|
|
Compte rendu par Jean PRUVOST (Université de Cergy-Pontoise et Laboratoire CNRS LDI-Cergy)
|
ALAIN REY :
PARCOURS BIOGRAPHIQUE ET BIBLIOGRAPHIQUE
par Jean PRUVOST
Qu’un
universitaire porte un jugement sur l’homme de culture et le lexicologue-lexicographe
Alain Rey, pourrait paraître à la fois tout naturel et contre nature !
Tout
naturel, parce que l’œuvre lexicographique et théorique est là,
immense, décisive, profonde et, ce qui est plus rare encore, en constante
évolution dans la continuité d’une recherche jamais assouvie. Ainsi,
Alain Rey a-t-il toujours force projets et un ou deux ouvrages d’avance,
ce qui oblige ses biographes à annoncer ce qui est déjà en gestation.
L’œuvre d’hier et d’aujourd’hui – et même de demain –
d’Alain Rey faisant référence, elle est donc indéniablement au
cœur des préoccupations universitaires.
Contre
nature parfois, parce que les médias se sont emparés de l’homme
autant que de l’œuvre, sans que le grand lexicographe n’ait en
rien cherché à occuper le devant de la scène. Et comme chacun sait,
la presse peut déformer la réalité, l’occulter, en hypertrophiant
qualités et défauts. Or ici, l’Université est un peu désarmée
vis-à-vis des médias qui ne riment pas avec objectivité, un maître
mot pour l’alma mater. Cependant, Alain Rey a su renverser
les rôles en transformant les médias en utile vecteur des savoirs.
Et du même coup, instruire la société sur les recherches objectives
conduites sur la langue française : c’est là de toute évidence et
de plus en plus une préoccupation universitaire.
Ajoutons
que la Presse, qui s’est à bon escient emparée du savant, a joué
un rôle important dans un domaine cher à Alain Rey, la métalexicographie,
un domaine devenu universitaire à travers entre autres les Journées
de dictionnaires, notamment celles de Cergy et celles conduites
par le Professeur Monique Cormier, au Québec. En nous permettant de
découvrir, à travers les entretiens qu’ils ont conduits avec Alain
Rey, ses motivations mais aussi les contraintes, les objectifs précis
et sous-jacents des lexicographes, les journalistes ont de fait contribué
à apporter de précieuses informations à cet égard. Bénéficiant
d’une solide revue de presse, nous nous servirons donc également
des éléments ainsi recueillis pour appuyer notre argumentation.
Ce
sera donc à travers les propos qu’il a tenus et parfois les commentaires
qui y font suite que sera abordé le premier point : la biographie d’un
véritable chercheur. Il faudra ensuite, dans un deuxième temps, analyser
l’œuvre en termes scientifiques, avant de se permettre, en toute
fin, quelques commentaires personnels en fonction de nos diverses rencontres
avec Alain Rey, dans le cadre de nos recherches.
I. LA BIOGRAPHIE
D’UN VRAI CHERCHEUR DES MOTS
Une
enfance sous le charme des mots et de la diversité des sources
Il
ya la biographie officielle, celle que les auteurs transmettent, lissée,
qui rappelle les étapes essentielles, objectives. Elle est précieuse.
Il y a aussi les confidences faites aux journalistes qui ne manquent
pas de les relater. Elles sont révélatrices et, souvent, permettent
de mieux comprendre les ressources humaines du chercheur.
Ainsi,
souvent évoquée et confiée notamment à Philippe-Jean Catinchi dans
Le Monde du 21 octobre 2005, « une légende familiale veut qu’il
ait parlé avant même de marcher », et Alain Rey de préciser qu’il
a « toujours eu ce goût enfantin, voire infantile, pour le jeu
entre le mot prononcé et le mot écrit ». Il confiera à Anne Brunswic,
pour le numéro 105 de Lire (octobre 1992) quels furent ses premiers
essais de lexicographe sans le savoir : ainsi, « à 15 ans, j’ai rempli
un cahier entier avec les mots de la marine. » Un goût qu’il confirme
en rappelant qu’il en remplira « un autre avec les termes désignant
toutes les parties des édifices romans et gothiques ».
Fils
d’un polytechnicien et « bibliophile engagé », Alain Rey a toujours
eu « la passion de la dénomination », déclare-t-il à Philippe-Jean
Catinchi. Et ce dernier, qui recueille les confidences d’Alain Rey
sur son enfance, de rappeler que l’enfant grand lecteur qu’il était
« est encouragé par sa mère, qui lui lit sans fin des histoires dont
la saveur sonore le comble. À peine sait-il lire qu’il dévore tout
ce qui passe à sa portée. Y compris des livres en anglais, dont il
se demande aujourd’hui ce qu’il pouvait bien en saisir. » Le goût
de l’approche contrastive du lexique, sans doute.
De
la bande dessinée au lycée, en passant par Dante et Milton
Son
ouverture d’esprit se démarque également par un goût pour des lectures
particulièrement variées, avec « un grand écart entre Mickey,
Jo et Zette, Tintin côté bien pensant, Hurrah ! et
Mandrake aussi et Dante, Milton, l’Iliade et
l’Odyssée dans la version de Leconte de Lisle ». S’y ajoutent
une Bible illustrée, et « plus tard – pas avant 15 ans –
la poésie ». Alain Rey de préciser alors, toujours auprès de Ph.-J.
Catinchi : « J’aimais bien ce que je ne comprenais pas », ce qui en
réalité relève déjà de la recherche définitoire, tout comme le
plaisir de lister des mots de la marine préfigure les nomenclatures
de dictionnaires.
Ce
goût des mots n’est pas dissocié de celui d’une langue en mouvement,
dans l’action, retranscrite notamment par les bandes dessinées : « J’étais
surtout un fou des bandes dessinées : les mots-images, c’est fascinant. »
déclare-t-il à Anne Brunswic. Voilà qui débouchera ultérieurement
sur un ouvrage d’étude, innovant, auquel Alain Rey m’a confié
avoir été très attaché : Les spectres de la bande publié
en 1978 aux éditions de Minuit.
Un lycéen
brillant bénéficiant de la diversité des enseignements au gré des
pérégrinations dues à la Seconde Guerre mondiale
En
ce qui concerne les études, elles sont brillantes et portent la marque
d’une grande facilité. Né en 1928, l’essentiel s’en déroule
par force pendant la Seconde Guerre mondiale avec donc une instabilité
géographique certaine. « Il a onze ans lorsque la guerre éclate, précise
Ph.-J. Catinchi, et se retrouve plus que jamais aux mains des femmes,
son père étant pour son travail, retenu en Iran. »
C’est
le moment du repli en Auvergne, une Auvergne où il est né et
qu’il connaissait déjà pour y avoir passé ses vacances à La Bourboule,
au cours des années 1930, dans l’ambiance « très proustienne »
des soins thermaux. Commence là une pérégrination scolaire, « six
à sept établissements scolaires fréquentés en cinq ans », ce « qui
le conduit à refaire sans cesse certains pans de programme quand d’autres
lui échappent, le condamnant à jouer de fragments qu’il tente de
comprendre obsessionnellement ».
Le
parcours n’est pas sans doute sans découvertes d’accents différents,
de variables dans la langue courante, entre vestiges de la langue d’oc
et de la langue d’oil. Les villes d’accueil se succèdent : Clermont,
La Bourboule, avec un enseignement parfois donné « par des professeurs
juifs en rupture de légalité, Bive, Aix-en-Provence, Paris enfin », avec
donc « le temps des premières interprétations politiques, de la prise
de conscience de la monstruosité de l’antisémitisme », un premier
bac passé à 15 ans, bac « math. élém. », à Aix, puis littéraire,
« philo », à Clermont-Ferrrand pour la seconde partie du bac, « déjà
mon obstination à bifurquer ! » déclare Alain Rey à Ph.-J. Catinchi.
Quelques
philosophes le marquent, Leibniz, Bergson par exemple : la continuité
est ainsi assumée entre le temps concret de Bergson et la recherche
du temps perdu de Proust, marqué lui aussi par Bergson. Et si
l’on ajoutait qu’un Dictionnaire représente à sa façon une quête
permanente pour retrouver sans cesse les temps concrets et
temps perdus des mots.
L’étudiant
polyvalent et un service militaire marquant
Tout
en découvrant l’horreur de l’antisémitisme, les mots et leurs
caractéristiques restent un fil rouge pour Alain Rey qui se souvient
avoir été étonné par l’écart entre l’oral et l’écrit, pour
des mots du moment, tels que le « Duce ». Reçu au bac, vient alors
le parcours propre aux excellents élèves, sous la forme d’une khâgne
à Louis-le-Grand, où il découvre, « lui qui ne quittait jamais la
tête de classe qu’il n’est plus aussi aisément au-dessus du lot ».
