Compte rendu - Abécédaire scientifique pour les curieux, Les têtes au carré - Par Jean Pruvost - Dictionnaires, Encyclopédies, Lexicographie - Analyses et comptes rendus
 
 
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VIDARD Mathieu, Abécédaire scientifique pour les curieux, Les têtes au carré, Préface de Jean-Claude Pirotte, SCIENCES HUMAINES EDITIONS, 2008, 264 p.

Compte rendu par Jean PRUVOST (Université de Cergy-Pontoise et Laboratoire CNRS LDI-Cergy)

Un abécédaire très stimulant

C’est à Mathieu Vidard, sur France Inter, que je dois mes premières chroniques de langue radiophoniques. Nous nous étions en effet rencontrés en 2004 à l’occasion de la parution de l’ouvrage La Dent de lion, la Semeuse et le Petit Larousse et son vif intérêt pour la langue française l’avait alors conduit à proposer un « dicotrésor », propre à faire savourer les trésors du lexique aux auditeurs du samedi et du dimanche, tôt dans la matinée.

Deux ans plus tard, en 2006, la direction de France Inter lui confiait une émission quotidienne en début d’après midi, intitulée La Tête au carré, une émission qu’il menait d’emblée rondement, si l’on peut dire… Le succès fut immédiat, Mathieu Vidard incarnant de fait la rigueur et le doigté, la pertinence et la courtoisie : il faut avoir travaillé avec lui pour mesurer combien il sait cadrer un sujet et ses invités pour en tirer le meilleur parti dans un format minuté et parfaitement défini. De cette précision et de cette structuration mise en œuvre en amont, ainsi que de la préparation impeccable des contenus, ne pouvait en réalité que découler une émission de référence. Or à y mieux regarder, qu’en est-il d’un bon dictionnaire ? Il est également précisément et solidement structuré en amont, dès la rédaction du cahier des normes, de même qu’il est lui aussi cadré sans faille dans l’espace-temps du nombre de ses signes, et donc du temps de lecture. Enfin son auteur doit faire preuve de rigueur et de doigté tout en étant pertinent. De la Tête au carré à un dictionnaire il n’y avait en vérité qu’un pas à franchir ! C’est fait.

On ne sera pas surpris ainsi que les très sérieuses Sciences humaines Éditions aient souhaité accroître leur collection consacrée à « L’état des connaissances en sciences humaines » avec un nouvel ouvrage intitulé Abécédaire scientifique pour les curieux Les têtes au carré dont l’auteur n’est autre que Mathieu Vidard.

264 pages, 34 articles classés de A à Z, chaque article étant consacré à un thème présenté par une personnalité scientifique auteur d’un ouvrage sur le sujet de l’émission, cette personnalité répondant à six ou sept questions présentées en marge, telle est la matrice principale de l’ouvrage. Ajoutons que chaque article s’achève en principe sur deux développements distincts.

Le premier, intitulé « vrai ou faux » ou encore « pour ou contre », « possible ou impossible » offre des réponses franches aux questions choisies parmi celle qui suscitent notre perplexité. Le second développement, qui n’est pas systématiquement présent est sobrement intitulé « Le saviez-vous ? ». Cette page destinée à surprendre le lecteur permet parfois de préciser l’origine d’un mot ou d’une expression propre au thème de l’article. Ainsi pour « développement durable », est-il rappelé que l’expression s’est répandue grâce à la publication, en 1987, du rapport Brundtland intitulé Notre avenir à tous dans lequel le « développement durable » est longuement défini. Dans le même esprit de précision terminologique, à côté d’informations de type encyclopédique, on trouvera aussi le nom du spécialiste des fourmis, le myrmécologue, tout comme le terme correspondant à la phobie des poils, la trichophobie, ou bien des informations étymologiques sur le mot pesticide ou bien encore les origines de l’expression être en odeur de sainteté.

