Compte rendu - Alain Rey : Parcours biographique et bibliographique - Par Jean Pruvost - Dictionnaires, Encyclopédies, Lexicographie - Analyses et comptes rendus
 
 
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Compte rendu par Jean PRUVOST (Université de Cergy-Pontoise et Laboratoire CNRS LDI-Cergy)

ALAIN REY : PARCOURS BIOGRAPHIQUE ET BIBLIOGRAPHIQUE

par Jean PRUVOST

Qu’un universitaire porte un jugement sur l’homme de culture et le lexicologue-lexicographe Alain Rey, pourrait paraître à la fois tout naturel et contre nature !

Tout naturel, parce que l’œuvre lexicographique et théorique est là, immense, décisive, profonde et, ce qui est plus rare encore, en constante évolution dans la continuité d’une recherche jamais assouvie. Ainsi, Alain Rey a-t-il toujours force projets et un ou deux ouvrages d’avance, ce qui oblige ses biographes à annoncer ce qui est déjà en gestation. L’œuvre d’hier et d’aujourd’hui – et même de demain – d’Alain Rey faisant référence, elle est donc indéniablement au cœur des préoccupations universitaires.

Contre nature parfois, parce que les médias se sont emparés de l’homme autant que de l’œuvre, sans que le grand lexicographe n’ait en rien cherché à occuper le devant de la scène. Et comme chacun sait, la presse peut déformer la réalité, l’occulter, en hypertrophiant qualités et défauts. Or ici, l’Université est un peu désarmée vis-à-vis des médias qui ne riment pas avec objectivité, un maître mot pour l’alma mater. Cependant, Alain Rey a su renverser les rôles en transformant les médias en utile vecteur des savoirs. Et du même coup, instruire la société sur les recherches objectives conduites sur la langue française : c’est là de toute évidence et de plus en plus une préoccupation universitaire.

Ajoutons que la Presse, qui s’est à bon escient emparée du savant, a joué un rôle important dans un domaine cher à Alain Rey, la métalexicographie, un domaine devenu universitaire à travers entre autres les Journées de dictionnaires, notamment celles de Cergy et celles conduites par le Professeur Monique Cormier, au Québec. En nous permettant de découvrir, à travers les entretiens qu’ils ont conduits avec Alain Rey, ses motivations mais aussi les contraintes, les objectifs précis et sous-jacents des lexicographes, les journalistes ont de fait contribué à apporter de précieuses informations à cet égard. Bénéficiant d’une solide revue de presse, nous nous servirons donc également des éléments ainsi recueillis pour appuyer notre argumentation.

Ce sera donc à travers les propos qu’il a tenus et parfois les commentaires qui y font suite que sera abordé le premier point : la biographie d’un véritable chercheur. Il faudra ensuite, dans un deuxième temps, analyser l’œuvre en termes scientifiques, avant de se permettre, en toute fin, quelques commentaires personnels en fonction de nos diverses rencontres avec Alain Rey, dans le cadre de nos recherches.

I. LA BIOGRAPHIE D’UN VRAI CHERCHEUR DES MOTS

Une enfance sous le charme des mots et de la diversité des sources

Il ya la biographie officielle, celle que les auteurs transmettent, lissée, qui rappelle les étapes essentielles, objectives. Elle est précieuse. Il y a aussi les confidences faites aux journalistes qui ne manquent pas de les relater. Elles sont révélatrices et, souvent, permettent de mieux comprendre les ressources humaines du chercheur.

Ainsi, souvent évoquée et confiée notamment à Philippe-Jean Catinchi dans Le Monde du 21 octobre 2005, « une légende familiale veut qu’il ait parlé avant même de marcher », et Alain Rey de préciser qu’il a « toujours eu ce goût enfantin, voire infantile, pour le jeu entre le mot prononcé et le mot écrit ». Il confiera à Anne Brunswic, pour le numéro 105 de Lire (octobre 1992) quels furent ses premiers essais de lexicographe sans le savoir : ainsi, « à 15 ans, j’ai rempli un cahier entier avec les mots de la marine. » Un goût qu’il confirme en rappelant qu’il en remplira « un autre avec les termes désignant toutes les parties des édifices romans et gothiques ».

Fils d’un polytechnicien et « bibliophile engagé », Alain Rey a toujours eu « la passion de la dénomination », déclare-t-il à Philippe-Jean Catinchi. Et ce dernier, qui recueille les confidences d’Alain Rey sur son enfance, de rappeler que l’enfant grand lecteur qu’il était « est encouragé par sa mère, qui lui lit sans fin des histoires dont la saveur sonore le comble. À peine sait-il lire qu’il dévore tout ce qui passe à sa portée. Y compris des livres en anglais, dont il se demande aujourd’hui ce qu’il pouvait bien en saisir. » Le goût de l’approche contrastive du lexique, sans doute.

De la bande dessinée au lycée, en passant par Dante et Milton

Son ouverture d’esprit se démarque également par un goût pour des lectures particulièrement variées, avec « un grand écart entre Mickey, Jo et Zette, Tintin côté bien pensant, Hurrah ! et Mandrake aussi et Dante, Milton, l’Iliade et l’Odyssée dans la version de Leconte de Lisle ». S’y ajoutent une Bible illustrée, et « plus tard – pas avant 15 ans – la poésie ». Alain Rey de préciser alors, toujours auprès de Ph.-J. Catinchi : « J’aimais bien ce que je ne comprenais pas », ce qui en réalité relève déjà de la recherche définitoire, tout comme le plaisir de lister des mots de la marine préfigure les nomenclatures de dictionnaires.

Ce goût des mots n’est pas dissocié de celui d’une langue en mouvement, dans l’action, retranscrite notamment par les bandes dessinées : « J’étais surtout un fou des bandes dessinées : les mots-images, c’est fascinant. » déclare-t-il à Anne Brunswic. Voilà qui débouchera ultérieurement sur un ouvrage d’étude, innovant, auquel Alain Rey m’a confié avoir été très attaché : Les spectres de la bande publié en 1978 aux éditions de Minuit.

    Un lycéen brillant bénéficiant de la diversité des enseignements au gré des pérégrinations dues à la Seconde Guerre mondiale

En ce qui concerne les études, elles sont brillantes et portent la marque d’une grande facilité. Né en 1928, l’essentiel s’en déroule par force pendant la Seconde Guerre mondiale avec donc une instabilité géographique certaine. « Il a onze ans lorsque la guerre éclate, précise Ph.-J. Catinchi, et se retrouve plus que jamais aux mains des femmes, son père étant pour son travail, retenu en Iran. »

C’est le moment du repli en Auvergne, une Auvergne où il est né et qu’il connaissait déjà pour y avoir passé ses vacances à La Bourboule, au cours des années 1930, dans l’ambiance « très proustienne » des soins thermaux. Commence là une pérégrination scolaire, « six à sept établissements scolaires fréquentés en cinq ans », ce « qui le conduit à refaire sans cesse certains pans de programme quand d’autres lui échappent, le condamnant à jouer de fragments qu’il tente de comprendre obsessionnellement ».

Le parcours n’est pas sans doute sans découvertes d’accents différents, de variables dans la langue courante, entre vestiges de la langue d’oc et de la langue d’oil. Les villes d’accueil se succèdent : Clermont, La Bourboule, avec un enseignement parfois donné « par des professeurs juifs en rupture de légalité, Bive, Aix-en-Provence, Paris enfin », avec donc « le temps des premières interprétations politiques, de la prise de conscience de la monstruosité de l’antisémitisme », un premier bac passé à 15 ans, bac « math. élém. », à Aix, puis littéraire, « philo », à Clermont-Ferrrand pour la seconde partie du bac, « déjà mon obstination à bifurquer ! » déclare Alain Rey à Ph.-J. Catinchi.

Quelques philosophes le marquent, Leibniz, Bergson par exemple : la continuité est ainsi assumée entre le temps concret de Bergson et la recherche du temps perdu de Proust, marqué lui aussi par Bergson. Et si l’on ajoutait qu’un Dictionnaire représente à sa façon une quête permanente pour retrouver sans cesse les temps concrets et temps perdus des mots.

