Compte rendu - Dictionnaire des mots des flics et des voyous - Par Jean-Paul Colin - Dictionnaires, Encyclopédies, Lexicographie - Analyses et comptes rendus
 
 
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Philippe Normand, Dictionnaire des mots des flics et des voyous, Paris, Balland, 2010, 411 pages.– ISBN 978-2-35315-084-7.

par Jean-Paul Colin, Professeur honoraire à l’Université de Franche-Comté. 

    Pour faire un pareil bouquin, dont le titre cache mal un nouveau dictionnaire de l’argot, du sommet flicard jusqu’aux bas-fonds criminels, faut pas avoir froid aux mirettes. Mais ce n’est pas non plus n’importe qui que ce Philippe Normand : à travers sa mini-biographie esquissée par son éditeur Balland, on apprend qu’il a été durant plus de trente ans comanche (c.-à-d. commandant de police, nouveau nom de l’inspecteur division–naire) à la PJ : c’est, pour emprunter une de ses entrées, un PPPP, alias “pur produit de la Préfecture de Police”, et on peut lui faire confiance quand il nous dit avoir, par goût et curiosité, amassé à partir de sa retraite “les pièces de cette collection argotique comme on monte un dossier judiciaire”. Certes, il n’est pas le premier dans cette catégorie de performance : le goût de l’argot des bas-fonds comme de celui des “autorités responsables du maintien de l’ordre” l’a amené, comme bien d’autres, à abandonner la canne à pêche du retraité classique pour se faire l’explorateur et le rapporteur de tout ce qui concerne verbalement les délits et leurs traitements. Il a laissé “flotter ses esgourdes” et consulté des tonnes d’archives et d’articles de presse. Au-delà des nombreux ouvrages ou mémoires, à l’intérêt souvent purement anecdotique, des chefs ou préfets de police de Paris, de Vidocq à Le Taillanter (patron de la BRB et de la Mondaine), en passant par Canler, Macé, Goron et bien d’autres, il n’est guère que le petit ouvrage de Jacques Arnal paru en 1975, L'Argot de police, Paris, Eurédif, qui soit entièrement consacré au vocabulaire des policiers. Quant aux voyous, les informations sur leur langage pullulent, et le traitement de l’argot, sur le plan historique et littéraire représente une mine d’or pour les lexicographes, et un goûteux fromage pour certains auteurs plus ou moins sérieux et scrupuleux quant à l’authenticité des sources.  

    Ce qui frappe tout d’abord, en ouvrant ce gros livre, c’est l’abondance de la nomenclature : Philippe Normand a engrangé environ 2 000 entrées, selon notre approximation. Mais le nombre des items traités est bien plus important, car dans maint article, on trouve une énumération copieuse des synonymes (voir communautés, groupes ethniques ; couilles ; pognon ; tapiner et tapineuses ; vols (techniques)), etc. Tant il est vrai que le vocabulaire évolue et change considérablement avec le temps et les modifications institutionnelles et historiques. Les keufs d’aujourd’hui ont de très nombreux ancêtres langagiers, depuis la création par Colbert du poste de lieutenant général de police de Paris, que Gabriel Nicolas de la Reynie fut le premier à occuper en 1667, pour une trentaine d’années, lui aussi ! Quant à la désignation des malfaisants, elle a également, je ne dirai pas tout à fait ses lettres de noblesse, mais une longue histoire derrière elle, depuis les Coquillards dijonnais du XVe siècle jusqu’à nos élégants filous cravatés du Net ou de la banque, qui portent souvent des blases anglais ou américains. Ces nombreux changements répondent tantôt à un souci accru de précision, à une évolution des techniques policières… et frauduleuses, tantôt à un simple besoin, bien humain, de modifier les mots et leur forme, par jeu et envie ludique d’un cryptage plus ou moins opaque ou transparent. 

    Il y a, dans ce bilan d’un “officiel”, qui a passé tant d’années dans le sérail, beaucoup moins de tabous qu’on ne pourrait le croire de prime abord : que ce soit la reprise et le commentaire du fameux NTM, groupe de rap de Joeystarr et Kool Shen, qui a soulevé une telle polémique il y a (déjà) une petite vingtaine d’années ou encore les nombreux tags du genre nique la police, Philippe Normand n’élude rien, et glose avec philosophie ces traces d’un passé souvent tumultueux… On appréciera sûrement les entrées : police (selon la police), police (selon les autres), police ! complice, écho atténué du célèbre CRS ! SS ! de mai 68. Et ceci sans oubli du réel ni emploi d’une langue de bois qui ne règle aucun compte et ressemble trop à la restriction mentale des Jésuites de jadis. L’entrée tasériser ose même aborder la question de cette arme moderne qu’est le taser et qui, aujourd’hui même, pose un problème… au moins d’emploi ! Le racisme est illustré également par l’entrée sa race, et c’est la première fois, à ma connaissance, qu’on trouve dans un dictionnaire d’argot un relevé de locutions aussi riche sur ce thème (voir aussi communautés). De même, l’“appellation bien-pensante et involontairement argotique” de sans papiers est traitée avec mesure et tact, plus que dans mainte rencontre musclée ! Enfin, le mythe journalistique des djeun’s est ramené à de justes proportions, avec l’idée qu’il pourrait s’agir, simplement, de “jeunes”. Hé oui, c’est de l’audace, face à certaines démagogies médiatisées ! 