Quelle est la nomenclature de cette encyclopédie, à bon escient appelée abécédaire, en fonction du choix opéré parmi de nombreux sujets possibles ? Les 34 sujets abordés sont les suivants : aspirine, bourgeoisie (sociologie), cerveau (sexué ?), champagne, créationnisme, déforestation (des forêts tropicales), big-bang (démographique), développement durable, disparition (des espèces), fertilité (masculine), fourmis, génétique, le génie (et la folie), Histoire (de France, 500 millions d’années), lecture (neurones de la lecture), mammouth, mars, néolithique, Nobel, odeur (chimie des), pesticides, pizza (anthropologie), placebo (effet), poil, rats (de laboratoire), scientifique (profession), sexe (guerre des sexes chez les animaux), sexualité (des français), sommeil (chronobiologie), taille (influence), vacances (planète nomade), villes (et urbanismes), virus, zététique.

On perçoit bien la tonalité scientifique de l’ensemble, tout en prenant conscience que le titre « abécédaire » s’imposait, l’exhaustivité des savoirs répertoriés restant forcément impossible en moins de 300 pages. Il n’en reste pas moins que le parcours est très éclectique et qu’il y a bien là un ouvrage de référence, traité par les meilleurs spécialistes de chaque sujet. Mettre ainsi à la portée des lecteurs curieux – au départ des auditeurs – des informations précises sur des sujets de l’actualité scientifique relève de l’acte encyclopédique et de l’heureuse diffusion des connaissances. « Ce livre s’adresse à tous ceux qui ont envie de se familiariser sans appréhension avec le monde de la science et d’en percevoir toutes les saveurs », souligne à bon escient Mathieu Vidard dans la Préface.

À la lecture de cette liste, on formulera évidemment un souhait : que dans un deuxième tome – on n’imagine pas en effet que l’ouvrage n’ait pas de suite – la communauté des linguistes puisse bénéficier d’un article sur une science et une pratique millénaires, qui a commencé avec les premiers rouleaux de papyrus et se poursuit avec les ordinateurs les plus puissants : la lexicographie… Celle-là même qui nous offre par le biais du CNRS et des initiatives privées des dictionnaires internationalement reconnus !

Ce premier abécédaire est illustré avec beaucoup de finesse et de pertinence, qu’il s’agisse des premières affiches publicitaires consacrées à l’aspirine, de la « vue rasante du tapis de bulles à la surface d’une flûte de champagne », du volcan Olympus sur Mars, ou de la une d’un journal satirique présentant Rimbaud en train de peindre les célèbres voyelles. Bien choisir les illustrations qui puissent ainsi enrichir le propos et l’ouvrir en suscitant la curiosité, c’est bien là le rôle complémentaire que jouent les photographies, schémas et reproductions, en aérant le texte et en offrant un souffle vivifiant aux explications scientifiques. Cet abécédaire représente sans aucun doute, comme il est signalé en quatrième de couverture, un « panorama vivant » et rafraichissant sur des sujets pourtant très sérieusement présentés.

On appréciera d’ailleurs aussi la fraîcheur stimulante avec laquelle Mathieu Vidard fait part de son plaisir à publier ainsi un premier livre, fruit de sa progression personnelle dans l’univers de l’intelligente et efficace médiation, telle que sait la promouvoir France Inter. Mathieu Vidard fait partie de ces auteurs qui savent remercier celles et ceux qui l’aident dans sa progression, et notamment Frédéric Schlesinger et Jean Béguin qui ont eu « la drôle d’idée de me confier une émission scientifique », rappelle-t-il. Excellente idée ! qui aboutit donc à un ouvrage particulièrement agréable à lire et consulter, qui fait honneur au genre « abécédaire scientifique ».