L’étudiant polyvalent et un service militaire marquant

Tout en découvrant l’horreur de l’antisémitisme, les mots et leurs caractéristiques restent un fil rouge pour Alain Rey qui se souvient avoir été étonné par l’écart entre l’oral et l’écrit, pour des mots du moment, tels que le « Duce ». Reçu au bac, vient alors le parcours propre aux excellents élèves, sous la forme d’une khâgne à Louis-le-Grand, où il découvre, « lui qui ne quittait jamais la tête de classe qu’il n’est plus aussi aisément au-dessus du lot ». Dans la foulée, il multipliera les certificats de licence à la Sorbonne, et s’intéressera notamment aux Sciences politiques et à l’Histoire de l’Art. « Mon père me voyait ambassadeur », confie Alain Rey à Philippe-Jean Catinchi. Il dira à Anne Brunswic, pour résumer, que ses études ont été « longues et variées ».

Il s’agit alors de résilier son sursis, et c’est à l’École d’officiers basée à Cherchell, à la veille du conflit algérien, qu’il fait ses premières classes comme enseignant. Une expérience qui explique peut-être sa facilité permanente à expliquer clairement aux médias des points de vue précis sur la langue. Il n’est pas donné à tout le monde d’être savant et communiquant.

L’humour n’est jamais loin dans la narration de ses souvenirs : « J’ai ainsi formé des gens qui allaient adhérer au FLN », une manière d’exorciser des constats douloureux. Ph.-J. Catinchi ne manque pas en effet de reprendre les impressions qu’Alain Rey lui confie en octobre 2005 : « De la catastrophe à laquelle il assiste, il garde un livre rentré où les recrutements forcés ne sont rien au regard de l’épreuve du suffocant mépris qu’il expérimente lorsque, à la tête de tirailleurs tunisiens, les colons le confondent avec sa troupe ». Pour le jeune homme qui a déjà vécu la Seconde Guerre mondiale, « Tout était révélation », comme il le signale, et « les défauts, folies et absurdités du système colonial offrent d’invraisemblables contrastes ».

De retour en France, Alain Rey va alors reprendre ses études et échapper de peu au rappel au moment où la guerre civile éclate. Les certificats universitaires se succèdent, en anglais, en littérature médiévale, il s’essaye également au journalisme économique : sa vocation n’est pas encore définie. Elle le sera en répondant à une annonce du Monde proposant en 1952 des travaux paralittéraires à Alger : il s’agit de la célèbre annonce lancée par Paul Robert pour recruter des collaborateurs du grand Dictionnaire alphabétique et analogique qui est en train de naître.

    « À 25 ans, ma rencontre avec Paul Robert m’a fait plonger dans le grand Dictionnaire littéraire qu’il était en train d’écrire. »

Ces propos tenus auprès d’Anne Brunswic, dans le numéro 205 de Lire (octobre 1992), présente les débuts lexicographiques d’Alain Rey, en 1952, aux côtés de Paul Robert. Un « dictionnaire littéraire », la formule au demeurant juste est déjà révélatrice de distinctions à venir, dont il sera l’initiateur. En effet, au dictionnaire fondé sur les citations littéraires, à la manière de Littré, et représentant donc prioritairement un « français central » et un français écrit, Alain Rey ajoutera plus tard un nouveau type d’ouvrage, le « dictionnaire culturel », centré sur une culture rayonnante au-delà de l’étroit hexagone.

Recruté par concours, un concours organisé par un maître exigeant, Paul Robert, et auquel il est reçu haut la main, Alain Rey fait immédiatement ses preuves et devient rapidement un collaborateur premier. Ce recrutement est au reste symbolique de l’avancée du dictionnaire : c’est en effet, à la fin de la lettre A, sur le mot « autel » qu’il doit plancher pour mettre en avant son potentiel de jeune lexicographe.

Un tout jeune homme « un peu timide et dépaysé » dira de lui Paul Robert, un jeune homme qui lui confie, comme le rappelle Raphaëlle Rérolle dans un article du Monde du 30 décembre 1997 (L’amour immodéré des mots, p. IX), « qu’il a pour ambition de devenir écrivain et que son mobile en venant travailler à son dictionnaire est de se perfectionner dans le maniement de la langue. » Il avoue alors franchement, c’est là aussi un trait de caractère d’Alain Rey, n’avoir jamais ouvert le Littré. Le voilà du même coup de retour en Algérie, au sein de l’équipe de jeunes lexicographes entourant Paul Robert, puis, quand la situation n’est plus tenable, le repli au Maroc sur Casablanca, en compagnie de deux autres futurs grands lexicographes, Josette Debove qui deviendra son épouse, et Henri Cottez (de même promotion que Georges Pompidou) à qui on devra plus tard un dictionnaire des racines gréco-latines de la langue française et un apport précieux au Trésor de la langue française.

On connaît la suite, elle est racontée minutieusement par Paul Robert qui fait d’Alain Rey son bras droit. La rédaction du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française est certes l’œuvre de Paul Robert qui l’a imaginée, commencée et rédigée jusqu’à la fin de la lettre A. Il a su aussi la faire connaître auprès de l’Académie française qui, loin de prendre ombrage de ce dictionnaire, lui a décerné un Prix. Mais à partir de la lettre B, Alain Rey en devient le fidèle rédacteur qui fait ses armes, tout en infléchissant çà et là l’œuvre. On doit notamment aux trois collaborateurs d’avoir insisté à bon escient pour faire entrer sans hésitation Céline et Jean Genet dans ce premier dictionnaire, vite appelé le Grand Robert.

    Un auteur de dictionnaires prestigieux, dictionnaires qui ne portent pas son nom !

Quand paraîtra le Supplément du Dictionnaire alphabétique et analogique, c’est à Alain Rey qu’on en devra la remarquable étude préliminaire et, à nos yeux, elle symbolise le moment où il prend le relais dans la direction des grands Dictionnaires Le Robert. Depuis 1956, il était responsable de la Rédaction des Dictionnaires Le Robert, Secrétaire général, et avait ainsi acquis une expérience décisive dans la rédaction et la découverte des phénomènes lexicaux d’une langue.

Lorsque s’achève, en 1964, le sixième et dernier volume du Dictionnaire alphabétique et analogique, Paul Robert avait souhaité qu’un « Petit » Robert soit rédigé le plus vite possible et c’est alors à Alain Rey, Josette Rey-Debove et Henri Cottez qu’est confiée cette tâche. Le Petit Robert paraîtra en 1967 : c’est une belle réussite lexicographique et dictionnairique qui se concrétisera par une pérennité assurée. L’ouvrage correspond aujourd’hui au dictionnaire français en un volume qui fait référence pour la langue française, aux côtés du Petit Larousse, de nature encyclopédique.

Alain Rey et Josette Rey-Debove en réviseront en permanence le contenu et c’est notamment en 1993 que, sous leur direction, paraît le Nouveau Petit Robert de la langue française, refonte d’importance. Par ailleurs, dans la série des ouvrages en un volume, Alain Rey a dirigé le pendant encyclopédique du Petit Robert de la langue française, le Petit Robert des noms propres, dont la première édition date de 1974. Venait de paraître en 1970, le Micro Robert, sorte de petit « Petit Robert », correspondant à un dictionnaire plutôt réservé à l’enseignement, sur la base du français contemporain de culture courante. Enfin, du côté des dictionnaires spécialisés de la langue, en collaboration avec Sophie Chantreau, allait être publié en 1979 le Dictionnaire des expressions et locutions.

Paul Robert disparaît en 1981, et aux yeux de tous, Alain Rey en est le successeur. Ce qui n’est pas tout à fait vrai en termes financiers, puisque bien qu’étant avec Josette Rey-Debove et Henri Cottez les uniques auteurs du Petit Robert, œuvre originale et distincte du Grand Robert, « le Conseil d’administration de la société » avait offert « à son président – Paul Robert – un contrat lui accordant 10 % sur les ventes de l’ouvrage », rappelle Raphaëlle Rérolle dans le Monde du 30 décembre 1997. Alain Rey et Josette Rey-Debove demeurent ainsi de « simples salariés du Robert, privés des bénéfices réels d’une œuvre qui s’est à ce jour [décembre 1997], vendue à six millions d’exemplaires. »

De la même manière, il est trop tard pour qu’Alain Rey bénéficie de l’éponymie méritée, les dictionnaires qui suivront ne seront pas des « grands » Rey ou « petits » Rey, même si une deuxième édition du « grand » dictionnaire est publiée en 1985, avec neuf volumes, sous sa direction, édition mise à jour en profondeur. C’est en 2001 que paraît une dernière édition, sur papier bible, en six volumes, encore enrichie de 2000 mots nouveaux et de 4000 définitions.