Dans la foulée, il multipliera les certificats de licence à la Sorbonne,
et s’intéressera notamment aux Sciences politiques et à l’Histoire
de l’Art. « Mon père me voyait ambassadeur », confie Alain Rey à
Philippe-Jean Catinchi. Il dira à Anne Brunswic, pour résumer, que
ses études ont été « longues et variées ».
Il
s’agit alors de résilier son sursis, et c’est à l’École d’officiers
basée à Cherchell, à la veille du conflit algérien, qu’il fait
ses premières classes comme enseignant. Une expérience qui explique
peut-être sa facilité permanente à expliquer clairement aux médias
des points de vue précis sur la langue. Il n’est pas donné à tout
le monde d’être savant et communiquant.
L’humour
n’est jamais loin dans la narration de ses souvenirs : « J’ai ainsi
formé des gens qui allaient adhérer au FLN », une manière d’exorciser
des constats douloureux. Ph.-J. Catinchi ne manque pas en effet de reprendre
les impressions qu’Alain Rey lui confie en octobre 2005 : « De la catastrophe
à laquelle il assiste, il garde un livre rentré où les recrutements
forcés ne sont rien au regard de l’épreuve du suffocant mépris
qu’il expérimente lorsque, à la tête de tirailleurs tunisiens,
les colons le confondent avec sa troupe ». Pour le jeune homme qui a
déjà vécu la Seconde Guerre mondiale, « Tout était révélation »,
comme il le signale, et « les défauts, folies et absurdités du système
colonial offrent d’invraisemblables contrastes ».
De
retour en France, Alain Rey va alors reprendre ses études et échapper
de peu au rappel au moment où la guerre civile éclate. Les certificats
universitaires se succèdent, en anglais, en littérature médiévale,
il s’essaye également au journalisme économique : sa vocation n’est
pas encore définie. Elle le sera en répondant à une annonce du
Monde proposant en 1952 des travaux paralittéraires à Alger : il
s’agit de la célèbre annonce lancée par Paul Robert pour recruter
des collaborateurs du grand Dictionnaire alphabétique
et analogique qui est en train de naître.
« À 25 ans, ma rencontre
avec Paul Robert m’a fait plonger dans le grand
Dictionnaire littéraire qu’il était en train d’écrire. »
Ces
propos tenus auprès d’Anne Brunswic, dans le numéro 205 de Lire
(octobre 1992), présente les débuts lexicographiques d’Alain Rey,
en 1952, aux côtés de Paul Robert. Un « dictionnaire littéraire »,
la formule au demeurant juste est déjà révélatrice de distinctions
à venir, dont il sera l’initiateur. En effet, au dictionnaire fondé
sur les citations littéraires, à la manière de Littré, et représentant
donc prioritairement un « français central » et un français écrit,
Alain Rey ajoutera plus tard un nouveau type d’ouvrage, le « dictionnaire
culturel », centré sur une culture rayonnante au-delà de l’étroit
hexagone.
Recruté
par concours, un concours organisé par un maître exigeant, Paul Robert,
et auquel il est reçu haut la main, Alain Rey fait immédiatement ses
preuves et devient rapidement un collaborateur premier. Ce recrutement
est au reste symbolique de l’avancée du dictionnaire : c’est en
effet, à la fin de la lettre A, sur le mot « autel » qu’il doit plancher
pour mettre en avant son potentiel de jeune lexicographe.
Un
tout jeune homme « un peu timide et dépaysé » dira de lui Paul Robert,
un jeune homme qui lui confie, comme le rappelle Raphaëlle Rérolle
dans un article du Monde du 30 décembre 1997 (L’amour immodéré
des mots, p. IX), « qu’il a pour ambition de devenir écrivain
et que son mobile en venant travailler à son dictionnaire est de se
perfectionner dans le maniement de la langue. » Il avoue alors franchement,
c’est là aussi un trait de caractère d’Alain Rey, n’avoir jamais
ouvert le Littré. Le voilà du même coup de retour en Algérie, au
sein de l’équipe de jeunes lexicographes entourant Paul Robert, puis,
quand la situation n’est plus tenable, le repli au Maroc sur Casablanca,
en compagnie de deux autres futurs grands lexicographes, Josette Debove
qui deviendra son épouse, et Henri Cottez (de même promotion que Georges
Pompidou) à qui on devra plus tard un dictionnaire des racines gréco-latines
de la langue française et un apport précieux au Trésor de la langue française.
On
connaît la suite, elle est racontée minutieusement par Paul Robert
qui fait d’Alain Rey son bras droit. La rédaction du Dictionnaire
alphabétique et analogique de la langue française est certes l’œuvre
de Paul Robert qui l’a imaginée, commencée et rédigée jusqu’à
la fin de la lettre A. Il a su aussi la faire connaître auprès
de l’Académie française qui, loin de prendre ombrage de ce dictionnaire,
lui a décerné un Prix. Mais à partir de la lettre B, Alain
Rey en devient le fidèle rédacteur qui fait ses armes, tout en infléchissant
çà et là l’œuvre. On doit notamment aux trois collaborateurs d’avoir
insisté à bon escient pour faire entrer sans hésitation Céline et
Jean Genet dans ce premier dictionnaire, vite appelé le Grand Robert.
Un auteur
de dictionnaires prestigieux, dictionnaires qui ne portent pas son nom !
Quand
paraîtra le Supplément du Dictionnaire alphabétique et
analogique, c’est à Alain Rey qu’on en devra la remarquable
étude préliminaire et, à nos yeux, elle symbolise le moment où il
prend le relais dans la direction des grands Dictionnaires Le Robert.
Depuis 1956, il était responsable de la Rédaction des Dictionnaires
Le Robert, Secrétaire général, et avait ainsi acquis une expérience
décisive dans la rédaction et la découverte des phénomènes lexicaux
d’une langue.
Lorsque
s’achève, en 1964, le sixième et dernier volume du Dictionnaire
alphabétique et analogique, Paul Robert avait souhaité qu’un
« Petit » Robert soit rédigé le plus vite possible et c’est alors
à Alain Rey, Josette Rey-Debove et Henri Cottez qu’est confiée cette
tâche. Le Petit Robert paraîtra en 1967 : c’est une belle
réussite lexicographique et dictionnairique qui se concrétisera par
une pérennité assurée. L’ouvrage correspond aujourd’hui au dictionnaire
français en un volume qui fait référence pour la langue française,
aux côtés du Petit Larousse, de nature encyclopédique.
Alain
Rey et Josette Rey-Debove en réviseront en permanence le contenu et
c’est notamment en 1993 que, sous leur direction, paraît le Nouveau
Petit Robert de la langue française, refonte d’importance. Par
ailleurs, dans la série des ouvrages en un volume, Alain Rey a dirigé
le pendant encyclopédique du Petit Robert de la langue française,
le Petit Robert des noms propres, dont la première édition
date de 1974. Venait de paraître en 1970, le Micro Robert, sorte
de petit « Petit Robert », correspondant à un dictionnaire plutôt
réservé à l’enseignement, sur la base du français contemporain
de culture courante. Enfin, du côté des dictionnaires spécialisés
de la langue, en collaboration avec Sophie Chantreau, allait être publié
en 1979 le Dictionnaire des expressions et locutions.
Paul
Robert disparaît en 1981, et aux yeux de tous, Alain Rey en est le
successeur. Ce qui n’est pas tout à fait vrai en termes financiers,
puisque bien qu’étant avec Josette Rey-Debove et Henri Cottez les
uniques auteurs du Petit Robert, œuvre originale et distincte
du Grand Robert, « le Conseil d’administration de la société » avait
offert « à son président – Paul Robert – un contrat lui accordant
10 % sur les ventes de l’ouvrage », rappelle Raphaëlle Rérolle dans
le Monde du 30 décembre 1997. Alain Rey et Josette Rey-Debove
demeurent ainsi de « simples salariés du Robert, privés des bénéfices
réels d’une œuvre qui s’est à ce jour [décembre 1997], vendue
à six millions d’exemplaires. »
De
la même manière, il est trop tard pour qu’Alain Rey bénéficie
de l’éponymie méritée, les dictionnaires qui suivront ne seront
pas des « grands » Rey ou « petits » Rey, même si une deuxième édition
du « grand » dictionnaire est publiée en 1985, avec neuf volumes, sous
sa direction, édition mise à jour en profondeur. C’est en 2001 que
paraît une dernière édition, sur papier bible, en six volumes, encore
enrichie de 2000 mots nouveaux et de 4000 définitions.
