne
sera point rempli d’erreurs, et où les fautes d’orthographe, d’impression,
soit des livres, soit des dictionnaires précédents, ne se trouveront
pas reproduites comme de nouveaux mots ; ce cas est fréquent dans les
dictionnaires qui, pour la plupart, deviennent une opération mercantile,
et se copient servilement. ». L’ouvrage de Louis Barré, estimé le
meilleur des dictionnaires universels, fut donc seul reconnu digne de
compléter la meilleure des éditions académiques pour constituer avec
elle « l’unique glossaire général de notre langue nationale. »73.
Il sera désormais publié avec chaque nouveau tirage de la 6e
édition, dans le même format et sous la même reliure, et les catalogues
attribueront trois volumes à l’édition de 183574.
L’ouvrage
de Louis Barré reste ainsi l’unique cas de complémentation encyclopédique
du Dictionnaire de l’usage au XIXe siècle, peut-être
encouragée, à tout le moins tacitement admise par la Compagnie,
qui n’est pas sans rappeler l’esprit du projet avorté de 1801 d’un
dictionnaire universel issu des trois classes. Il témoigne de l’inclination
de l’Académie à voir s’élargir son champ éditorial habituel
en occupant l’ensemble du paysage dictionnairique français de cette
époque. Engagée dans le Dictionnaire historique, en même temps
qu’elle reprendra en 1867 la révision de la 6e édition
du Dictionnaire de l’usage
augmentée du Complément encyclopédique de Barré, l’Académie
ne sera pas loin de tenter l’impossible défi de composer ce dictionnaire
« complet » qu’on ne fera jamais75. Son échec76
la déterminera désormais à se restreindre à ses choix initiaux en
intervenant de manière différente dans l’examen des termes scientifiques,
techniques et néologiques77.