Comme Alain Rey le confie alors à Catherine Portevin (Télérama n° 2237, 25 novembre 1992), « je suis comme un photographe qui se promène avec son Leica », et la journaliste de poursuivre avec talent et réalisme en résumant le travail quotidien du lexicographe et a fortiori d’un directeur de dictionnaire : « Chaque jour un nouveau-né, chaque jour des usages à capter, des frémissements, des mouvements, des glissements à sentir. » C’est qu’effectivement « partager la vie des mots demande énormément d’affection, beaucoup de patience et pas mal de science. […] Alain Rey recueille, empile et raconte, raconte en empilant : il écrit des dictionnaires. »

On ajoutera que cette observation de la langue en mouvement, l’obligation de la décrire, représente la démarche universitaire par excellence que l’on pourrait résumer ainsi : observer les éléments d’un corpus, tenter de les comprendre, puis en rendre compte. Un dictionnaire, d’une certaine manière, représente une gigantesque thèse sur le lexique d’une langue. Et comme nous le constaterons ultérieurement, il faut aussi à un dictionnaire des hypothèses, des hypothèses qu’Alain Rey a parfaitement su formuler.

    Une expérience insuffisamment connue au CNRS et dans l’enseignement universitaire

Au reste, ce que le grand public ne sait pas toujours et que les universitaires ont pu oublier, c’est qu’entre les grands lexicographes se sont tissés des liens et des collaborations. Ainsi, Paul Robert et Paul Imbs s’étaient-ils rencontrés dès 1959, au moment où naissait l’idée d’un Trésor de la langue française, le grand dictionnaire à venir du CNRS. Paul Robert aurait pu le diriger concrètement, Paul Imbs lui en avait fait la proposition, tout en restant bien entendu de son côté le grand initiateur, pendant que Bernard Quemada offrirait son immense compétence pionnière en matière de lexicologie et de documentations assistées par les nouvelles techniques. Cette association n’eut cependant pas lieu, mais Alain Rey, à la demande de Bernard Pottier, fut bel et bien quelques années plus tard, le directeur d’une équipe de 14 collaborateurs travaillant au Trésor de la langue française, pendant deux ans, sous la direction de Paul Imbs. Il n’est pas sûr, pour le moins, que le CNRS d’alors, campé dans des positions bien frileuses vis-à-vis des collaborateurs du privé, ait su profiter de la circonstance pour intégrer définitivement Alain Rey. On passait ainsi à côté d’un grand savant qui aurait honoré le CNRS mais, a posteriori, était offert à la dynamique de l’entreprise privée un vrai chercheur offrant au public son énergie et sa créativité.

En 1969, Alain Rey partira un an en tant que professeur en Amérique du Nord, à l’Université d’Indiana, ainsi que Josette Rey-Debove, invités par un grand universitaire américain, proche de Roman Jakobson, pionnier de la sémiotique, Thomas A. Sebeok, puis de Montréal. De l’observation précise de la langue, au long cours d’un grand dictionnaire, avec sa substantifique moelle offerte dans le « petit » Robert, vont naître et un enseignement et des ouvrages de deux types.

D’abord, métalexicographiques et indirectement liés au Robert, le Grand Robert s’inscrivait dans le sillage de Littré, d’où cet essai publié en 1970 qui obtiendra un prix de l’Académie française : Littré, l’humaniste et les mots. Ensuite, des ouvrages de linguistes, tout d’abord en 1970, un recueil commenté de grands textes sur la lexicologie : La Lexicologie : Lectures, paru chez Klincksieck, puis en 1973 et 1976, en deux tomes, Théories du signe et du sens, chez le même éditeur. Une synthèse des savoirs en lexicologie, particulièrement appréciée des linguistes, paraîtra par ailleurs en 1977, avec Le Lexique : Images et modèles, chez Armand Colin. Désormais, Alain Rey fait partie des références des universitaires : ses travaux allient avec talent l’expérience lexicographique et la réflexion lexicologique.

Un tournant à l’orée du XXIe siècle : la pleine notoriété

C’est à une idée précise d’Alain Rey sur ce que pouvait être un dictionnaire racontant l’histoire des mots que revient tout d’abord la notoriété, grandissante d’édition en édition, du Dictionnaire historique de la langue française, qui paraît en 1992. Les deux volumes verts ainsi édités, sans la conviction de l’éditeur qui n’a pas compris tout de suite la portée de l’œuvre, sont significativement épuisés en quelques semaines.

Le grand public comme les enseignants et les étudiants attendaient de fait un tel ouvrage : 100 000 exemplaires en sont vendus. Il faut le rééditer en 1998 et en 2006. Ces volumes sont d’ailleurs précédés d’une étude publiée chez Gallimard en 1989, intitulée Révolution : histoire d’un mot qui, au-delà du bicentenaire, marquait déjà un goût certain non pas pour la recherche de l’étymon d’un mot mais pour son histoire sociale.

Qu’une page entière du Monde, le mardi 30 décembre 1997, soit consacrée à Alain Rey et Josette Rey-Debove témoignait indirectement mais sans faille de cette reconnaissance grandissante.

C’est dans cette dynamique qu’un deuxième phénomène allait faire accéder le savant à la notoriété auprès du grand public : l’accès au média radiophonique à travers la chronique donnée à France Inter, le « mot de la fin », à 8 h 57, heure de très grande écoute. De 1995 à 2006, sur une proposition d'Ivan Levaï, Alain Rey présentera ainsi chaque matin un mot en résonance avec l’actualité, sous ses aspects lexicologiques mais aussi sociaux. Un premier recueil de ses chroniques est ainsi publié au Seuil en 1997 sous le titre de Réveille-mots, puis en 2006, les auditeurs-lecteurs attendant la suite, ce sera À mots découverts, chez Robert Laffont, rassemblant ses chroniques de 2000 à 2005. On le verra aussi à la télévision dans « la Démo des mots » sur France 2, et cela quelques minutes les samedi et dimanche soir.

En vérité, on découvre sur France Inter d’une part combien un propos savant peut être mis à la portée de tous et, d’autre part, combien le public est intéressé par ce type d’information sur les mots. Ce ne sont pas moins de 150 000 personnes qui signeront une pétition lorsque l’émission sera supprimée. La notoriété tient de fait aussi à une caractéristique qui lui est propre : être capable de parler de choses difficiles à quelque public que ce soit. Olivier Barrot, le loquace présentateur de « Un livre par jour » sur France 3 dira d’Alain Rey que « d’une acuité exceptionnelle dans une incroyable variété de domaines, il est capable de parler à la racaille des banlieues comme aux professeurs du Collège de France ».

Enfin, l’appréciation très positive dont il fait l’objet se confirme avec les quatre volumes du Dictionnaire culturel en langue française, publié en 2005 avec Danielle Morvan. Cet ouvrage attendu résulte d’une idée forte d’Alain Rey, une idée qu’avait défendu d’une manière similaire Robert Galisson, l’idée que les mots ne sont pas que des formes associées à des sens, mais qu’ils possèdent une « charge culturelle ». Ainsi à la question d’Hervé Hugueny, journaliste spécialiste des dictionnaires pour Livres Hebdo, l’interrogeant sur la spécificité du Dictionnaire culturel, Alain Rey répondra pour ce numéro du 30 septembre 2005 (n° 615) que « sans cesser de privilégier le sens des mots, j’ai voulu déboucher sur une sorte d’histoire culturelle des idées, des symboles, dans leurs réalisations diverses suivant les langues, les pays, les grandes périodes de l’histoire humaine. » Il s’agit bel et bien de ne pas offrir « des concepts abstraits mais des signes porteurs de sens au moins dans toutes les grandes langues ou civilisations ». Ainsi, en reprenant les termes de la préface, d’un côté le français vivant est à l’honneur, et de l’autre sont dévoilés les concepts et symboles, « des croyances, des activités et des passions exprimées au cours de l’histoire et selon les visions du monde de diverses civilisations ». 1320 encarts culturels sont alors proposés pour atteindre ce dernier objectif, en ouvrant les frontières de la langue.