Une expression en pleine métamorphose…

On profitera de ce compte rendu pour faire part aux linguistes d’un commentaire lexical sur le titre même de cette émission scientifique de grande qualité qu’anime Mathieu Vidard : la « Tête au carré ». Commençons par une énumération dénichée dans l’un de nos très anciens dictionnaires. « TESTE. Chevelue, éminente, cabocheuse, pesante ou légère, droite, cornue, honeste ou honorable, belle, haute, chenue, couverte ou descouverte, enchaperonnée, croulante, humaine, perruquée, vénérable, bonne ou mauvais, neigeuse, espaisse, sublime, branlante…, de travers, atourée ou atournée, verveleuse… » Telle est la liste de mots surprenants offerte en 1571 par Maurice De La Porte, auteur d’un dictionnaire d’épithètes, c’est-à-dire d’adjectifs que l’on peut accoler à un nom, ici la tête

Aucun doute, cinq siècles plus tard, il faut renouveler la liste et on sait gré à Mathieu Vidard de nous offrir une nouvelle formule : la « tête au carré ». Pourquoi cette formule, choisie pour son émission de France Inter fait-elle date ? Parce qu’elle intéresse les auteurs de dictionnaires et donc les sciences du langage, c’est en effet bel et bien un nouveau sens qui est en train ici de naître et qui par le fait même que l’émission est très écoutée s’installe peu à peu dans l’usage.

En effet, avoir la « tête au carré » signifie – signifiait ? – en principe le fait d’avoir reçu quelques coups de poing propres à vous mettre la « tête au carré ». Mais sur France Inter, en associant à une émission scientifique cette formule au départ plutôt défigurante, la « tête au carré » laisse au contraire comprendre, à la manière de Montaigne, qu’on a affaire à une « tête bien faite », apte au débat, à la réflexion, bien plus efficace qu’une tête qui serait seulement « bien pleine ». En somme, c’est un nouveau symbole, valorisant : « la tête dans le carré, le carré dans la tête », comme il est énoncé dans le générique, à la façon de l’homme efficient, inscrit bras et jambes écartés dans un carré par Léonard de Vinci et repris dans un logo rendu célèbre par Manpower.

En vérité, la formule « tête au carré » n’est pas sans ancêtres prestigieux. Au XIXe siècle en effet, dire de quelqu’un qu’il avait la « tête carrée », c’était le désigner en tant que « personne au jugement solide et cohérent », ce que rappelle le Trésor de la langue française du CNRS (1971-1994), non sans préciser d’ailleurs que ce sens était déjà vieillissant. En 1828, dans son Journal, Delescluze signalait par exemple que Stendhal, alors issu de la toute nouvelle École Polytechnique, se rangeait lui-même et avec fierté « au nombre des têtes carrées, des têtes mathématiciennes ».

Cependant, à mieux y regarder, la filiation remonte encore plus loin, en l’occurrence au célèbre « bonnet carré », bonnet à base quadrangulaire, que portaient au Moyen Âge les docteurs, les professeurs et les juges, représentant d’une part le savoir et d’autre part une pensée théoriquement judicieuse.

Néanmoins, il faut bien avouer qu’à la fin du XIXe siècle la « tête carrée » commençait à prendre le sens de « personne entêtée, obtuse », et comme il y avait un sens de trop, on a fini par oublier la « tête carrée ». À Mathieu Vidard alors de s’inscrire dans l’histoire de la langue et de réagir devant ce fâcheux oubli ! Avec pour arrière-plan les sciences, qui elles-mêmes ont fait du carré une utilisation intense, il n’est qu’à penser à E=MC², formule einsteinienne mais aussi titre d’un roman de Patrick Cauvin, pour imaginer mathématiquement la puissance du contenu d’une tête démultipliée, au carré !

La formule est donc simple : à la définition arithmétique du carré, « produit d’un nombre par lui-même », ainsi déjà défini dès 1694 dans le Dictionnaire des Arts et Métiers de Thomas Corneille (le frère de l’auteur du Cid !), on substitue donc la puissance d’une « tête » se multipliant par elle-même. Une vraie fête des neurones ! C’est cela en définitive l’émission de Mathieu : on n’a que son maigre cerveau au moment où l’on commence à écouter l’émission et lorsqu’elle s’achève sur le sujet choisi, nous voici « la tête au carré », abritant un cerveau surmultiplié ! En définitive, une émission coup de poing, coup de poing bienveillant, qu’on reçoit, tout comme ce vivifiant abécédaire publié aux Sciences humaines, avec un immense plaisir. Au carré, bien sûr.