    Ceci nous amène à considérer l’aspect humoristique du vocabulaire policier. N’en déplaise aux simplifications plus ou moins vieillottes ou anar concernant le “sale flic”, le “bourrin”, etc., cette catégorie de fonctionnaires d’État est capable, heureusement, d’autodérision et d’un humour parfois “osé”. Par exemple, les méthodes employées en 1968 par Raymond Marcellin et critiquées (pas seulement par la gauche) ont reçu, tout naturellement, le nom de marcellinades ; plus tard, le couple répressif Pasqua-Pandraud a été baptisé, dans les coulisses de l’Intérieur, Starsky et Hutch, par référence aux “héros” de la série télé amerloc des années 80. Un préfet de cette même époque Pasqua était, paraît-il, tellement obsédé par les indiscrétions en matière judiciaire (appelées aussi fuites) qu’il reçut, logiquement, le sobriquet de préfet Pampers ! Plus près de nous, le sigle MAM, de façon très inattendue, a désigné une loi concernant les chiens dangereux, appelés “molossoïdes agressifs et mordeurs”. Comme quoi, on n’arrête pas les progrès de l’irrespect, en notre temps de “libération de la femme” (et de quelques autres espèces menacées). Enfin, l’entrée “technique” sarkomètre nous informe sur un système de “chiffre” policier qu’il ne faut pas confondre avec une toise (synonyme : rouste). 

    En fait, les entrées à connotation humoristique sont nombreuses et parfois assez “soft” : on a appelé Badinter un “voyou récidiviste après une récente libération de prison”, en se référant à la réputation (justifiée ou non) de laxisme, de la part du grand juriste. Du côté de la déontologie, on relève la belle consigne (en franglais) : No zob in job (ce qui est la moindre des choses…). Un papy crayon, c’était le nom d’un inspecteur divisionnaire finissant sa carrière dans une fonction de “rond-de-cuir” (cela rappelle Courteline). Une ronde de police pouvait désigner une policière de bel embonpoint, sans trop de méchanceté ! Quant au plan Vigipicrate, on voit tout de suite de quoi il s’agit : dépister ceux qui ont un peu trop soufflé dans le ballon… de rouge ! J’insisterai beaucoup moins sur l’humour, méchant ou non, des délinquants et des malfrats, qui est bien mieux connu du citoyen lambda. 

    Un domaine important, que Philippe Normand n’a pas non plus négligé, est celui de la technique. Je renvoie au verbe acter, très employé depuis longtemps au sens de “dresser un acte à valeur juridique”. Fort répandu également est l’outrage AFP, c’est-à-dire “outrage à la force publique dans l’exercice de ses fonctions”, vieux motif qui sert parfois de prétexte à tout faire… Plus modernes sont la mailite, autrement dit la maladie des e-mails, qui se diffuse à grande vitesse un peu partout ; l’adjectif virtuel, de plus en plus associé à commissariat, prisonnier et même trottoir(au sens putassier), et le croque-escrocs, personnage qu’on pourrait prendre pour un aide de Vidocq et qui est, en réalité, un moderne “chasseur de scams”, c.-à-d. de pourriels, qui essaie de moraliser le Net. Les véritables néologismes sont rares. Notons rubalise, mot-valise composé de ruban et balise, “ruban qui balise un périmètre de sécurité”.  

    En ce qui concerne l’étymologie et la datation des mots, l’argotologue que je suis regrette, bien sûr, quelque peu, la minceur des informations recueillies. C’est sa seule petite réserve, devant cet énorme et excellent travail. Certes, Philippe Normand n’est pas un rat de biblio-thèque et on ne peut lui demander de raconter l’histoire détaillée de chaque mot. Mais, surtout en ce qui concerne les nouveautés, qui sont nombreuses, par rapport aux autres dicos d’argot, il aurait été intéressant de noter la date de naissance de termes encore peu employés ou peu connus des caves (par exemple la serviette à pastaga, ou le ping-pong des étrangers refoulés). Parfois, on l’a vu, une référence, ludique ou non, à un “héros”, permet de situer l’époque avec assez de précision.  

    Deux points particuliers : se faire bomber la guérite au sens de “prendre une raclée”. À ma courte honte, je ne connaissais que celui de “tomber enceinte”, que notait en 1982 Pierre Perret, mais on trouve également bomber la gueule à qqn, “le frapper”, en 1894, d’après le dictionnaire de Rossignol. Il a évidemment pu y avoir un glissement de sens d’une locution à l’autre. 

    Mais c’est surtout l’explication du mot boer, “agent de la police des taxis”, qui m’intéresse. Traditionnellement, on voit là, depuis Simonin & Bazin dans leur livre Voilà taxi ! paru en 1935, une allusion à la guerre du Transval, vers 1900. Normand propose, quant à lui, une prononciation “à la russe” du mot classique bourre. Hypothèse à confirmer ! 

    Quoi qu’il en soit, ce gros dico ravira tous les lecteurs épris de rude langage, et va renouveler et rafraîchir le stock considérable des mots des keufs et des malfrats. Souhaitons-lui succès et longue vie ! 

Jean-Paul Colin,
Professeur honoraire à l’Université de Franche-Comté.