Comme
Alain Rey le confie alors à Catherine Portevin (Télérama n°
2237, 25 novembre 1992), « je suis comme un photographe qui se promène
avec son Leica », et la journaliste de poursuivre avec talent et réalisme
en résumant le travail quotidien du lexicographe et a fortiori
d’un directeur de dictionnaire : « Chaque jour un nouveau-né, chaque
jour des usages à capter, des frémissements, des mouvements, des glissements
à sentir. » C’est qu’effectivement « partager la vie des mots demande
énormément d’affection, beaucoup de patience et pas mal de science.
[…] Alain Rey recueille, empile et raconte, raconte en empilant : il
écrit des dictionnaires. »
On
ajoutera que cette observation de la langue en mouvement, l’obligation
de la décrire, représente la démarche universitaire par excellence
que l’on pourrait résumer ainsi : observer les éléments d’un corpus,
tenter de les comprendre, puis en rendre compte. Un dictionnaire, d’une
certaine manière, représente une gigantesque thèse sur le lexique
d’une langue. Et comme nous le constaterons ultérieurement, il faut
aussi à un dictionnaire des hypothèses, des hypothèses qu’Alain
Rey a parfaitement su formuler.
Au
reste, ce que le grand public ne sait pas toujours et que les universitaires
ont pu oublier, c’est qu’entre les grands lexicographes se sont
tissés des liens et des collaborations. Ainsi, Paul Robert et Paul
Imbs s’étaient-ils rencontrés dès 1959, au moment où naissait
l’idée d’un Trésor de la langue française, le grand dictionnaire
à venir du CNRS. Paul Robert aurait pu le diriger concrètement, Paul
Imbs lui en avait fait la proposition, tout en restant bien entendu
de son côté le grand initiateur, pendant que Bernard Quemada offrirait
son immense compétence pionnière en matière de lexicologie et de
documentations assistées par les nouvelles techniques. Cette association
n’eut cependant pas lieu, mais Alain Rey, à la demande de Bernard Pottier, fut bel et bien quelques
années plus tard, le directeur d’une équipe de 14 collaborateurs
travaillant au Trésor de la langue française, pendant deux
ans, sous la direction de Paul Imbs. Il n’est pas sûr, pour le moins,
que le CNRS d’alors, campé dans des positions bien frileuses vis-à-vis
des collaborateurs du privé, ait su profiter de la circonstance pour
intégrer définitivement Alain Rey. On passait ainsi à côté d’un
grand savant qui aurait honoré le CNRS mais, a posteriori, était offert
à la dynamique de l’entreprise privée un vrai chercheur offrant
au public son énergie et sa créativité.
En
1969, Alain Rey partira un an en tant que professeur en Amérique du
Nord, à l’Université d’Indiana, ainsi que Josette Rey-Debove, invités par un grand universitaire américain, proche de Roman Jakobson, pionnier de la sémiotique, Thomas A. Sebeok, puis de Montréal. De l’observation
précise de la langue, au long cours d’un grand dictionnaire, avec
sa substantifique moelle offerte dans le « petit » Robert, vont naître
et un enseignement et des ouvrages de deux types.
D’abord,
métalexicographiques et indirectement liés au Robert, le Grand
Robert s’inscrivait dans le sillage de Littré, d’où cet essai
publié en 1970 qui obtiendra un prix de l’Académie française :
Littré, l’humaniste et les mots. Ensuite, des ouvrages de linguistes,
tout d’abord en 1970, un recueil commenté de grands textes sur la
lexicologie : La Lexicologie : Lectures, paru chez Klincksieck,
puis en 1973 et 1976, en deux tomes, Théories du signe et du sens,
chez le même éditeur. Une synthèse des savoirs en lexicologie, particulièrement
appréciée des linguistes, paraîtra par ailleurs en 1977, avec Le
Lexique : Images et modèles, chez Armand Colin. Désormais, Alain
Rey fait partie des références des universitaires : ses travaux allient
avec talent l’expérience lexicographique et la réflexion lexicologique.
Un
tournant à l’orée du XXIe siècle : la pleine
notoriété
C’est
à une idée précise d’Alain Rey sur ce que pouvait être un dictionnaire
racontant l’histoire des mots que revient tout d’abord la notoriété,
grandissante d’édition en édition, du Dictionnaire historique
de la langue française, qui paraît en 1992. Les deux volumes verts
ainsi édités, sans la conviction de l’éditeur qui n’a pas compris
tout de suite la portée de l’œuvre, sont significativement épuisés
en quelques semaines.
Le
grand public comme les enseignants et les étudiants attendaient de
fait un tel ouvrage : 100 000 exemplaires en sont vendus. Il faut le rééditer
en 1998 et en 2006. Ces volumes sont d’ailleurs précédés d’une
étude publiée chez Gallimard en 1989, intitulée Révolution : histoire
d’un mot qui, au-delà du bicentenaire, marquait déjà un goût
certain non pas pour la recherche de l’étymon d’un mot mais pour
son histoire sociale.
Qu’une
page entière du Monde, le mardi 30 décembre 1997, soit consacrée
à Alain Rey et Josette Rey-Debove témoignait indirectement mais sans
faille de cette reconnaissance grandissante.
C’est
dans cette dynamique qu’un deuxième phénomène allait faire accéder
le savant à la notoriété auprès du grand public : l’accès au média
radiophonique à travers la chronique donnée à France Inter, le « mot
de la fin », à 8 h 57, heure de très grande écoute. De 1995 à 2006, sur une proposition d'Ivan Levaï,
Alain Rey présentera ainsi chaque matin un mot en résonance avec l’actualité,
sous ses aspects lexicologiques mais aussi sociaux. Un premier recueil
de ses chroniques est ainsi publié au Seuil en 1997 sous le titre de
Réveille-mots, puis en 2006, les auditeurs-lecteurs attendant la
suite, ce sera À mots découverts, chez Robert Laffont, rassemblant
ses chroniques de 2000 à 2005. On le verra aussi à la télévision
dans « la Démo des mots » sur France 2, et cela quelques minutes les
samedi et dimanche soir.
En
vérité, on découvre sur France Inter d’une part combien un propos
savant peut être mis à la portée de tous et, d’autre part, combien
le public est intéressé par ce type d’information sur les mots.
Ce ne sont pas moins de 150 000 personnes qui signeront une pétition
lorsque l’émission sera supprimée. La notoriété tient de fait
aussi à une caractéristique qui lui est propre : être capable de parler
de choses difficiles à quelque public que ce soit. Olivier Barrot,
le loquace présentateur de « Un livre par jour » sur France 3
dira d’Alain Rey que « d’une acuité exceptionnelle dans une incroyable
variété de domaines, il est capable de parler à la racaille des banlieues
comme aux professeurs du Collège de France ».
Enfin,
l’appréciation très positive dont il fait l’objet se confirme
avec les quatre volumes du Dictionnaire culturel en langue française,
publié en 2005 avec Danielle Morvan. Cet ouvrage attendu résulte d’une
idée forte d’Alain Rey, une idée qu’avait défendu d’une manière
similaire Robert Galisson, l’idée que les mots ne sont pas que des
formes associées à des sens, mais qu’ils possèdent une « charge
culturelle ». Ainsi à la question d’Hervé Hugueny, journaliste spécialiste
des dictionnaires pour Livres Hebdo, l’interrogeant sur la
spécificité du Dictionnaire culturel, Alain Rey répondra pour
ce numéro du 30 septembre 2005 (n° 615) que « sans cesser de privilégier
le sens des mots, j’ai voulu déboucher sur une sorte d’histoire
culturelle des idées, des symboles, dans leurs réalisations diverses
suivant les langues, les pays, les grandes périodes de l’histoire
humaine. » Il s’agit bel et bien de ne pas offrir « des concepts abstraits
mais des signes porteurs de sens au moins dans toutes les grandes langues
ou civilisations ». Ainsi, en reprenant les termes de la préface, d’un
côté le français vivant est à l’honneur, et de l’autre sont
dévoilés les concepts et symboles, « des croyances, des activités
et des passions exprimées au cours de l’histoire et selon les visions
du monde de diverses civilisations ». 1320 encarts culturels sont alors
proposés pour atteindre ce dernier objectif, en ouvrant les frontières
de la langue.