Il l’avait déjà affirmé en 1992, lors d’un entretien pour la Fnac, dans lequel, était annoncé ce projet : « Pour expliquer les mots et les concepts, il faut tenir compte de la circulation des idées entre les pays. Il faut donc une description large des phénomènes culturels pour montrer que Shakespeare, Goethe ou Cervantès existent aussi pour les francophones ! » On comprend alors que l’ouvrage qui devait d’abord ne comporter que deux volumes, puis trois, en ait en définitive comporté quatre… Et que pour garantir la pleine représentativité culturelle, des profils très divers aient été requis pour la rédaction des articles, avec par exemple l’intervention de Jacques Le Goff, Régis Debray, Georges Haddad. Sans aucun doute le Dictionnaire culturel ouvre la voie à un autre type de lexicographie, à notre avis pionnière.

La consécration passe aussi par la remise des ordres nationaux, qui se manifeste en l’occurrence par le titre de Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres en novembre 2005 et de Commandeur de l’Ordre du Mérite en 2007. On retiendra les propos du ministre de la culture et de la communication, Renaud Donnedieu de Vabres, prononcés à l’occasion de la remise des insignes de Commandeur dans l’Ordre des Arts et Lettres, présentant tout d’abord Alain Rey comme « l’architecte d’un monument, au sens que le Robert donne à ce mot, une œuvre imposante, vaste, digne de durer », puis, au terme d’ « un tel travail lexical », d’ « une telle somme de savoir », comme « un mythe vivant, celui par qui le sens arrive ». Plus personnalisé, on retiendra aussi cet abécédaire plaisant fondé sur les qualités d’Alain Rey, en retenant l’ABC : « A comme Amoureux des mots, B comme Bourreau de travail, C comme Chercheur », et, pour ne pas aller jusqu’au bout de la liste, « D comme Déterminant ».

Faut-il ajouter, dans le droit fil de cet adjectif, que la reconnaissance pleine dont Alain Rey fait l’objet auprès du grand public et de l’intelligentzia a ses résonances permanentes dans le monde universitaire qui en fait partie ? Et que donc, dès la dernière décennie du XXe siècle, le monde universitaire recherchera auprès de lui, à travers colloques et journées d’études, non seulement l’expérience irremplaçable du lexicographe, mais la pensée riche et ouverte d’un expert de la langue française.

    Un homme de projets

On se contentera de signaler qu’il est peu d’entretiens conduits par les journalistes avec Alain Rey qui ne débouchent sur l’évocation d’un ou plusieurs projets. À la question posée en octobre 2005 à Alain Rey par Philippe-Jean Catinchi (Le Monde, 21 octobre 2005), la réponse fuse : « Le prochain ? Attendu chez Perrin, un collectif sur le trajet historique de la langue française depuis le monde gaulois », dont il se réserve l’étude des XIXe et XXe siècles, « Parce que la parole est un enjeu politique contemporain. » Livre publié aujourd’hui sous le titre 1000 ans de langue française : histoire d’une passion, en collaboration avec F. Duval et Gilles Siouffi. Il ne faut pas prendre à la légère les projets évoqués : Alain Rey les réalise.

On remarquera que ses projets vont toujours vers l’ouverture et son corollaire, le décloisonnement. Ainsi en est-il de l’entretien donné à Lire (n° 2005), en octobre 1992 où il déclare : « Je songe aussi à composer un jour un dictionnaire plus personnel avec par exemple les 1000 mots du français auxquels je tiens ». Ou encore la même année, confié à Yves-Noël Lelouvier pour la revue Histoire : « J’aimerais travailler à la conception d’un ouvrage – plutôt une anthologie qu’un réel dictionnaire – qui offrirait la possibilité de mettre en lumière la culture européenne. Ce travail se fonderait sur l’usage et l’évolution du latin, sur le parallélisme et les emprunts réciproques des langues européennes. Car je suis convaincu que la linguistique ne peut s’enfermer dans aucune frontière. »

C’est sur ce dernier mot que nous partageons pleinement et sur cet extrait d’un courrier qu’Alain Rey m’adressait le 9 juillet 2007 : « J’ai plusieurs livres en projet ». Avec l’évocation d’un livre dont le titre fait programme « L’amour du français. Contre les puristes et autres censeurs du langage », un programme utile, que nous conclurons. Sans oublier le dernier mot donné aux générations montantes : « Et j’ai aussi des idées de dictionnaires pour les enfants », rappelle-t-il de manière incidente pour conclure l’entretien accordé à Hervé Hugeny pour Livre Hebdo (30 septembre 2005, n° 615). Les savants pensent toujours à transmettre la flamme aux plus jeunes.

II. UNE ŒUVRE FONDÉE SUR UN ENCHÂSSEMENT CONSTRUCTIF D’IDÉES FORTES

D’abord mise en perspective biographique, l’œuvre d’Alain Rey peut maintenant être analysée dans ses dynamiques fondamentales. On présentera donc sans s’attarder ce qui nous paraît essentiel à retenir en soulignant d’emblée que la démarche suivie par Alain Rey, en définitive en correspondance avec sa personnalité profonde, est à la fois d’une grande cohérence et d’une constance impressionnante dans son avancée.

Les premières armes : un lexicographe qui devient linguiste

Il n’est évidemment pas de pensée savante sans travail. « B comme Bourreau de travail » rappelait le ministre de la culture. Toute acculturation fiable commence donc par le respect des maîtres et la prise en considération de leurs réflexions. C’est ainsi qu’en 1970, est publiée La Lexicologie : Lectures chez l’éditeur érudit Klincksieck. Puis dans la même veine, comme on l’a déjà signalé, Théories du signe et du sens (1973-1976).

L’œuvre personnelle et faisant date sera celle publiée chez Armand Colin, en 1977, Le lexique : Images et modèles qui connaît en 2007 une nouvelle édition augmentée sous le titre explicite « De l’artisanat du dictionnaire à une science du lexique ». Aucun doute, on se situe ici en pleine réflexion personnelle et universitaire qui, en réalité, à trente ans de distance montre bien la permanence de la pensée et ce, à la manière de Greimas ou de Roland Barthes qui à travers un premier livre offrait en somme la thèse qu’ils n’ont jamais faite.

Il y a de fait des thèses qui n’ont pas besoin de passer devant un jury : elles sont en quelque sorte reconnues a posteriori. Le fait même que l’ouvrage de 1977 ait constitué une référence sans cesse installée dans les bibliographies des articles des enseignants-chercheurs officialisait si l’on peut dire implicitement le « chercheur » Alain Rey, et cela dès 1977. Que l’ouvrage soit aujourd’hui repris sans changement profond, mais en bénéficiant de l’expérience acquise, montre assez la cohérence d’une pensée forte issue en grande partie de « l’artisanat » noble qu’est la confection des dictionnaires, en l’occurrence celle du Grand et du Petit Robert. Dira-t-on assez d’ailleurs, qu’en faisant en quelque sorte ainsi ses classes dans ces deux monuments de la langue française – le Petit Robert représentant au reste, le premier pas indépendant d’Alain Rey – il accomplissait là une sorte d’énorme propédeutique aux grandes idées qu’il allait pouvoir mettre en œuvre dans le Dictionnaire historique et le Dictionnaire culturel ?

Quel message fondateur retenir de ces premiers ouvrages ? Le souci prioritaire de décloisonner la lexicologie. Et cela d’abord du côté de la pratique, Alain Rey se tournant alors vers la lexicologie soit appliquée soit issue de la confection des dictionnaires, ces derniers constituant des observatoires privilégiés du lexique et de la langue en mouvement. Et ensuite ou concomitamment, du côté de l’histoire et de la culture, qui dépassent de loin l’étymologie et la sémantique. C’est à notre sens le message profond de l’œuvre d’Alain Rey, déjà pleinement présente au moment où il fait ses premières armes, des premières armes qui auraient largement suffi à d’autres pour remplir une vie savante !

