Compte rendu - Dictionnaire de la langue du vin - Par Christine Jacquet-Pfau - Dictionnaires, Encyclopédies, Lexicographie - Analyses et comptes rendus
 
 
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Frank David (ed.), Crosbie Paul, Frank David, Leon Emanuel et Samuel Peter (compiled by), Kwéyòl Dictionary, Castries (Sainte-Lucie), 2001, St. Lucia Ministry of Education - SIL International, 325 p.- ISBN : #976-95091-1-6.

Compte-rendu par Dominique FATTIER, LDI (Cergy)

Avant de rendre compte de ce dictionnaire bilingue, découvert à l’occasion d’un séjour professionnel récent à Sainte-Lucie, il n’est probablement pas inutile de préciser que cette île, située au sud de la Martinique, a l’anglais pour langue officielle. Sainte-Lucie a obtenu son indépendance en 1980 après une période où elle a eu le statut de Colonie de la Couronne britannique. Cette île de la Caraïbe avait, auparavant, fait l’enjeu de rivalités incessantes entre Français et Anglais. L’héritage français se marque en particulier dans la toponymie et dans la présence d’un créole français, aujourd’hui menacé. Le français lui-même est très loin d’être d’usage courant dans cet état qui fait partie de l’Organisation Internationale de la francophonie (OIF).

Le Kwéyòl Dictionary a été compilé par une équipe de quatre personnes : Paul Crosbie, David Franck, Emanuel Leon et Peter Samuel de SIL International (autrefois Summer Institute of Linguistics) à partir de la documentation recensée entre 1984 et 2000 et stockée dans une base de données. Il est précisé dans la préface que le travail ne doit rien en termes d’ « emprunts » au travail pionnier de Jones Mondesir (1992) Dictionary of St Lucian Creole (ed. by Lawrence D. Carrington. Berlin: Mouton de Gruyer). Présenté comme a work in progress, il est annoncé comme devant être suivi d’une seconde édition enrichie.

L’ouvrage est constitué d’une préface, d’une introduction, d’une présentation du système graphique du créole saint-lucien (The Kwéyòl Writing System), du dictionnaire proprement dit qui est birectionnel (Kwéyòl-English, pp. 1-245 ; English-Kwéyòl, pp. 246-320) et d’un appendice comportant quatre documents (noms créoles des parties du corps, carte de l’île avec mention de toponymes en créole, noms créoles de nombres cardinaux, apprendre à dire l’heure).

La nomenclature de la partie Créole-Anglais du Kwéyòl Dictionary compte environ 4400 entrées, l’ordre alphabétique étant celui de l’anglais. Chaque entrée est fournie en orthographe créole (une orthographe fondée sur un principe exclusivement phonogrammique, et en cela très voisine d’autres orthographes de créoles de la région) ; elle est distinguée du reste des informations de la microstructure par des caractères de couleur bleue (couleur qui est aussi celle des locutions citées dans le corps de l’article qui intègrent le mot figurant comme entrée). Des numéros superscrits sont employés pour distinguer les homonymes (flewi1 V to flower ; flewi2 N a fork used to pierce witches in order to kill them or render them powerless). La variation est parfois prise en compte : les variantes (ex. hòdi) sont alors fournies à la suite de la forme créole considérée comme la plus « standard » (jòdi) (par ailleurs elles sont également prises en compte dans la nomenclature, à leur place alphabétique). En procédant de la sorte, les auteurs se défendent explicitement de tout jugement de valeur. Les variantes retenues comme entrées pourvues d’un article sont en fait celles qui sont jugées les plus proches de leurs étymons français (comparer jòdi et aujourd’hui) et, dans quelques cas, d’étymons non français. Il est à noter cependant que quelques articles font doublon : c’est le cas pour le verbe ba (var. bay, ban) (to give ; to allow, to permit, to let) qui fait l’objet sous sa variante ban d’un deuxième article complet, superflu.

Les entrées sont suivies de l’indication de leur partie du discours (neuf au total ont été retenues, qui vont du nom à l’interjection, ce qui a été considéré par les auteurs comme suffisant étant donnés les objectifs poursuivis). Vient ensuite un équivalent ou une paraphrase définitionnelle en anglais. Puis un exemple d’emploi en créole, suivi de sa traduction en anglais.

Un effort a été fait pour présenter de façon ordonnée, selon un plan qui suggère la filiation, les différentes acceptions des lexèmes polysémiques. A titre d’exemple on citera le cas du verbe antwé : (1) to enter ; (2) to cause to enter, to bring in ; (3) to welcome, to invite in.

Sont également fournies dans la microstructure et systématiquement encadrées par des parenthèses des indications sur la sphère d’emploi, les archaïsmes, les mots religieux et les mots crus, les synonymes, les antonymes et les renvois à d’autres mots.

La grande majorité des mots du créole saint-lucien sont d’origine française et les étymons identifiés sont mentionnés entre crochets, y compris parfois de façon judicieuse sous la forme plus complète d’une séquence étymologique dans tous les cas où il y a eu une agglutination : zòt < Fr. vous autres ; zòwèy < Fr. les oreilles, etc.