Il
l’avait déjà affirmé en 1992, lors d’un entretien pour la Fnac,
dans lequel, était annoncé ce projet : « Pour expliquer les mots et
les concepts, il faut tenir compte de la circulation des idées entre
les pays. Il faut donc une description large des phénomènes culturels
pour montrer que Shakespeare, Goethe ou Cervantès existent aussi pour
les francophones ! » On comprend alors que l’ouvrage qui devait d’abord
ne comporter que deux volumes, puis trois, en ait en définitive comporté
quatre… Et que pour garantir la pleine représentativité culturelle,
des profils très divers aient été requis pour la rédaction des articles,
avec par exemple l’intervention de Jacques Le Goff, Régis Debray,
Georges Haddad. Sans aucun doute le Dictionnaire culturel ouvre
la voie à un autre type de lexicographie, à notre avis pionnière.
La
consécration passe aussi par la remise des ordres nationaux, qui se
manifeste en l’occurrence par le titre de Commandeur de l’Ordre
des Arts et des Lettres en novembre 2005 et de Commandeur de l’Ordre
du Mérite en 2007. On retiendra les propos du ministre de la culture
et de la communication, Renaud Donnedieu de Vabres, prononcés à l’occasion
de la remise des insignes de Commandeur dans l’Ordre des Arts et Lettres,
présentant tout d’abord Alain Rey comme « l’architecte d’un monument,
au sens que le Robert donne à ce mot, une
œuvre imposante, vaste, digne de durer », puis, au terme d’ « un
tel travail lexical », d’ « une telle somme de savoir », comme « un
mythe vivant, celui par qui le sens arrive ». Plus personnalisé, on
retiendra aussi cet abécédaire plaisant fondé sur les qualités d’Alain
Rey, en retenant l’ABC : « A comme Amoureux des mots, B comme Bourreau
de travail, C comme Chercheur », et, pour ne pas aller jusqu’au bout
de la liste, « D comme Déterminant ».
Faut-il
ajouter, dans le droit fil de cet adjectif, que la reconnaissance pleine
dont Alain Rey fait l’objet auprès du grand public et de l’intelligentzia
a ses résonances permanentes dans le monde universitaire qui en fait
partie ? Et que donc, dès la dernière décennie du XXe siècle,
le monde universitaire recherchera auprès de lui, à travers colloques
et journées d’études, non seulement l’expérience irremplaçable
du lexicographe, mais la pensée riche et ouverte d’un expert de la
langue française.
On
se contentera de signaler qu’il est peu d’entretiens conduits par
les journalistes avec Alain Rey qui ne débouchent sur l’évocation
d’un ou plusieurs projets. À la question posée en octobre 2005 à
Alain Rey par Philippe-Jean Catinchi (Le Monde, 21 octobre 2005),
la réponse fuse : « Le prochain ? Attendu chez Perrin, un collectif sur
le trajet historique de la langue française depuis le monde gaulois »,
dont il se réserve l’étude des XIXe et XXe
siècles, « Parce que la parole est un enjeu politique contemporain. »
Livre publié aujourd’hui sous le titre 1000 ans de langue française :
histoire d’une passion, en collaboration avec F. Duval et Gilles
Siouffi. Il ne faut pas prendre à la légère les projets évoqués :
Alain Rey les réalise.
On
remarquera que ses projets vont toujours vers l’ouverture et son corollaire,
le décloisonnement. Ainsi en est-il de l’entretien donné à Lire
(n° 2005), en octobre 1992 où il déclare : « Je songe aussi à composer
un jour un dictionnaire plus personnel avec par exemple les 1000 mots
du français auxquels je tiens ». Ou encore la même année, confié
à Yves-Noël Lelouvier pour la revue Histoire : « J’aimerais
travailler à la conception d’un ouvrage – plutôt une anthologie
qu’un réel dictionnaire – qui offrirait la possibilité de mettre
en lumière la culture européenne. Ce travail se fonderait sur l’usage
et l’évolution du latin, sur le parallélisme et les emprunts réciproques
des langues européennes. Car je suis convaincu que la linguistique
ne peut s’enfermer dans aucune frontière. »
C’est
sur ce dernier mot que nous partageons pleinement et sur cet extrait
d’un courrier qu’Alain Rey m’adressait le 9 juillet 2007 : « J’ai
plusieurs livres en projet ». Avec l’évocation d’un livre dont
le titre fait programme « L’amour du français. Contre les puristes
et autres censeurs du langage », un programme utile, que nous conclurons.
Sans oublier le dernier mot donné aux générations montantes : « Et
j’ai aussi des idées de dictionnaires pour les enfants », rappelle-t-il
de manière incidente pour conclure l’entretien accordé à Hervé
Hugeny pour Livre Hebdo (30 septembre 2005, n° 615). Les savants
pensent toujours à transmettre la flamme aux plus jeunes.
II. UNE
ŒUVRE FONDÉE SUR UN ENCHÂSSEMENT CONSTRUCTIF D’IDÉES FORTES
D’abord
mise en perspective biographique, l’œuvre d’Alain Rey peut maintenant
être analysée dans ses dynamiques fondamentales. On présentera donc
sans s’attarder ce qui nous paraît essentiel à retenir en soulignant
d’emblée que la démarche suivie par Alain Rey, en définitive en
correspondance avec sa personnalité profonde, est à la fois d’une
grande cohérence et d’une constance impressionnante dans son avancée.
Les premières
armes : un lexicographe qui devient linguiste
Il
n’est évidemment pas de pensée savante sans travail. « B comme Bourreau
de travail » rappelait le ministre de la culture. Toute acculturation
fiable commence donc par le respect des maîtres et la prise en considération
de leurs réflexions. C’est ainsi qu’en 1970, est publiée La
Lexicologie : Lectures chez l’éditeur érudit Klincksieck. Puis
dans la même veine, comme on l’a déjà signalé, Théories du
signe et du sens (1973-1976).
L’œuvre
personnelle et faisant date sera celle publiée chez Armand Colin, en
1977, Le lexique : Images et modèles qui connaît en 2007 une
nouvelle édition augmentée sous le titre explicite « De l’artisanat
du dictionnaire à une science du lexique ». Aucun doute, on se situe
ici en pleine réflexion personnelle et universitaire qui, en réalité,
à trente ans de distance montre bien la permanence de la pensée et
ce, à la manière de Greimas ou de Roland Barthes qui à travers un
premier livre offrait en somme la thèse qu’ils n’ont jamais faite.
Il
y a de fait des thèses qui n’ont pas besoin de passer devant un jury :
elles sont en quelque sorte reconnues a posteriori. Le fait même
que l’ouvrage de 1977 ait constitué une référence sans cesse installée
dans les bibliographies des articles des enseignants-chercheurs officialisait
si l’on peut dire implicitement le « chercheur » Alain Rey, et cela
dès 1977. Que l’ouvrage soit aujourd’hui repris sans changement
profond, mais en bénéficiant de l’expérience acquise, montre assez
la cohérence d’une pensée forte issue en grande partie de « l’artisanat »
noble qu’est la confection des dictionnaires, en l’occurrence celle
du Grand et du Petit Robert. Dira-t-on assez d’ailleurs,
qu’en faisant en quelque sorte ainsi ses classes dans ces deux monuments
de la langue française – le Petit Robert représentant au
reste, le premier pas indépendant d’Alain Rey – il accomplissait
là une sorte d’énorme propédeutique aux grandes idées qu’il
allait pouvoir mettre en œuvre dans le Dictionnaire historique
et le Dictionnaire culturel ?
Quel
message fondateur retenir de ces premiers ouvrages ? Le souci prioritaire
de décloisonner la lexicologie. Et cela d’abord du côté de la pratique,
Alain Rey se tournant alors vers la lexicologie soit appliquée soit
issue de la confection des dictionnaires, ces derniers constituant des
observatoires privilégiés du lexique et de la langue en mouvement.
Et ensuite ou concomitamment, du côté de l’histoire et de la culture,
qui dépassent de loin l’étymologie et la sémantique. C’est à
notre sens le message profond de l’œuvre d’Alain Rey, déjà pleinement
présente au moment où il fait ses premières armes, des premières
armes qui auraient largement suffi à d’autres pour remplir une vie
savante !
On
se permettra ici une réflexion annexe. C’est à Paul Robert que revient
indéniablement pour le XXe siècle l’idée d’un dictionnaire
« alphabétique et analogique » de la langue française. Mais cette
pensée qui, sans que ce soit exprimé, l’oriente vers l’onomasiologie,
c’est sans doute à Alain Rey qu’on en doit l’expression culturelle
et la formule d’avenir pour le XXIe siècle. Le concept,
le contexte historique, social, international, précèdent et font naître
le signe. C’est ce que la linguistique structurale a en partie occulté
et que le Dictionnaire historique, puis, en complément logique,
le Dictionnaire culturel, ont réanimé.