On se permettra ici une réflexion annexe. C’est à Paul Robert que revient indéniablement pour le XXe siècle l’idée d’un dictionnaire « alphabétique et analogique » de la langue française. Mais cette pensée qui, sans que ce soit exprimé, l’oriente vers l’onomasiologie, c’est sans doute à Alain Rey qu’on en doit l’expression culturelle et la formule d’avenir pour le XXIe siècle. Le concept, le contexte historique, social, international, précèdent et font naître le signe. C’est ce que la linguistique structurale a en partie occulté et que le Dictionnaire historique, puis, en complément logique, le Dictionnaire culturel, ont réanimé.

Une dimension métalexicographique

La métalexicographie, c’est-à-dire la réflexion sur l’histoire, les types et les méthodes des dictionnaires, selon la formule initiale de Bernard Quemada, est consubstantielle à presque tous les grands lexicographes du XXe siècle. Elle s’exprime de deux manières, tantôt les lexicographes s’intéressent à leurs prédécesseurs, tantôt ils souhaitent s’exprimer sur leur propre œuvre.

Ainsi Littré, évoquera-t-il rapidement « Comment j’ai fait mon dictionnaire » et Paul Robert racontera-t-il longuement ses « Aventures et mésaventures » et les « semailles » propres au Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Quant à Bernard Quemada et Alain Rey, les deux grands lexicographes du XXe siècle, ils s’intéresseront respectivement à l’histoire des dictionnaires, de 1539 à 1876, objet d’une thèse magistrale pour l’un des directeurs du TLF, et pour le directeur des dictionnaires Le Robert, à Littré, l’humaniste et les mots, et Furetière, précurseur des lumières, deux excellents ouvrages de référence qui recevront chacun un Prix de l’Académie française.

Peut-on à partir du XIXe siècle, sans modèle et sans admiration préalable se lancer dans une opération lexicographique ? Çà et là on en trouvera des exemples, mais d’évidence, dans la plupart des cas, il y a un élément de référence. Ainsi, Pierre Larousse fait de Diderot et d’Alembert ses maîtres pendant que Littré avouera avoir été impressionné par Diez, mais il est vrai que pour ce dernier n’existe pas de modèle prégnant. En revanche, Paul Robert rappelle que le Dictionnaire analogique de la langue française de Boissière, publié en 1862 ainsi que la lecture du Grand Larousse du XXe siècle n’ont pas été sans déclencher en lui le goût des dictionnaires et, tout particulièrement avec Boissière, celui de l’analogie. Sans oublier le modèle de départ : Littré, l’homme et son dictionnaire.

Quant à Alain Rey, c’est au contact même de la confection d’un grand dictionnaire sous la direction de Paul Robert, dans la perspective rénovée du Dictionnaire de la langue française de Littré, trop exclusivement centré sur les XVIIe et XVIIIe siècles, qu’il décide de se consacrer tout d’abord à l’érudit positiviste avec un premier essai. Et en Littré, c’est principalement l’humaniste qui le séduit, l’homme des savoirs larges qu’enthousiasme la pensée première d’Auguste Comte. Son admiration est visible pour ce savant qui sait tirer d’un mouvement philosophique une conduite de vie, qui l’amènera d’ailleurs à s’engager aux côtés des Républicains et à devenir député.

L’enfant Alain Rey, d’universelle curiosité, lecteur de Tintin, Mandrake, Milton, l’Iliade et l’Odyssée, ne pouvait pas être démenti par l’adulte qui, en 1978, publierait donc aux Éditions de minuit, les Spectres de la bande (dessinée…), et une formidable préface sur le premier grand lexicographe encyclopédiste, homme de tempérament et volontiers frondeur, qu’était Furetière. C’est donc sans étonnement et en toute logique qu’Alain Rey s’exprime dans le même élan d’ouverture pour ainsi dire en même temps sur la bande dessinée et à propos de cette sorte de dissident qu’est Furetière, et cela à la faveur d’une réédition du Dictionnaire universel de 1690. Un goût au reste confirmé par la reprise complétée de cette énorme préface, trop peu lue alors, aujourd’hui accessible avec l’ouvrage publié en 2007 aux éditions Fayard, Furetière, précurseur des lumières.

En réalité, reste suspect à mes yeux le lexicographe qui ne se serait pas intéressé aux grands maîtres de son art. Il n’y a pas en lexicographie, et sans doute en aucune matière, de « tabula rasa ». Et Alain Rey, lexicographe et historien de la lexicographie, en a pleinement conscience. Que déclare-t-il ainsi à Yves-Noël Lelouvier qui lui demande comment il en est venu, en 1992, à publier le Dictionnaire historique de la langue française ? « Le lexicographe possède un atout : il connaît l’histoire des dictionnaires, tradition qui se fonde, en France du moins, sur quatre siècles d’existence. Je n’ai que quarante ans d’exercice, mais cela me permet d’avoir une certaine idée de l’objet dictionnaire, objet de travail, de distraction, de rêve ou de folie, comme l’atteste le Dictionnaire des onomatopées de Nodier, de loin son ouvrage le plus fantaisiste. » C’est ici tout l’art du savant : l’érudition sans jamais nier la fantaisie créatrice.

Une dimension littéraire du lexique

À la question posée par Anne Brunswic (Lire n° 205, octobre 1992) à propos des écrivains introduits dans le Dictionnaire alphabétique et analogique, Alain Rey n’hésite pas dans la réponse. Il se souvient très bien que « Paul Robert avait chargé la barque avec les gloires du début et du milieu du siècle : Georges Duhamel, Jules Romains, à côté des incontestés Gide, Valéry, Proust » et qu’il l’avait en quelque sorte « rééquilibré(e) avec des contemporains : Genet, Queneau, Aragon, et beaucoup d’autres poètes : Tzara, Desnos, Reverdy, Jean-Claude Renard. Et aussi des écrivains du passé : des libertins comme Sade et Laclos, ou Charles Sorel, l’auteur de ce chef-d’œuvre romanesque qu’est L’histoire comique de Francion ».

Le dictionnaire reste en effet un support privilégié pour les attestations d’usage des mots chez les grands auteurs. Encore faut-il bien les connaître et les choisir avec éclectisme : nul doute ici que la culture de Paul Robert et celle vaste d’Alain Rey, rajeunie d’une génération, ont joué un rôle essentiel dans l’appréciation du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française.

On reconnaît à cet égard la vigilance du linguiste qui rappelle que s’il apprécie Sartre et, sous l’influence de Josette Rey-Debove, Simone de Beauvoir, il faut bien avoir en tête qu’ « un dictionnaire n’est pas un panthéon : on ne cite pas que des auteurs que l’on aime. L’exemple littéraire n’est pas là pour montrer le talent de l’auteur, mais le talent des mots », rappelle-t-il à Anne Brunswic qui l’interroge. Et au passage, une remarque fine s’impose, qui fait du lexicographe un observateur privilégié de la langue et de ses syntagmes et ses séquences : « À ce propos, ajoute Alain Rey, j’ai remarqué que les grands écrivains se prêtent toujours bien à la citation. On peut les couper fin. Même Proust : vous isolez une proposition, c’est encore du Proust ».

Aussi n’est-il pas étonnant de retrouver la préoccupation littéraire chez le lexicographe à travers deux dictionnaires. D’une part, le Dictionnaire des littératures de la langue française, rédigé en collaboration avec J.-P. de Beaumarchais et D. Couty, et publié en 1980 chez Bordas, d’abord en trois volumes, puis en quatre volumes en 1987. Et d’autre part, le Dictionnaire du français non conventionnel, sur une idée de Jacques Cellard et en collaboration avec cet érudit du "gai savoir". Cet ouvrage, au-delà d’une heureuse « bifurcation » vers la langue dite « verte », représente un bel hommage à tous les hommes de lettres ayant usé « non conventionnellement » de la langue française. Enfin, il ne conviendrait pas d’oublier, rédigé en compagnie de D. Couty, remarquable spécialiste du romantisme, un ouvrage intitulé sobrement Le Théâtre, publié également chez Bordas.

