Compte rendu - Lexik des cités illustré - Par Nicolas Michot - Dictionnaires, Encyclopédies, Lexicographie - Analyses et comptes rendus
 
 
Accueil
Présentation
Comité scientifique
Comités d'Experts par thèmes
Quelques liens utiles

Dictionnaires par périodes

Dictionnaires par auteurs

Dictionnaires par éditeurs

Dictionnaires par thèmes

Dictionnaires et francophonie

Dictionnaires bilingues français-...

Dictionnaires et informatique

Auteurs de dictionnaires
Dictionnaires
Ouvrages théoriques
Autres ouvrages


Collectif Permis de vivre la ville, Lexik des cités illustré, Préface d'Alain Rey et Disiz la Peste, Fleuve Noir, 2007, 384 p.

Compte rendu par Nicolas MICHOT (Université de Cergy-Pontoise et Laboratoire CNRS LDI-Cergy)

Azor C., Azor M. M., Longepied F., Nagau C., Pérez M., Rajef I., Sarré A, Sarré A., Sylla B., Sylla K., Touré D., (2007), Lexik des cités, Paris, Fleuve Noir.


Lexik des cités est un dictionnaire conçu et réalisé par onze jeunes de la banlieue d’Evry (Essonne). Il s’agit d’un ouvrage se voulant attirant et accessible pour tous, permettant de comprendre le parler des jeunes des cités que l’opinion commune a tendance à dévaloriser et à dramatiser en considérant que les jeunes ne parlent pas correctement le français, voire même que les jeunes parlent une langue étrangère.

Au premier abord, nous sommes frappé par le format particulier de ce dictionnaire, ainsi que par sa présentation en couverture. Nous sommes immédiatement plongé au cœur de la culture des « jeunes de banlieue », telle que nous nous la représentons, vue de l’extérieur, avec le graphisme en forme de tag et l’orthographe phonétisante du terme lexik. De façon plus formelle, nous pouvons remarquer la référence au dictionnaire de langue française, réputé pour son sérieux, Le Larousse Illustré, avec l’en-tête écrit en caractères droits Lexik des cités illustré. Cette couverture annonce donc clairement les intentions du dictionnaire, à savoir rendre compte du lexique utilisé par les jeunes des cités à travers un travail lexicographique sérieux, tout en gardant un esprit jeune, dynamique, et ludique.

Après une préface écrite par Marcela Pérez expliquant, entre autres choses, l’origine de l’initiative conduisant à ce travail, ainsi que l’aventure lexicographique vécue par les jeunes auteurs, les premières pages du dictionnaire décrivent les auteurs et les codes utilisés dans les articles. Dès ces premières pages, l’orientation du dictionnaire est clairement précisée : il s’agit de combattre la stigmatisation dont la jeunesse des cités est souvent victime en faisant l’apologie de ses pratiques langagières afin d’en saisir l’humour et l’humanité.

Ceci étant, il est important de souligner qu’avant la consultation des articles lexicographiques, nous pouvons lire une interview simultanée de deux personnalités symboliques, l’une par la culture des cités, l’autre par la culture linguistique et historique du lexique du français, à savoir Disiz la Peste et Alain Rey, qui semblent, au premier abord, n’avoir rien en commun. Cette rencontre entre le rappeur et le lexicographe est d’ailleurs mise en valeur sur la page de couverture du dictionnaire comme argument marketing, afin de montrer la valeur du dictionnaire et de renforcer la crédibilité de l’étude lexicographique. En effet, la recommandation d’un professionnel de la langue tel qu’Alain Rey, qui est, de surcroît, populaire grâce à une médiatisation importante, rassure l’acheteur potentiel du large public visé.