Une dimension
métalexicographique
La
métalexicographie, c’est-à-dire la réflexion sur l’histoire,
les types et les méthodes des dictionnaires, selon la formule initiale
de Bernard Quemada, est consubstantielle à presque tous les grands
lexicographes du XXe siècle. Elle s’exprime de deux manières,
tantôt les lexicographes s’intéressent à leurs prédécesseurs,
tantôt ils souhaitent s’exprimer sur leur propre œuvre.
Ainsi
Littré, évoquera-t-il rapidement « Comment j’ai fait mon dictionnaire »
et Paul Robert racontera-t-il longuement ses « Aventures et mésaventures »
et les « semailles » propres au Dictionnaire alphabétique et analogique
de la langue française. Quant à Bernard Quemada et Alain Rey,
les deux grands lexicographes du XXe siècle, ils s’intéresseront
respectivement à l’histoire des dictionnaires, de 1539 à 1876, objet
d’une thèse magistrale pour l’un des directeurs du TLF,
et pour le directeur des dictionnaires Le Robert, à Littré, l’humaniste
et les mots, et Furetière, précurseur des lumières, deux
excellents ouvrages de référence qui recevront chacun un Prix de l’Académie
française.
Peut-on
à partir du XIXe siècle, sans modèle et sans admiration
préalable se lancer dans une opération lexicographique ? Çà et là
on en trouvera des exemples, mais d’évidence, dans la plupart des
cas, il y a un élément de référence. Ainsi, Pierre Larousse fait
de Diderot et d’Alembert ses maîtres pendant que Littré avouera
avoir été impressionné par Diez, mais il est vrai que pour ce dernier
n’existe pas de modèle prégnant. En revanche, Paul Robert rappelle
que le Dictionnaire analogique de la langue française de Boissière,
publié en 1862 ainsi que la lecture du Grand Larousse du XXe
siècle n’ont pas été sans déclencher en lui le goût des dictionnaires
et, tout particulièrement avec Boissière, celui de l’analogie. Sans
oublier le modèle de départ : Littré, l’homme et son dictionnaire.
Quant
à Alain Rey, c’est au contact même de la confection d’un grand
dictionnaire sous la direction de Paul Robert, dans la perspective rénovée
du Dictionnaire de la langue française de Littré, trop exclusivement
centré sur les XVIIe et XVIIIe siècles, qu’il
décide de se consacrer tout d’abord à l’érudit positiviste avec
un premier essai. Et en Littré, c’est principalement l’humaniste
qui le séduit, l’homme des savoirs larges qu’enthousiasme la pensée
première d’Auguste Comte. Son admiration est visible pour ce savant
qui sait tirer d’un mouvement philosophique une conduite de vie, qui
l’amènera d’ailleurs à s’engager aux côtés des Républicains
et à devenir député.
L’enfant
Alain Rey, d’universelle curiosité, lecteur de Tintin,
Mandrake, Milton, l’Iliade et l’Odyssée, ne pouvait
pas être démenti par l’adulte qui, en 1978, publierait donc aux
Éditions de minuit, les Spectres de la bande (dessinée…),
et une formidable préface sur le premier grand lexicographe encyclopédiste,
homme de tempérament et volontiers frondeur, qu’était Furetière.
C’est donc sans étonnement et en toute logique qu’Alain Rey s’exprime
dans le même élan d’ouverture pour ainsi dire en même temps sur
la bande dessinée et à propos de cette sorte de dissident qu’est
Furetière, et cela à la faveur d’une réédition du Dictionnaire
universel de 1690. Un goût au reste confirmé par la reprise complétée
de cette énorme préface, trop peu lue alors, aujourd’hui accessible
avec l’ouvrage publié en 2007 aux éditions Fayard, Furetière,
précurseur des lumières.
En
réalité, reste suspect à mes yeux le lexicographe qui ne se serait
pas intéressé aux grands maîtres de son art. Il n’y a pas en lexicographie,
et sans doute en aucune matière, de « tabula rasa ». Et Alain Rey,
lexicographe et historien de la lexicographie, en a pleinement conscience.
Que déclare-t-il ainsi à Yves-Noël Lelouvier qui lui demande comment
il en est venu, en 1992, à publier le Dictionnaire historique de
la langue française ? « Le lexicographe possède un atout : il connaît
l’histoire des dictionnaires, tradition qui se fonde, en France du
moins, sur quatre siècles d’existence. Je n’ai que quarante ans
d’exercice, mais cela me permet d’avoir une certaine idée de l’objet
dictionnaire, objet de travail, de distraction, de rêve ou de folie,
comme l’atteste le Dictionnaire des onomatopées de Nodier,
de loin son ouvrage le plus fantaisiste. » C’est ici tout l’art
du savant : l’érudition sans jamais nier la fantaisie créatrice.
Une dimension
littéraire du lexique
À
la question posée par Anne Brunswic (Lire n° 205, octobre 1992)
à propos des écrivains introduits dans le Dictionnaire alphabétique
et analogique, Alain Rey n’hésite pas dans la réponse. Il se
souvient très bien que « Paul Robert avait chargé la barque avec les
gloires du début et du milieu du siècle : Georges Duhamel, Jules Romains,
à côté des incontestés Gide, Valéry, Proust » et qu’il l’avait
en quelque sorte « rééquilibré(e) avec des contemporains : Genet,
Queneau, Aragon, et beaucoup d’autres poètes : Tzara, Desnos, Reverdy,
Jean-Claude Renard. Et aussi des écrivains du passé : des libertins
comme Sade et Laclos, ou Charles Sorel, l’auteur de ce chef-d’œuvre
romanesque qu’est L’histoire comique de Francion ».
Le
dictionnaire reste en effet un support privilégié pour les attestations
d’usage des mots chez les grands auteurs. Encore faut-il bien les
connaître et les choisir avec éclectisme : nul doute ici que la culture
de Paul Robert et celle vaste d’Alain Rey, rajeunie d’une génération,
ont joué un rôle essentiel dans l’appréciation du Dictionnaire
alphabétique et analogique de la langue française.
On
reconnaît à cet égard la vigilance du linguiste qui rappelle que
s’il apprécie Sartre et, sous l’influence de Josette Rey-Debove,
Simone de Beauvoir, il faut bien avoir en tête qu’ « un dictionnaire
n’est pas un panthéon : on ne cite pas que des auteurs que l’on
aime. L’exemple littéraire n’est pas là pour montrer le talent
de l’auteur, mais le talent des mots », rappelle-t-il à Anne Brunswic
qui l’interroge. Et au passage, une remarque fine s’impose, qui
fait du lexicographe un observateur privilégié de la langue et de
ses syntagmes et ses séquences : « À ce propos, ajoute Alain Rey, j’ai
remarqué que les grands écrivains se prêtent toujours bien à la
citation. On peut les couper fin. Même Proust : vous isolez une proposition,
c’est encore du Proust ».
Aussi
n’est-il pas étonnant de retrouver la préoccupation littéraire
chez le lexicographe à travers deux dictionnaires. D’une part, le
Dictionnaire des littératures de la langue française,
rédigé en collaboration avec J.-P. de Beaumarchais et D. Couty, et
publié en 1980 chez Bordas, d’abord en trois volumes, puis en quatre
volumes en 1987. Et d’autre part, le Dictionnaire du français
non conventionnel, sur une idée de Jacques Cellard et en collaboration avec cet érudit du "gai savoir". Cet ouvrage, au-delà d’une heureuse « bifurcation »
vers la langue dite « verte », représente un bel hommage à tous les
hommes de lettres ayant usé « non conventionnellement » de la langue
française. Enfin, il ne conviendrait pas d’oublier, rédigé en compagnie
de D. Couty, remarquable spécialiste du romantisme, un ouvrage intitulé sobrement Le Théâtre, publié
également chez Bordas.
Il
nous semble utile d’ajouter une « analogie » que nous établissons
au regard des deux biographies, celles de Paul Robert et celle d’Alain
Rey. Dans ses mémoires, Paul Robert déclare effectivement avoir eu
un temps l’envie d’écrire une fiction, le projet d’un dictionnaire
venant en quelque sorte comme une propédeutique à ce projet d’écriture.