Il nous semble utile d’ajouter une « analogie » que nous établissons au regard des deux biographies, celles de Paul Robert et celle d’Alain Rey. Dans ses mémoires, Paul Robert déclare effectivement avoir eu un temps l’envie d’écrire une fiction, le projet d’un dictionnaire venant en quelque sorte comme une propédeutique à ce projet d’écriture. Il est tout à fait troublant de savoir qu’Alain Rey fera en vérité la même remarque à Paul Robert lorsque ce dernier le recrutera. Ainsi, c’est à bon escient et en connaissance de cause, qu’Alain Rey précisera que « les grands auteurs de dictionnaire, Littré, Furetière, …étaient de véritables hommes de lettres, mais occultés. »

Une dimension historique de la langue

On se souvient que l’histoire de l’art et la période médiévale ont fait partie de la formation d’Alain Rey. L’histoire n’est en vérité jamais bien loin de ses préoccupations : elle fait de toute façon partie de la métalexicographie. Au reste, Littré et Furetière ne sont pas que des lexicographes passionnants d’hier, ils incarnent aussi des entrées privilégiées pour redécouvrir à travers leur prisme une période passée, dans toute son essence, sans laquelle on ne comprend pas la langue de l’époque et son lexique. Il n’est donc pas très étonnant de voir Alain Rey caresser dès les années 1990 un nouveau projet, le Dictionnaire historique de la langue française, que, dès octobre 1992, il annonce pour l’automne suivant.

La démarche est explicite : il n’y a pas de dictionnaire sans une histoire des mots. À la philologie ou à l’étymologie, Alain Rey a décidé de substituer une histoire des mots, « à côté de l’origine des mots », dira-t-il à Anne Brunswic (Lire n° 205, 1992). Il s’agit de « traiter en détail de leur histoire », et même plus précisément, selon sa propre formule, de rendre compte de « l’histoire des sensibilités qui est partout à l’œuvre, dans cette affaire de signes » qu’est la langue.

Alain Rey ne prétend en rien à la carrière d’étymologiste, au demeurant, déclare-t-il à juste titre à Anne Brunswic, « le plus gros du travail étant fait, pour le français, les chercheurs d’aujourd’hui précisent et raffinent ». Ce n’est pas à vrai dire son objet et au reste, à la manière d’un directeur de dictionnaire et d’un universitaire, il présente bien le Dictionnaire historique de la langue française comme une œuvre collective. Ses trois principaux collaborateurs qui vont puiser les informations étymologiques sont ainsi désignés : Marianne Tomi, Tristan Hordé, Chantal Tanet avec, pour la révision des étymologies grecques et latines, Corinne Coulet, « le tout étant revu et corrigé – jusqu’à 5 fois ! – par moi ». Et de conclure : « C’est une idée personnelle et un travail collectif – règle du genre. » Or, cette idée personnelle est justement forte, décisive pour l’histoire des dictionnaires.

Ce Dictionnaire parfois décrié par quelques universitaires qui ont pensé qu’il y avait là une reprise des informations trouvées ailleurs témoigne en fait d’une méprise : ce qui est nouveau n’est pas l’information, parce qu’avouons que derrière Wartburg et ses successeurs, et aussi, parmi les convictions d'Alain Rey, derrière Pierre Guiraud et ses "structures étymologiques", il n’y a pas de révolution possible, seulement çà et là quelques précisions, mais bel et bien un point de vue très novateur. Et c’est en ce sens que nous avons souvent essayé de démontrer que le Dictionnaire historique introduisait une révolution dans l’approche du mot, une approche historique, mais aussi déjà sociale et culturelle, qui préfigure le Dictionnaire culturel.

Par ailleurs, si jusqu’alors l’étymologie était présentée dans les dictionnaires de manière froide, à la façon d’une série d’attestations et de datations, indéniablement très utiles, il était « dictionnairiquement » – c’est-à-dire éditorialement et pragmatiquement – indispensable de rendre vivante l’histoire des mots, de la narrer pour mieux en comprendre la dynamique. En somme, les dates et attestations jusque-là assénées sans lien et contexte suffisamment marqués bénéficiaient ici d’une syntaxe historique explicite. Et cette mise en dynamique fut fondatrice pour redonner au public le goût de l’histoire de la langue française.

En ce sens, le Dictionnaire historique de la langue française dirigé par Alain Rey fait indéniablement date dans l’histoire des dictionnaires mais aussi dans l’histoire d’une civilisation qui peut enfin renouer avec sa langue sans être philologue de formation.

« C’est l’histoire qui crée le mot », rappelle Alain Rey à Catherine Portevin, journaliste de Télérama (n° 2237, 25 novembre 1992, Les mots sont des personnages de roman), venue l’interroger avant son passage dans l’émission de Bernard Pivot, Bouillon de culture (Dimanche 5 décembre 1992). « L’évolution du lexique s’explique toujours par des événements politiques, des transformations sociales ou économiques. En revanche, l’Histoire ne semble pas avoir d’influence sur la syntaxe ».

Raphaëlle Rérolle dans son article du Monde (30 décembre 1997) ne se trompe pas en rappelant que « lui qui voulait devenir écrivain s’est fait historien de la langue, géologue des mots. Sans grand regret ». Et comme un géologue, il redonne vie au passé en expliquant l’état présent. Ainsi Alain Rey conclut-il son entretien avec Anne Brunswic en déclarant : « Après tout, mon travail, c’est de réchauffer les paroles gelées du génial Rabelais. Les mots ne meurent jamais complètement. Ils nous enterreront tous. » Retrouver l’histoire, c’est aussi préparer l’avenir.

Une dimension sociale du lexique

Il est presque vain ici de vouloir dissocier l’histoire du social : pour Alain Rey, c’est en effet totalement imbriqué. Il reste que dans l’appréciation linguistique, puisque sociolinguistique il y a et sans doute une sociolinguistique pas encore assez bien servie lexicalement, c’est à juste titre que Michel Legrain, ancien directeur général des Dictionnaires Le Robert, établit une différence entre Josette Rey-Debove, linguiste et sémioticienne, et Alain Rey, linguiste tourné vers la dimension sociale du lexique et plus largement de la langue.

Cité par Raphaëlle Rérolle (Le Monde du 30 décembre 1997), Michel Legrain résume ainsi sa comparaison : « On pourrait dire que Josette est une spécialiste du solfège, alors qu’Alain, c’est le tempo, la texture, la gestion des silences et la coloration des voix ». Ce à quoi Alain Rey, interrogé par Raphaëlle Rérolle, donne écho : « Je me suis toujours intéressé à l’histoire sociale des mots. Josette, elle, est plus du côté de la description fonctionnelle actuelle ».

La tentation est alors forte d’offrir pour chaque mot de poids dans la langue française une étude complète, qui le révèlerait à la manière rêvée par Georges Matoré, maître en son temps d’une lexicologie fondée sur la sociologie, mais qui n’avait pas abouti. Alain Rey en aura donné une illustration patente avec ce livre de 350 pages publié en 1989 chez Gallimard sur le seul mot « Révolution ». « Et encore, signale-t-il à Raphaëlle Rérolle, j’ai été obligé de couper. Mais on pourrait en faire autant pour chaque mot important de la langue française ».

Bien connaître la dimension sociale des mots, c’est aussi presque toujours pouvoir mieux expliquer les tensions d’une époque, à commencer par la période sur laquelle on peut agir. Aussi, à la question d’Antoine Perraud, l’interrogeant à propos de la langue française (Télérama n° 2711, 26 novembre 2001) en imaginant qu’Alain Rey pourrait être « un Casque bleu de la langue », ce dernier ne répond pas négativement : « Oui, dans la mesure où nous n’apportons pas le conflit mais où nous l’enregistrons. » Et le propos se précise quelques phrases plus loin : « Les facteurs d’incompréhension s’avèrent parfois profonds mais souvent superficiels : dans les banlieues, une phonétique peut être volontairement entretenue histoire de brouiller l’écoute, de se protéger, de chercher la communication à l’intérieur du groupe en excluant les autres, comme jadis l’argot des bouchers. Ce phénomène se double d’une situation sociologique évidente : une partie de la population des banlieues est bilingue à l’origine, au point d’arriver à un type de français qui refuse d’être identique au type général. »

En vérité, la dimension sociale du lexique pousse à la réflexion sur la société et sur ses guides possibles. On apprécie par exemple qu’Alain Rey rappelle sans faille le rôle essentiel des enseignants : « Là encore, on trouve ce facteur d’unification d’une importance primordiale : l’école. » C’est justement cette école qui assure l’intégration, c’est elle aussi qui fournit des normes sans lesquelles il n’est d’ailleurs pas de régulation et d’écarts volontaires possibles.