Cette interview vise à rendre compte d’une part, de la différence culturelle, et d’autre part, des caractéristiques d’intégration du lexique en langue française. Certes, il s’agit d’un lexique spécifique et difficilement accessible pour tous les Français non-initiés, mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit bien d’un type de lexique français intégré dans la langue à travers ses usages. D’autre part, cette interview explique la démarche adoptée dans ce dictionnaire, visant à rendre compte, à travers l’étude d’un sociolecte spécifique, de la variation lexicale du français sous ses différentes formes créatives et modernes. En fait, il s’agirait d’un français à l’effigie de la société moderne, changeante, et attachée à l’image. La démarche du dictionnaire est donc montrée comme étant descriptive et explicative, ce qui exclut tout point de vue consistant à se placer comme une victime rejetée de la société à cause d’un parler incompris. L’approche se situe dans une perspective différente : les parlers des jeunes ne détruisent pas la langue, mais contribuent à la faire vivre et à la dynamiser d’une manière particulière. Le but est également de dédramatiser les craintes des gens qui pensent que la langue est abîmée par des pratiques marginales, en montrant que les jeunes manifestent un intérêt pour la langue en créant un nouveau lexique et en la faisant évoluer à leur manière. Les jeunes s’approprient donc la langue française essentiellement pour trois raisons -identitaire, cryptique et ludique - et non pas pour la réformer en prétendant qu’il s’agit de la langue de demain.

En somme, cette interview dégage les enjeux du dictionnaire et rappelle de façon simplifiée certaines évolutions du français et certaines craintes développées au cours de ces dernières décennies en montrant que ce n’est pas parce que les jeunes utilisent leurs propres mots que la langue est menacée. De ce fait, un vrai souci d’intercompréhension entre les « jeunes de banlieue » et la société est manifesté. Le but n’est pas d’apprendre aux gens à parler de cette façon, car comme le souligne Disiz la Peste, les jeunes des cités se reconnaissent entre eux et savent se différencier des autres jeunes et moins jeunes d’autres milieux par l’aspect culturel et par la façon de parler, mais de donner les clefs de décryptage, de compréhension, et de tolérance à l’égard de ces parlers.

Nous abordons ensuite la partie lexicographique du dictionnaire. Différentes caractéristiques ont retenu notre attention. Tout d’abord, il s’agit d’un dictionnaire novateur dans le sens où nous n’avons pas seulement la signification des mots dans chaque entrée, mais nous avons aussi des illustrations sous forme de mini bandes dessinées et d’albums pour la jeunesse, réalisées par les jeunes eux-mêmes. Ces dessins servent à montrer, à travers des exemples humoristiques, à quel signifié renvoient les mots dont l’usage est en décalage avec l’emploi dit « standard ». Des illustrations en forme de tag ou de graffiti servent à représenter avec des écritures de banlieue, connotées « jeune », les entrées du dictionnaire.

L’aspect dictionnairique, pour reprendre la terminologie de Pruvost et de Quemada (1987, dans Pruvost, 2007, p. 101), est donc mis au premier plan et constitue un aspect aussi important que l’aspect lexicographique, c’est-à-dire celui qui concerne le traitement scientifique des mots. De plus, l’ensemble étant formulé de façon simple, claire, et le plus souvent humoristique, le lecteur est irrésistiblement tenté de tourner les pages une à une comme s’il lisait un livre classique, ou un album pour la jeunesse. En effet, la présentation est conçue de telle manière qu’il ne s’agit pas véritablement d’un dictionnaire à consulter pour rechercher une entrée précise, mais d’un dictionnaire à lire linéairement afin de s’imprégner de l’esprit et de la logique de ce type de pratique langagière des jeunes de banlieue. Les bandes dessinées et les illustrations sous forme d’album nous donnent donc l’impression qu’il s’agit d’une histoire, d’autant que les bandes dessinées reprennent à chaque fois les mêmes personnages afin d’assurer un fil conducteur et que les illustrations en page pleine conservent le même style graphique. En définitive, l’aspect le plus novateur que met en œuvre ce dictionnaire, est sans doute celui-ci, à savoir le changement intuitif du mode de lecture d’un dictionnaire tout en conservant la possibilité de le consulter de façon classique, c’est-à-dire pour une entrée précise.