Il est tout à fait troublant de savoir qu’Alain Rey fera en vérité
la même remarque à Paul Robert lorsque ce dernier le recrutera. Ainsi,
c’est à bon escient et en connaissance de cause, qu’Alain Rey précisera
que « les grands auteurs de dictionnaire, Littré, Furetière, …étaient
de véritables hommes de lettres, mais occultés. »
Une dimension
historique de la langue
On
se souvient que l’histoire de l’art et la période médiévale ont
fait partie de la formation d’Alain Rey. L’histoire n’est en vérité
jamais bien loin de ses préoccupations : elle fait de toute façon partie
de la métalexicographie. Au reste, Littré et Furetière ne sont pas
que des lexicographes passionnants d’hier, ils incarnent aussi des
entrées privilégiées pour redécouvrir à travers leur prisme une
période passée, dans toute son essence, sans laquelle on ne comprend
pas la langue de l’époque et son lexique. Il n’est donc pas très
étonnant de voir Alain Rey caresser dès les années 1990 un nouveau
projet, le Dictionnaire historique de la langue française, que,
dès octobre 1992, il annonce pour l’automne suivant.
La
démarche est explicite : il n’y a pas de dictionnaire sans une histoire
des mots. À la philologie ou à l’étymologie, Alain Rey a décidé
de substituer une histoire des mots, « à côté de l’origine des
mots », dira-t-il à Anne Brunswic (Lire n° 205, 1992). Il s’agit
de « traiter en détail de leur histoire », et même plus précisément,
selon sa propre formule, de rendre compte de « l’histoire des sensibilités
qui est partout à l’œuvre, dans cette affaire de signes » qu’est
la langue.
Alain
Rey ne prétend en rien à la carrière d’étymologiste, au demeurant,
déclare-t-il à juste titre à Anne Brunswic, « le plus gros du travail
étant fait, pour le français, les chercheurs d’aujourd’hui précisent
et raffinent ». Ce n’est pas à vrai dire son objet et au reste, à
la manière d’un directeur de dictionnaire et d’un universitaire,
il présente bien le Dictionnaire historique de la langue
française comme une œuvre collective. Ses trois principaux collaborateurs
qui vont puiser les informations étymologiques sont ainsi désignés :
Marianne Tomi, Tristan Hordé, Chantal Tanet avec, pour la révision
des étymologies grecques et latines, Corinne Coulet, « le tout étant
revu et corrigé – jusqu’à 5 fois ! – par moi ». Et de conclure :
« C’est une idée personnelle et un travail collectif – règle du
genre. » Or, cette idée personnelle est justement forte, décisive
pour l’histoire des dictionnaires.
Ce
Dictionnaire parfois décrié par quelques universitaires qui ont pensé
qu’il y avait là une reprise des informations trouvées ailleurs
témoigne en fait d’une méprise : ce qui est nouveau n’est pas l’information,
parce qu’avouons que derrière Wartburg et ses successeurs, et aussi, parmi les convictions d'Alain Rey, derrière Pierre Guiraud et ses "structures étymologiques", il n’y
a pas de révolution possible, seulement çà et là quelques précisions,
mais bel et bien un point de vue très novateur. Et c’est en ce sens
que nous avons souvent essayé de démontrer que le Dictionnaire
historique introduisait une révolution dans l’approche du mot,
une approche historique, mais aussi déjà sociale et culturelle, qui
préfigure le Dictionnaire culturel.
Par
ailleurs, si jusqu’alors l’étymologie était présentée dans les
dictionnaires de manière froide, à la façon d’une série d’attestations
et de datations, indéniablement très utiles, il était « dictionnairiquement »
– c’est-à-dire éditorialement et pragmatiquement – indispensable
de rendre vivante l’histoire des mots, de la narrer pour mieux en
comprendre la dynamique. En somme, les dates et attestations jusque-là
assénées sans lien et contexte suffisamment marqués bénéficiaient
ici d’une syntaxe historique explicite. Et cette mise en dynamique
fut fondatrice pour redonner au public le goût de l’histoire de la
langue française.
En
ce sens, le Dictionnaire historique de la langue française dirigé
par Alain Rey fait indéniablement date dans l’histoire des dictionnaires
mais aussi dans l’histoire d’une civilisation qui peut enfin renouer
avec sa langue sans être philologue de formation.
« C’est
l’histoire qui crée le mot », rappelle Alain Rey à Catherine Portevin,
journaliste de Télérama (n° 2237, 25 novembre 1992, Les
mots sont des personnages de roman), venue l’interroger avant
son passage dans l’émission de Bernard Pivot, Bouillon de culture
(Dimanche 5 décembre 1992). « L’évolution du lexique s’explique
toujours par des événements politiques, des transformations sociales
ou économiques. En revanche, l’Histoire ne semble pas avoir d’influence
sur la syntaxe ».
Raphaëlle
Rérolle dans son article du Monde (30 décembre 1997) ne se
trompe pas en rappelant que « lui qui voulait devenir écrivain s’est
fait historien de la langue, géologue des mots. Sans grand regret ».
Et comme un géologue, il redonne vie au passé en expliquant l’état
présent. Ainsi Alain Rey conclut-il son entretien avec Anne Brunswic
en déclarant : « Après tout, mon travail, c’est de réchauffer les
paroles gelées du génial Rabelais. Les mots ne meurent jamais
complètement. Ils nous enterreront tous. » Retrouver l’histoire,
c’est aussi préparer l’avenir.
Une dimension
sociale du lexique
Il
est presque vain ici de vouloir dissocier l’histoire du social : pour
Alain Rey, c’est en effet totalement imbriqué. Il reste que dans
l’appréciation linguistique, puisque sociolinguistique il y a et
sans doute une sociolinguistique pas encore assez bien servie lexicalement,
c’est à juste titre que Michel Legrain, ancien directeur général
des Dictionnaires Le Robert, établit une différence entre Josette
Rey-Debove, linguiste et sémioticienne, et Alain Rey, linguiste tourné
vers la dimension sociale du lexique et plus largement de la langue.
Cité
par Raphaëlle Rérolle (Le Monde du 30 décembre 1997), Michel
Legrain résume ainsi sa comparaison : « On pourrait dire que Josette
est une spécialiste du solfège, alors qu’Alain, c’est le tempo,
la texture, la gestion des silences et la coloration des voix ». Ce
à quoi Alain Rey, interrogé par Raphaëlle Rérolle, donne écho :
« Je me suis toujours intéressé à l’histoire sociale des mots.
Josette, elle, est plus du côté de la description fonctionnelle actuelle ».
La
tentation est alors forte d’offrir pour chaque mot de poids dans la
langue française une étude complète, qui le révèlerait à la manière
rêvée par Georges Matoré, maître en son temps d’une lexicologie
fondée sur la sociologie, mais qui n’avait pas abouti. Alain Rey
en aura donné une illustration patente avec ce livre de 350 pages publié
en 1989 chez Gallimard sur le seul mot « Révolution ». « Et encore,
signale-t-il à Raphaëlle Rérolle, j’ai été obligé de couper.
Mais on pourrait en faire autant pour chaque mot important de la langue
française ».
Bien
connaître la dimension sociale des mots, c’est aussi presque toujours
pouvoir mieux expliquer les tensions d’une époque, à commencer par
la période sur laquelle on peut agir. Aussi, à la question d’Antoine
Perraud, l’interrogeant à propos de la langue française (Télérama
n° 2711, 26 novembre 2001) en imaginant qu’Alain Rey pourrait être
« un Casque bleu de la langue », ce dernier ne répond pas négativement :
« Oui, dans la mesure où nous n’apportons pas le conflit mais où
nous l’enregistrons. » Et le propos se précise quelques phrases plus
loin : « Les facteurs d’incompréhension s’avèrent parfois profonds
mais souvent superficiels : dans les banlieues, une phonétique peut
être volontairement entretenue histoire de brouiller l’écoute, de
se protéger, de chercher la communication à l’intérieur du groupe
en excluant les autres, comme jadis l’argot des bouchers. Ce phénomène
se double d’une situation sociologique évidente : une partie de la
population des banlieues est bilingue à l’origine, au point d’arriver
à un type de français qui refuse d’être identique au type général. »
En
vérité, la dimension sociale du lexique pousse à la réflexion sur
la société et sur ses guides possibles. On apprécie par exemple qu’Alain
Rey rappelle sans faille le rôle essentiel des enseignants : « Là encore,
on trouve ce facteur d’unification d’une importance primordiale :
l’école. » C’est justement cette école qui assure l’intégration,
c’est elle aussi qui fournit des normes sans lesquelles il n’est
d’ailleurs pas de régulation et d’écarts volontaires possibles.