Hervé Hugueny, pour Livres Hebdo, l’interrogera sur le même sujet et la récurrence de ces interrogations prouvent, d’une certaine façon, que les observateurs de la société et donc de ses langues recherchent auprès du lexicologue des explications, peut-être même des solutions, qu’on aurait naguère réservées au sociologue et au politicien. Ce n’est pas une moindre avancée pour la discipline. Dans le même esprit de compréhension et d’ouverture, à une question posée sur l’évolution de la langue française chez les jeunes, la réponse est claire et constructive : « On entend aussi des lamentations à propos du développement du français spontané, celui des jeunes de banlieue, des SMS. Mais cette créativité est nécessaire à la langue même si elle est un peu foldingue et que les trois quarts en seront jetés. Il faut comprendre que ce ne sont pas des péchés à l’encontre de la bonne langue, mais des jeux qui ont toujours existé, et qui sont simplement plus visibles aujourd’hui. » C’est parfois faute de se souvenir des Précieuses, des Petits Maîtres, des Inc(r)oyables, des Muscadins, ou encore des Poissards, du Nap, des Apaches, etc., qu’on a tôt fait d’imaginer une décadence, un réflexe permanent pour ceux qui se sentent menacés alors même que l’antinorme ne fait que faire vivre la langue et l’enrichir.

Dans un autre domaine, celui des régionalismes, ou de la francophonie, Alain Rey s’est toujours aussi montré particulièrement ouvert. Il a par exemple été le tout premier à encourager Jean-Claude Boulanger, lexicographe et métalexicographe de grand talent, à oser une description authentique de la langue du Québec. Une telle description ne pouvait se faire en un seul dictionnaire, des ajustements étaient nécessaires à travers plusieurs éditions. Mais parfois un ouvrage novateur vient trop tôt et le travail de haute qualité de Jean-Claude Boulanger n’a pas reçu au Québec l'accueil qu'il méritait. On saura à cet égard gré à Alain Rey de n’avoir jamais « lâché » ceux-là mêmes qu’il a encouragés dans leurs audacieuses tentatives, même lorsque les combats commerciaux obligent à ne pas poursuivre l’aventure lexicographique.

Cette dimension sociale, jamais démentie par Alain Rey, est inconsciemment passée dans le grand public à travers les chroniques de langue de France Inter et, du même coup, personne ne s’étonne par exemple de lire l’entrefilet qui suit, paru au cours de l’été 2007 dans la revue du Conseil général de l’Essonne : « Le lexik des cités », ouvrage à paraître en octobre 2007, « Préambule : échange entre le rappeur évryen Disiz la Peste et Alain Rey ». Que le lexicologue soit dans la cité et dans les cités, voilà qui est symboliquement fort ! et riche d’espoirs pour la langue française.

Une dimension culturelle

En réalité, la dimension culturelle découle tout naturellement des dimensions précédentes, et notamment historiques et sociales. En 1992, et donc plus de dix ans avant que ne paraisse le Dictionnaire culturel, Alain Rey exprimait déjà auprès de Yves-Noël Lelouvier, comme on l’a déjà souligné, un souhait qui lui était cher et qui correspondait déjà au Dictionnaire culturel : « J’aimerais travailler à la conception d’un ouvrage – plutôt une anthologie qu’un réel dictionnaire – qui offrirait la possibilité de mettre en lumière la culture européenne. »

Un peu moins de dix ans plus tard, en 2001, auprès de Raphaëlle Rérolle, Alain Rey confiera que « la langue contient autre chose qu’elle-même », et que derrière les facéties du lexique, se révèlent en vérité des traits de civilisation : « Savez-vous que le mot ostracisme vient du grec ostracon, un tesson sur lequel on inscrivait le nom des bannis ? Dans ce mot, poursuit-il, il y a un rappel des procédures juridiques de la Grèce ancienne ». De fait, Alain Rey a bien perçu que l’étymologie n’est pas une fin en soi, elle n’est, si l’on prend le lexique comme il se doit dans son ensemble, qu’un jeu de piste entre les mots propices à la révélation d’une culture.

C’est par sa partie novatrice que le Dictionnaire culturel doit être appréhendé, c’est-à-dire les 1320 encadrés dans lesquels les auteurs développent le contenu culturel des mots qui ont été élus pour leur représentativité. Et ici, se retrouve l’esprit qui présidait au Que sais-je ? publié en 1982, intitulé Encyclopédies et dictionnaires, Que sais-je ? non réédité, selon une politique surprenante des PUF qui ne rééditera sans doute pas plus celui que j’ai commis, en rien concurrent, Les dictionnaires de langue française.

En vérité, Encyclopédies et dictionnaires avait pour thème particulièrement pertinent la lexicographie mondiale, et donc ce même souci d’ouverture au-delà de l’hexagone. Aussi est-on heureux de savoir que ce thème sera repris et développé dans un ouvrage à paraître chez Fayard, « Miroirs du monde. Histoire de l’encyclopédisme ».

Là également, comment ne pas constater la belle cohérence et constance de la réflexion : à l’esprit d’ouverture métalexicographique du Que sais-je ? de 1982, font écho, vingt-trois ans plus tard, des encadrés culturels de même esprit qui pour un tiers environ sont directement l’œuvre d’Alain Rey, les autres restant sous sa direction.

Que déclare-t-il en effet à Hervé Hugueny à propos de l’essence même du Dictionnaire culturel ? « Ce dictionnaire est centré sur l’Europe, mais j’ai essayé de le conduire avec un esprit d’ouverture : l’Inde, la Chine, le Japon, l’Afrique y sont présents. Toutes les grandes langues s’empruntent leurs contenus respectifs. […] Nombre de mots sont donc porteurs d’interférences avec d’autres cultures ».

Et l’on goûte alors la remarque qui suit à propos de l’histoire et de la vie des idées à travers les mots. C’est effectivement au philosophe chrétien, spécialiste des mythes et de l’interprétation des symboliques, Paul Ricoeur, qu’Alain Rey fait précisément référence. Celui-ci, rappelle-t-il, expliquait en effet dans un de ses livres, Parcours de la reconnaissance, que, dans le domaine de la philosophie, « à partir des mots d’une seule langue, on pouvait reconstituer l’ensemble de la réflexion humaine dont ils sont porteurs ». Et Alain Rey de s’inscrire dans cette filiation : « C’est ce que nous avons voulu faire dans tous les domaines, qu’il s’agisse des sciences, des techniques, des plantes, des animaux, des sentiments, de la littérature, etc. »

Une dernière remarque, importante, s’impose : le Dictionnaire culturel est aussi comme toute réussite une œuvre d’harmonie. Ici entre, d’une part, un homme mûri au fil d’une expérience irremplaçable et d’une culture toujours accrue – « l’âme des Dictionnaires Le Robert depuis près de cinquante ans », déclare Jean-Baptiste Harang, dans Libération (jeudi 15 novembre 2001, p. XI), le « vibrion septuagénaire […] butinant depuis plus d’un demi-siècle dans les arcanes de la langue française », reprend en écho Antoine Perraud – et, d’autre part, Danielle Morvan, de très solide expérience aux Dictionnaires Le Robert, auteur(e) du Robert pour tous et d'un dicrionnaire de poche remarquable, et en l’occurrence directrice éditoriale du Dictionnaire culturel. Alain Rey ne manquera pas de louer « la clairvoyance » de Danielle Morvan auprès de Ph.-J. Catinchi. C’est aussi une marque de talent que de savoir trouver les personnes avec qui réaliser la meilleure alchimie lexicographique : un dictionnaire est œuvre d’équipe et Alain Rey sait indéniablement rendre hommage à celles et ceux qui l’aident.

Une dimension humaine…

Lorsqu’on partage la même passion, les dictionnaires et leur ouverture, les mots et leur histoire, la diffusion démocratique des savoirs à travers eux et leurs recueils, il n’est pas étonnant de se retrouver dans les mêmes colloques et parfois même, sans l’avoir concocté, dans les mêmes codirections éditoriales de collections, et l’on pense ici à Giovanni Dotoli, Professeur à l’Université de Bari, grand érudit, poète bilingue et traducteur, et à sa collection de linguistique à laquelle nous sommes associés.