Tous les étymons n’ont pas tous été fournis, loin de là ; ainsi par exemple pour zépon N spur. Zépon kòk sala twò lonng. That rooster’s spur is too long. Ce mot est également attesté en créole haïtien (Fattier 1998 : 563)1 et on peut sans hésiter lui assigner l’étymon < Fr. les éperons.

Autres exemples : zésant N (wooden shingle) qu’on peut mettre en rapport étymologique avec la suite française « les essentes » ; zòfi (garfish, needlefish < Fr. les orphies) ; jiwòf (clove < Fr. girofle) ; boukanté (to exchange, to trade < Fr. brocanter).

Quelques erreurs se sont parfois glissées dans le texte : ainsi le mot ba (to give) reçoit l’étymon français < baillir au lieu de < bailler.

Un problème intéressant se pose parfois qu’on peut illustrer par le traitement du nom créole abilité. Il est traduit par l’anglais ‘ability’ et reçoit l’étymon fr. ‘habilité’. On peut se demander s’il n’y a pas là une erreur. C’est probablement du contact avec le superstrat anglais que le créole saint-lucien tient ce mot. On se souvient à cet égard que le vocabulaire de l’anglais est lui-même constitué d’environ 40% de mots français d’origine latine et ce, pour une bonne part, en raison des deux siècles de francisation qui ont suivi la « conquête » de l’Angleterre par Guillaume de Normandie …

La deuxième partie du dictionnaire, réduite à l’essentiel (entrée, catégorie grammaticale, équivalent en créole) permet de retrouver rapidement les mots créoles à partir de l’anglais. On n’y retrouve pas toujours les mots anglais donnés comme équivalents dans la première partie. Ainsi on ne trouve pas sous l’entrée fish, le composé fish hook qui est donné comme équivalent du mot créole zen (hameçon) dans la première partie.

Une brève comparaison avec le dictionnaire de Montdésir mentionné ci-dessus montre des différences. En premier lieu, sur le plan quantitatif ; il semble bien que le plus ancien dictionnaire du créole saint-lucien compte un plus grand nombre d’entrées : pour la seule lettre A, le Dictionary of St Lucian Creole (DSLC) compte quelques 446 entrées tandis que le Kwéyòl Dictionary (KD) n’en compte que 273 environ. Des entrées importantes manquent de toute évidence dans le KD ; ainsi par exemple ‘abitan’ (inhabitant, farmer, resident, denizen) qui figure au contraire à la nomenclature du DSLC. On trouve ce mot d’origine française dans tous les créoles français, ceux de l’Océan Indien (cf. A. Bollée2) comme ceux de la zone américano-caraïbe.

Un examen rapide donne à penser qu’en revanche la rédaction des articles a été dans le KD plus élaborée. On peut prendre comme exemple le traitement de adan dans les deux dictionnaires : dans le DSLC, on ne trouve qu’une entrée, catégorisée comme préposition, avec des exemples d’emploi dont certains ne semblent pas appropriés (par glissement subreptice de ‘adan’ à ‘an’) ; le KD donne, dans une approche qui paraît mieux rendre compte de la complexité du créole, deux entrées dont l’une est catégorisée comme préposition (in, inside), et l’autre comme adjectif (some, certain).

Autres différences remarquables : contrairement au KD, le DSLC opte pour un découpage syllabique systématique de certaines des entrées, pour en faciliter la lecture (dans un contexte d’accès du créole à la littéracie) comme le montre l’entrée a-ban-don-nen et offre parfois une transcription phonétique entre crochets. Mais il ne fournit pas d’étymons.

On observe enfin une complémentarité intéressante entre les deux dictionnaires : le DSLC semble plus riche en collocations, ces unités intermédiaires entre combinaisons libres et locutions. On y trouve ainsi sous l’entrée a-bi-yé, l’expression sé pa abiyé ki fè moun (it is not the cowl that makes the monk). Et sous l’entrée ach-té la formule acheté chat an pòch, achté zié femé (to buy something you have not seen).

L’ouvrage Kwéyòl Dictionary a été publié par le Ministère de l’Education de Sainte-Lucie pour répondre au besoin d’un guide sur le créole saint-lucien qui fasse autorité et référence. Il s’ajoute au corpus des dictionnaires bilingues portant sur des créoles français et à ce titre, il sera pris en compte pour l’élaboration du Dictionnaire Etymologique des Créoles Français d’Amérique (DECA).

On trouvera sur le site suivant http://linguafranka.net/saintluciancreole/dictionary.htm des informations complémentaires et surtout, le dictionnaire lui-même.





Notes

1 Fattier Dominique, 1998. Contribution à l'étude de la genèse d'un créole : l'Atlas linguistique d'Haïti, cartes et commentaires. Villeneuve d'Ascq : Presses Universitaires du Septentrion.

2 Annegret Bollée, 1993-2007. Dictionnaire étymologique des créoles français de l'Océan Indien. Hamburg : Helmut Buske.