Hervé
Hugueny, pour Livres Hebdo, l’interrogera sur le même sujet
et la récurrence de ces interrogations prouvent, d’une certaine façon,
que les observateurs de la société et donc de ses langues recherchent
auprès du lexicologue des explications, peut-être même des solutions,
qu’on aurait naguère réservées au sociologue et au politicien.
Ce n’est pas une moindre avancée pour la discipline. Dans le même
esprit de compréhension et d’ouverture, à une question posée sur
l’évolution de la langue française chez les jeunes, la réponse
est claire et constructive : « On entend aussi des lamentations à propos
du développement du français spontané, celui des jeunes de banlieue,
des SMS. Mais cette créativité est nécessaire à la langue même
si elle est un peu foldingue et que les trois quarts en seront jetés.
Il faut comprendre que ce ne sont pas des péchés à l’encontre de
la bonne langue, mais des jeux qui ont toujours existé, et qui sont
simplement plus visibles aujourd’hui. » C’est parfois faute de se
souvenir des Précieuses, des Petits Maîtres, des Inc(r)oyables, des
Muscadins, ou encore des Poissards, du Nap, des Apaches, etc., qu’on
a tôt fait d’imaginer une décadence, un réflexe permanent pour
ceux qui se sentent menacés alors même que l’antinorme ne fait que
faire vivre la langue et l’enrichir.
Dans
un autre domaine, celui des régionalismes, ou de la francophonie, Alain
Rey s’est toujours aussi montré particulièrement ouvert. Il a par
exemple été le tout premier à encourager Jean-Claude Boulanger, lexicographe
et métalexicographe de grand talent, à oser une description authentique
de la langue du Québec. Une telle description ne pouvait se faire en
un seul dictionnaire, des ajustements étaient nécessaires à travers
plusieurs éditions. Mais parfois un ouvrage novateur vient trop tôt
et le travail de haute qualité de Jean-Claude Boulanger n’a pas reçu au Québec l'accueil qu'il méritait.
On saura à cet égard gré à Alain Rey de n’avoir jamais
« lâché » ceux-là mêmes qu’il a encouragés dans leurs audacieuses
tentatives, même lorsque les combats commerciaux obligent à ne pas
poursuivre l’aventure lexicographique.
Cette
dimension sociale, jamais démentie par Alain Rey, est inconsciemment
passée dans le grand public à travers les chroniques de langue de
France Inter et, du même coup, personne ne s’étonne par exemple
de lire l’entrefilet qui suit, paru au cours de l’été 2007 dans
la revue du Conseil général de l’Essonne : « Le lexik des cités »,
ouvrage à paraître en octobre 2007, « Préambule : échange entre le
rappeur évryen Disiz la Peste et Alain Rey ». Que le lexicologue soit
dans la cité et dans les cités, voilà qui est symboliquement fort !
et riche d’espoirs pour la langue française.
Une dimension
culturelle
En
réalité, la dimension culturelle découle tout naturellement des dimensions
précédentes, et notamment historiques et sociales. En 1992, et donc
plus de dix ans avant que ne paraisse le Dictionnaire culturel,
Alain Rey exprimait déjà auprès de Yves-Noël Lelouvier, comme on
l’a déjà souligné, un souhait qui lui était cher et qui correspondait
déjà au Dictionnaire culturel : « J’aimerais travailler à
la conception d’un ouvrage – plutôt une anthologie qu’un réel
dictionnaire – qui offrirait la possibilité de mettre en lumière
la culture européenne. »
Un
peu moins de dix ans plus tard, en 2001, auprès de Raphaëlle Rérolle,
Alain Rey confiera que « la langue contient autre chose qu’elle-même »,
et que derrière les facéties du lexique, se révèlent en vérité
des traits de civilisation : « Savez-vous que le mot ostracisme
vient du grec ostracon, un tesson sur lequel on inscrivait le
nom des bannis ? Dans ce mot, poursuit-il, il y a un rappel des procédures
juridiques de la Grèce ancienne ». De fait, Alain Rey a bien perçu
que l’étymologie n’est pas une fin en soi, elle n’est, si l’on
prend le lexique comme il se doit dans son ensemble, qu’un jeu de
piste entre les mots propices à la révélation d’une culture.
C’est
par sa partie novatrice que le Dictionnaire culturel doit être
appréhendé, c’est-à-dire les 1320 encadrés dans lesquels les auteurs
développent le contenu culturel des mots qui ont été élus pour leur
représentativité. Et ici, se retrouve l’esprit qui présidait au
Que sais-je ? publié en 1982, intitulé Encyclopédies et dictionnaires,
Que sais-je ? non réédité, selon une politique surprenante des
PUF qui ne rééditera sans doute pas plus celui que j’ai commis,
en rien concurrent, Les dictionnaires de langue française.
En
vérité, Encyclopédies et dictionnaires avait pour thème particulièrement
pertinent la lexicographie mondiale, et donc ce même souci d’ouverture
au-delà de l’hexagone. Aussi est-on heureux de savoir que ce thème
sera repris et développé dans un ouvrage à paraître chez Fayard,
« Miroirs du monde. Histoire de l’encyclopédisme ».
Là
également, comment ne pas constater la belle cohérence et constance
de la réflexion : à l’esprit d’ouverture métalexicographique du
Que sais-je ? de 1982, font écho, vingt-trois ans plus tard, des
encadrés culturels de même esprit qui pour un tiers environ sont directement
l’œuvre d’Alain Rey, les autres restant sous sa direction.
Que
déclare-t-il en effet à Hervé Hugueny à propos de l’essence même
du Dictionnaire culturel ? « Ce dictionnaire est centré sur l’Europe,
mais j’ai essayé de le conduire avec un esprit d’ouverture : l’Inde,
la Chine, le Japon, l’Afrique y sont présents. Toutes les grandes
langues s’empruntent leurs contenus respectifs. […] Nombre de mots
sont donc porteurs d’interférences avec d’autres cultures ».
Et
l’on goûte alors la remarque qui suit à propos de l’histoire et
de la vie des idées à travers les mots. C’est effectivement au philosophe
chrétien, spécialiste des mythes et de l’interprétation des symboliques,
Paul Ricoeur, qu’Alain Rey fait précisément référence. Celui-ci,
rappelle-t-il, expliquait en effet dans un de ses livres, Parcours de la reconnaissance, que, dans le domaine de la philosophie,
« à partir des mots d’une seule langue, on pouvait reconstituer l’ensemble
de la réflexion humaine dont ils sont porteurs ». Et Alain Rey de s’inscrire
dans cette filiation : « C’est ce que nous avons voulu faire dans tous
les domaines, qu’il s’agisse des sciences, des techniques, des plantes,
des animaux, des sentiments, de la littérature, etc. »
Une
dernière remarque, importante, s’impose : le Dictionnaire culturel
est aussi comme toute réussite une œuvre d’harmonie. Ici entre,
d’une part, un homme mûri au fil d’une expérience irremplaçable
et d’une culture toujours accrue – « l’âme des Dictionnaires
Le Robert depuis près de cinquante ans », déclare Jean-Baptiste
Harang, dans Libération (jeudi 15 novembre 2001, p. XI), le
« vibrion septuagénaire […] butinant depuis plus d’un demi-siècle
dans les arcanes de la langue française », reprend en écho Antoine
Perraud – et, d’autre part, Danielle Morvan, de très solide expérience
aux Dictionnaires Le Robert, auteur(e) du Robert pour tous et d'un dicrionnaire de poche remarquable, et en l’occurrence directrice
éditoriale du Dictionnaire culturel. Alain Rey ne manquera pas
de louer « la clairvoyance » de Danielle Morvan auprès de Ph.-J. Catinchi.
C’est aussi une marque de talent que de savoir trouver les personnes
avec qui réaliser la meilleure alchimie lexicographique : un dictionnaire
est œuvre d’équipe et Alain Rey sait indéniablement rendre hommage
à celles et ceux qui l’aident.
Une dimension
humaine…
Lorsqu’on
partage la même passion, les dictionnaires et leur ouverture, les mots
et leur histoire, la diffusion démocratique des savoirs à travers
eux et leurs recueils, il n’est pas étonnant de se retrouver dans
les mêmes colloques et parfois même, sans l’avoir concocté, dans
les mêmes codirections éditoriales de collections, et l’on pense
ici à Giovanni Dotoli, Professeur à l’Université
de Bari, grand érudit, poète bilingue et traducteur, et à sa collection de linguistique à laquelle nous sommes
associés.