C’est ainsi que j’ai eu l’occasion de vivre plusieurs colloques avec Alain Rey, une occasion de mieux se connaître. Je retiendrai qu’en tant qu’exemple pour les jeunes étudiants, il sait sans barguigner mettre sa notoriété et son savoir au service des jeunes et leur donner – c’est le verbe qui convient – une conférence quand elle s’impose. Offrir son temps aux jeunes, lorsqu’on est au sommet, les associer un moment à son trajet alors même qu’on est sollicité de toute part, c’est cela aussi faire œuvre universitaire.

« On le savait érudit, il est en plus humble et gentil » dit un journaliste. Ce n’est pas un argument, mais c’est une qualité précieuse pour un chercheur et pour une société. C’est sans doute cette dimension humaine, en définitive première, qui constitue le catalyseur de toutes les autres dimensions.

III. CONCLUSION : UNE DEMANDE…

« Je suis comme les autres. Je me lève à 6 heures le matin, pour faire ma rubrique. Puis je vais au bureau pour le reste de la journée aux éditions du Petit Robert. Ma vie n’est pas d’une variété impressionnante, vous savez… » déclare humblement Alain Rey à Corinne Callebaut venue l’interroger pour ce quotidien que chacun lit dans cette situation également quotidienne des transports où il est distribué gratuitement, 20 minutes (8 octobre 2002). Il n’en reste pas moins qu’indirectement, là aussi, Alain Rey traduit la vraie nature du chercheur : un travail quotidien, sans relâche, sans panache particulier, derrière son bureau.

Qu’on nous permette au terme de ce parcours un reproche, en toute fin, adressé à Alain Rey. Le Robert Encyclopédique des noms propres 2008 vient en effet de paraître, sous sa direction, avec son efficace préface datée de juin 2007 dans laquelle il déclare que la sélection des noms de personnes « repose sur un double principe : ne pas bouleverser la tradition culturelle, mais soumettre ces éléments aux tendances actuelles des besoins collectifs ». Or il manque assurément un nom propre dans cette remarquable « transmission sociale du savoir » (p. XVI), un nom propre correspondant à l’expression de la notoriété méritée d’un savant : sans conteste, le sien. Il n’est pas en effet un Français qui ne connaisse Alain Rey. Aussi, pour l’édition 2009, nous souhaitons ardemment qu’Alain Rey accepte de faire souffrir sa modestie et qu’il réponde à cette attente : la reconnaissance émue de tous, celle de ses lecteurs et auditeurs et, parmi eux, celle des universitaires tous convaincus par le savant.

Jean Pruvost.

BIBLIOGRAPHIE d’ALAIN REY

Ouvrages

1970, Littré, l’humaniste et les mots, Prix de l’Académie française, Gallimard, Nouvelle édition en 2007.

1970, La Lexicologie : Lectures, Librairies Klincksieck.

1973, Théories du signe et du sens, tome 1, Librairies Klincksieck.

1976, Théories du signe et du sens, tome 2, Librairies Klincksieck.

1977, Le lexique : Images et modèles, Armand Colin, Nouvelle édition augmentée, sous le titre : De l’artisanat du dictionnaire à une science du lexique, 2007.

1978, Les spectres de la bande, Éditions de Minuit.

1978, Réédition du Dictionnaire universel de Furetière (1690).

1979, La Terminologie, noms et notions, PUF, Collection Que sais-je ?, 2e édition en 1992.

1980, Le Théâtre, en collaboration avec D. Couty, Éditions Bordas.

1982, Encyclopédies et dictionnaires, PUF, Collection Que sais-je ?

1989, Révolution, histoire d’un mot (Gallimard, Bibliothèque des histoires)

2006, À mots découverts, Chroniques de France Inter, Éditions Robert Laffont.

2006, Furetière : un précurseur des lumières, Éditions Fayard, Prix de la biographie de l’Académie française.

2007, 1000 ans de langue française : histoire d’une passion, avec F. Duval et G. Siouffi, Éditions Perrin.

2007, L’amour du français, Éditions Denoël.

2007, Les miroirs du monde, Éditions Fayard.

Dictionnaires

1964, Co-rédacteur du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française par Paul Robert (6 volumes)

1970, En collaboration avec Josette Rey-Debove, Supplément au Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française.

1967, Le Petit Robert, en collaboration avec Josette Rey-Debove et Henri Cottez, éditions nouvelles en 1978 et 1993 (co-rédacteur en chef, avec Josette Rey-Debove, 2006).

1970, Le Micro Robert.

1974, Le Petit Robert des noms propres (et ses annuelles rééditions)

1979, Dictionnaire des expressions et locutions, Alain Rey et Sophie Chantreau, Le Robert.

1980, Dictionnaire du français non conventionnel, Jacques Cellard et Alain Rey, Masson puis Hachette. 2e édition, Hachette, 1991.

1984, Dictionnaire des littératures de la langue française, en collaboration avec J.- P de Beaumarchais et D. Couty, 3 volumes. En 1987 : 4 volumes. Éditions Bordas.

1985, Le Grand Robert de la langue française, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française par Paul Robert, deuxième édition entièrement revue et corrigée par Alain Rey, 9 volumes, Le Robert.

1992, Le dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey.

2001, Le Grand Robert de la langue française, troisième édition entièrement revue et corrigée par Alain Rey du Dictionnaire de Paul Robert (6 volumes).

2005, Le Dictionnaire culturel en langue française, direction éditoriale par Danielle Morvan, 4 volumes, Le Robert.

BIBLIOGRAPHIE DES ARTICLES DE PRESSE CITÉS

1992

Octobre 1992,

Anne Brunswic, « Alain Rey : Les mots ne meurent jamais », Mensuel Lire n° 205, Rubrique Paroles, Octobre 1992, pp. 42-45.

Novembre 1992,

Catherine Portevin, « Les mots sont des personnages de roman », Hebdomadaire Télérama n° 2237, 25 novembre 1992, p. 13.

Décembre 1992

Caroline Bonacossa, Entretien avec Yves-Noël Lelouvier, « Sous les mots, l’histoire, Alain Rey, répond à Yves-Noël Lelouvier », mensuel L’Histoire, p. 30-33.

1993

Septembre 1993

Denis Slakta, « La mue du Petit Robert, Le Nouveau Petit Robert, Dictionnaire de la langue française », Quotidien Le Monde, Rubrique Le Monde des livres, Vendredi 3 septembre 1993, p. 27.

1997

Décembre 1997

Raphaëlle Rérolle, « L’Amour immodéré des mots », Quotidien Le Monde, Rubrique Horizons, Portrait, Mardi 30 décembre, p. IX.

2001

Octobre 2001

La Fnac s’engage. Interview. Livres. « Alain Rey Le Grand Robert de la langue française ». Internet. 01-08-2001

Novembre 2001

Jean-Baptiste Harang, « Aux grands mots, les Grand Robert », Quotidien Libération, Jeudi 15 novembre 2001, p. XI.

Antoine Perraud, « Entretien avec Alain Rey, grand ordonnateur du Grand Robert, L’homme qui recoud la langue », Hebdomadaire Télérama n°2711, Rubrique Livres magazine, 26 novembre 2001, p. 44-45.

2002

Octobre 2002

Corinne Callebaut, « La voix des mots déjoue les maux de la langue », Quotidien 20 minutes, mardi 8 octobre 2002, p. 10.

2005

Septembre 2005

Hervé Hugueny, Entretien : Les grands mots d’Alain Rey, Hebdomadaire Livres Hebdo n° 615, vendredi 30 septembre 2005, pp. 98-100.

Octobre 2005

Philippe-Jean Catinchi, « Alain REY, l’alchimiste des mots, Quotidien Le Monde, Rubrique Rencontres, Vendredi 21 octobre 2005, p. X.

2006

Juillet 2006

Stéphane Jarno, « Inter bouscule ses fidèles », Télérama n° 2948, Rubrique Radio, 12 juillet 2006, p. 125.

Jean PRUVOST,

Professeur des Universités, Sciences du langage,

Directeur du laboratoire Métadif CNRS Lexiques-Dictionnaires-Informatique,

Directeur de la revue électronique internationale

Dictionnaires, Encyclopédies et Lexicographie, Analyse et Comptes rendus

(DELAC, http://www.dicorevue.fr)

pruvost.jean@wanadoo.fr / 06 30 53 88 32