Précisons que ce dictionnaire n’affiche pas la prétention de définir tous les termes et toutes les expressions des cités de France ou d’Ile-de-France comme peut le laisser suggérer le titre Lexik des cités, mais de définir le lexique le plus utilisé et le plus représentatif de la banlieue d’Evry. Environ 500 mots et expressions confondus avec des inédits sont donc expliqués avec pour objectif de se familiariser avec ce type de langage afin de le comprendre techniquement et culturellement, et non pas de le pratiquer.

Par ailleurs, nous pouvons constater au cours de la lecture que les termes répertoriés peuvent être des termes appartenant à une expression comme dans s’en battre la race ou le mot race constitue le terme pris en compte pour le classement alphabétique des entrées, des termes décrivant une attitude comme tchiper par exemple, ou encore des locutions complètes comme bien ou bien qui signifie « comment vas-tu ? ». Nous pouvons également relever, outre le lexique au sens strict, des phénomènes de siglaison s’apparentant à une expression ou l’entrée d’une expression représentée par les chiffres y figurant (06 dans l’expression avoir son 06 signifiant « réussir à obtenir le numéro de téléphone portable de la personne visée »).

Enfin, il est important de noter que ce dictionnaire présente des mots déjà définis dans d’autres dictionnaires spécialisés de ce type1, des mots nouveaux et/ou spécifiques à la banlieue d’Evry, ainsi que des mots nouveaux dans un dictionnaire de ce type comme law(u)is, mais utilisés dans les parlers des jeunes depuis environ une décennie dans différentes banlieues d’Ile-de-France.

Il nous semble également pertinent d’émettre quelques remarques sur la présentation et le traitement scientifique du lexique. En effet, le but d’un dictionnaire étant d’être fonctionnel et compréhensible afin d’éclairer ses lecteurs, et l’objectif de ce dictionnaire étant d’adopter une démarche explicative d’un lexique mal connu et mal perçu dans la société actuelle, le traitement scientifique du lexique se doit d’être le plus clair possible à travers la démarche méthodologique qui aura été choisie. Nous pouvons d’abord souligner la cohérence des renvois lorsque des synonymes sont présentés dans la définition d’un terme. Effectivement, chaque synonyme est présent dans une entrée du dictionnaire lorsqu’il est mentionné. Nous avons aussi des explications étymologiques pour certains termes et étymographiques pour d’autres. Une rubrique intitulée étymopholie harmonise la présentation avec les termes dont l’origine historique ou dont le fonctionnement morphologique n’est pas précisé. La rubrique étymographie explique les mécanismes de construction des mots et met en évidence les procédés utilisés pour modifier le terme standard. La rubrique étymopholie raconte une histoire fictive sur un ton humoristique, le plus souvent, contribuant à mieux comprendre le sens du terme défini. D’autre part, les définitions donnent la façon dont le mot est prononcé, la catégorie grammaticale, les féminins des termes de genre masculin, lorsqu’ils existent, et les dérivations possibles. Enfin, en plus des illustrations explicatives, la plupart des définitions fournissent un exemple plus formel. Cependant, il s’agit d’exemples forgés par les auteurs, et non pas d’enregistrements, mais les auteurs utilisant eux-mêmes ces termes, retranscrivent de façon pertinente et très réaliste les contextes d’apparition. Dans la majorité des cas, il s’agit d’énoncés-types dans des situations-types et récurrentes de la vie quotidienne des jeunes.