C’est
ainsi que j’ai eu l’occasion de vivre plusieurs colloques avec Alain
Rey, une occasion de mieux se connaître. Je retiendrai qu’en tant
qu’exemple pour les jeunes étudiants, il sait sans barguigner mettre
sa notoriété et son savoir au service des jeunes et leur donner –
c’est le verbe qui convient – une conférence quand elle s’impose.
Offrir son temps aux jeunes, lorsqu’on est au sommet, les associer
un moment à son trajet alors même qu’on est sollicité de toute
part, c’est cela aussi faire œuvre universitaire.
« On
le savait érudit, il est en plus humble et gentil » dit un journaliste.
Ce n’est pas un argument, mais c’est une qualité précieuse pour
un chercheur et pour une société. C’est sans doute cette dimension
humaine, en définitive première, qui constitue le catalyseur de toutes
les autres dimensions.
III. CONCLUSION : UNE DEMANDE…
« Je
suis comme les autres. Je me lève à 6 heures le matin, pour faire
ma rubrique. Puis je vais au bureau pour le reste de la journée aux
éditions du Petit Robert. Ma vie n’est pas d’une variété
impressionnante, vous savez… » déclare humblement Alain Rey à Corinne
Callebaut venue l’interroger pour ce quotidien que chacun lit dans
cette situation également quotidienne des transports où il
est distribué gratuitement, 20 minutes (8 octobre 2002). Il
n’en reste pas moins qu’indirectement, là aussi, Alain Rey traduit
la vraie nature du chercheur : un travail quotidien, sans relâche, sans
panache particulier, derrière son bureau.
Qu’on
nous permette au terme de ce parcours un reproche, en toute fin, adressé
à Alain Rey. Le Robert Encyclopédique des noms propres 2008
vient en effet de paraître, sous sa direction, avec son efficace préface
datée de juin 2007 dans laquelle il déclare que la sélection des
noms de personnes « repose sur un double principe : ne pas bouleverser
la tradition culturelle, mais soumettre ces éléments aux tendances
actuelles des besoins collectifs ». Or il manque assurément un nom
propre dans cette remarquable « transmission sociale du savoir » (p.
XVI), un nom propre correspondant à l’expression de la notoriété
méritée d’un savant : sans conteste, le sien. Il n’est pas en effet
un Français qui ne connaisse Alain Rey. Aussi, pour l’édition 2009,
nous souhaitons ardemment qu’Alain Rey accepte de faire souffrir sa
modestie et qu’il réponde à cette attente : la reconnaissance émue
de tous, celle de ses lecteurs et auditeurs et, parmi eux, celle des
universitaires tous convaincus par le savant.
Jean Pruvost.
BIBLIOGRAPHIE
d’ALAIN REY
Ouvrages
1970, Littré,
l’humaniste et les mots, Prix de l’Académie française, Gallimard,
Nouvelle édition en 2007.
1970, La
Lexicologie : Lectures, Librairies Klincksieck.
1973, Théories
du signe et du sens, tome 1, Librairies Klincksieck.
1976, Théories
du signe et du sens, tome 2, Librairies Klincksieck.
1977, Le
lexique : Images et modèles, Armand Colin, Nouvelle édition augmentée,
sous le titre : De l’artisanat du dictionnaire à une science du
lexique, 2007.
1978, Les
spectres de la bande, Éditions de Minuit.
1978, Réédition
du Dictionnaire universel de Furetière
(1690).
1979, La
Terminologie, noms et notions, PUF, Collection Que sais-je ?,
2e édition en 1992.
1980, Le
Théâtre, en collaboration avec D. Couty, Éditions Bordas.
1982, Encyclopédies
et dictionnaires, PUF, Collection Que sais-je ?
1989, Révolution,
histoire d’un mot (Gallimard, Bibliothèque des histoires)
2006, À
mots découverts, Chroniques de France Inter, Éditions Robert Laffont.
2006, Furetière :
un précurseur des lumières, Éditions Fayard, Prix de la biographie
de l’Académie française.
2007, 1000
ans de langue française : histoire d’une passion, avec F. Duval
et G. Siouffi, Éditions Perrin.
2007, L’amour
du français, Éditions Denoël.
2007, Les
miroirs du monde, Éditions Fayard.
Dictionnaires
1964, Co-rédacteur
du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française
par Paul Robert (6 volumes)
1970, En collaboration
avec Josette Rey-Debove, Supplément au Dictionnaire alphabétique
et analogique de la langue française.
1967, Le
Petit Robert, en collaboration avec Josette Rey-Debove et Henri
Cottez, éditions nouvelles en 1978 et 1993 (co-rédacteur en chef,
avec Josette Rey-Debove, 2006).
1970, Le
Micro Robert.
1974, Le
Petit Robert des noms propres (et ses annuelles rééditions)
1979, Dictionnaire
des expressions et locutions, Alain Rey et Sophie Chantreau,
Le Robert.
1980, Dictionnaire
du français non conventionnel, Jacques Cellard et Alain Rey, Masson
puis Hachette. 2e édition, Hachette, 1991.
1984, Dictionnaire
des littératures de la langue française, en collaboration avec
J.- P de Beaumarchais et D. Couty, 3 volumes. En 1987 : 4 volumes. Éditions
Bordas.
1985, Le
Grand Robert de la langue française,
Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française
par Paul Robert, deuxième édition entièrement revue et corrigée
par Alain Rey, 9 volumes, Le Robert.
1992, Le
dictionnaire historique de la langue française,
sous la direction d’Alain Rey.
2001, Le
Grand Robert de la langue française,
troisième édition entièrement revue et corrigée par Alain Rey du
Dictionnaire de Paul Robert (6 volumes).
2005, Le
Dictionnaire culturel en langue française, direction éditoriale
par Danielle Morvan, 4 volumes, Le Robert.
BIBLIOGRAPHIE
DES ARTICLES DE PRESSE CITÉS
1992
Octobre 1992,
Anne Brunswic,
« Alain Rey : Les mots ne meurent jamais », Mensuel Lire n° 205,
Rubrique Paroles, Octobre 1992, pp. 42-45.
Novembre 1992,
Catherine
Portevin, « Les mots sont des personnages de roman », Hebdomadaire
Télérama n° 2237, 25 novembre 1992, p. 13.
Décembre 1992
Caroline
Bonacossa, Entretien avec Yves-Noël Lelouvier,
« Sous les mots, l’histoire, Alain Rey, répond à Yves-Noël
Lelouvier », mensuel L’Histoire, p. 30-33.
1993
Septembre 1993
Denis Slakta,
« La mue du Petit Robert, Le Nouveau Petit Robert, Dictionnaire
de la langue française », Quotidien Le Monde, Rubrique
Le Monde des livres, Vendredi 3 septembre 1993, p. 27.
1997
Décembre 1997
Raphaëlle
Rérolle, « L’Amour immodéré des mots », Quotidien Le Monde,
Rubrique Horizons, Portrait, Mardi 30 décembre, p. IX.
2001
Octobre 2001
La Fnac
s’engage. Interview. Livres. « Alain Rey Le Grand Robert de la
langue française ». Internet. 01-08-2001
Novembre 2001
Jean-Baptiste
Harang, « Aux grands mots, les Grand Robert », Quotidien
Libération, Jeudi 15 novembre 2001, p. XI.
Antoine
Perraud, « Entretien avec Alain Rey, grand ordonnateur du Grand
Robert, L’homme qui recoud la langue », Hebdomadaire Télérama
n°2711, Rubrique Livres magazine, 26 novembre 2001, p. 44-45.
2002
Octobre 2002
Corinne
Callebaut, « La voix des mots déjoue les maux de la langue », Quotidien
20 minutes, mardi 8 octobre 2002, p. 10.
2005
Septembre 2005
Hervé Hugueny,
Entretien : Les grands mots d’Alain Rey, Hebdomadaire Livres Hebdo
n° 615, vendredi 30 septembre 2005, pp. 98-100.
Octobre 2005
Philippe-Jean
Catinchi, « Alain REY, l’alchimiste des mots, Quotidien Le
Monde, Rubrique Rencontres, Vendredi 21 octobre 2005, p. X.
2006
Juillet 2006
Stéphane
Jarno, « Inter bouscule ses fidèles », Télérama n° 2948, Rubrique
Radio, 12 juillet 2006, p. 125.
Jean PRUVOST,
Professeur des
Universités, Sciences du langage,
Directeur du
laboratoire Métadif CNRS Lexiques-Dictionnaires-Informatique,
Directeur de
la revue électronique internationale
Dictionnaires,
Encyclopédies et Lexicographie, Analyse et Comptes rendus
(DELAC, http://www.dicorevue.fr)
pruvost.jean@wanadoo.fr / 06 30 53 88 32