Nous terminerons nos observations par une brève analyse orthographique. Des choix ont en effet été opérés. Il s’agit à la fois de choix lexicographiques et dictionnairiques. Dans de nombreux cas, l’orthographe du terme argotique a été simplifiée par l’utilisation d’une graphie phonétisante. Majoritairement, il s’agit de termes créés par les jeunes ou de termes résultant d’un procédé comme le verlan ou la troncation par exemple. Ainsi, outre le terme lexik, nous pouvons identifier des mots orthographiés de façon phonétisante comme brako (braquage), kainf (africain), kamtar (camion), kéblo (bloqué), keumé (mec), pouille-D (dépouiller) tchek (geste de complicité), véski (esquiver), etc. Nous remarquons d’emblée que la graphie représentative des jeunes est la graphie phonétisante « k » pour noter le son [k]. Nous observons aussi que pour le cas de pouille-D, un procédé habituellement utilisé dans ce que nous appelons traditionnellement le « langage SMS » est utilisé, à savoir le procédé du syllabogramme, visant à représenter une séquence phonétique complète par un seul graphème. Ici, nous devons prononcer la lettre en tant que telle, c’est-à-dire que nous la prononçons comme lorsque nous récitons l’alphabet pour obtenir la séquence phonétique correspondante, [de]. D’autre part, nous émettrons deux remarques. La première consiste à constater que ce type d’orthographe phonétisante est également identifiable dans des termes comme chéara (arracher) par exemple, où nous pouvons noter la simplification de la consonne double après la transformation morphologique ; et la seconde concerne la représentation stéréotypée des parlers des jeunes, et de façon plus générale, des pratiques langagières orales et écrites, depuis plus de 25 ans. En effet, si nous nous référons à un article du Nouvel Observateur datant de 1982, où le journaliste représentait déjà, bien avant la démocratisation du téléphone portable et d’Internet, le lexique des jeunes avec une orthographe phonétisante pour renvoyer un aspect « jeune », « branché », nous pouvons relever des séquences graphiques telles que keskin jeune ou le mec cool fait skifo kantifo, où dans les deux cas, le journaliste présente ces innovations graphiques comme propres à représenter ces pratiques langagières hors-norme. Ce dictionnaire met en scène le même type de représentation par l’intermédiaire de ces graphies ; elles visent à caractériser, à représenter, et à renvoyer aux pratiques langagières des jeunes qui se situent en décalage avec la norme académique.

En définitive, nous pouvons affirmer qu’il s’agit d’un dictionnaire proche de la réalité mettant en avant l’univers culturel des jeunes de banlieue à travers des pratiques langagières spécifiques, et notamment linguistiques. Certes cet univers est mis en avant de façon stéréotypée par les aspects mis au premier plan comme les tags, l’écriture branchée, le style vestimentaire représenté dans les illustrations, mais surtout de façon agréable et humoristique. Les « jeunes de banlieue » nous apparaissent sympathiques et accessibles à travers les représentations proposées dans ce dictionnaire, par opposition à toutes les idées préconçues véhiculées dans les médias de façon permanente, et conformément à l’orientation mise en évidence dès la préface. Il s’agit donc d’un ouvrage qui présente un grand nombre de qualités en tant que « vulgarisation scientifique » de ces pratiques langagières.

L’objectif de diffusion auprès du grand public est donc mené avec rigueur, tant au niveau des choix dictionnairiques qu’au niveau des traitements lexicographiques, ce qui tend à assurer une cohérence et une solidité que le lecteur non-initié ou le linguiste est en mesure d’apprécier à sa juste valeur.

Nicolas Michot

Université de Cergy-Pontoise, laboratoire LDI-Cergy

Références bibliographiques

Goudaillier J.-P., (2001), Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités, 3e édition, Paris, Maisonneuve et Larose.

Pierre-Adolphe P., Mamoud M., Tzanos G.-O., (1995), Le Dico de la banlieue, Boulogne, La Sirène.

Pruvost J., (2007), Les dictionnaires français outils d’une langue et d’une culture, Paris, Ophrys.

Schifres A., (1982), « Le jeune tel qu’on le parle », Le Nouvel Observateur, rubrique « notre époque », numéro 943, semaine du 4 au 10 décembre, Paris, pp. 60-62.





1 Cf. Goudaillier (2001), ou Pierre-Adolphe, Mamoud, Tzanos (1995), par exemple.