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Juillet 2007

LE DICTIONNAIRE CULTUREL :

UN NOUVEL HORIZON CULTUREL ET INTERCULTUREL EN LANGUE,

LE DÉCLOISONNEMENT ATTENDU ET SON PIONNIER, ALAIN REY

par

Jean PRUVOST

1. Plus loin que la langue…

En 2005 paraissait un dictionnaire au titre étrange qui, de par son contenu, se révélait en grande partie le précurseur d’une nouvelle ligne de dictionnaires, des dictionnaires attendus semble-t-il par le public. Or, n’oublions jamais que le public incarne, « par définition », le maître souverain dont il faut savoir deviner les désirs non exprimés. C’est, en l’occurrence, à un couple de lexicographes, Alain Rey et dans son sillage Danièle Morvan, que l’on devait cette nouvelle formule : le Dictionnaire culturel en langue française.

D’emblée, un tel intitulé reflète efficacement un véritable programme, en replaçant le dictionnaire dans la langue, mais aussi au-delà de la langue, dans la culture. C’était là, au moment du projet, un trait de grand talent de la part de deux lexicographes, soutenus par une équipe qui, sans être bilingues ou trilingues, avaient compris qu’offrir un dictionnaire au public, c’était aller plus loin que la langue ou que l’encyclopédie, dépasser la traditionnelle dichotomie entre le dictionnaire encyclopédique et le dictionnaire de langue, pour inventer une formule plus large propre à nourrir la pensée. Enfin, ne plus réduire le mot à une forme et quelques sèmes, fussent-ils le fruit d’une analyse scrupuleuse.

La philologie puis le structuralisme ayant porté leurs fruits au cours du XIXe et du XXe siècle, il était sans doute temps de commencer à libérer la langue du carcan parfois pesant des théories linguistiques. Tout comme Robert Galisson avait remis en cause la définition classique et savante, qui occulte le jeu discret mais profond des connotations courantes du mot, Alain Rey a ici dépassé la conception étroite du vocabulaire, des mots, trop longtemps réduits à leurs « traits pertinents », leurs sèmes. Offrir à celles et ceux qui consultent un dictionnaire une véritable lecture du lexique, des vocabulaires, pour permettre de penser plus loin avec ces derniers, pour redonner à chaque mot sa véritable fonction, celle d’une clef culturelle, telle est la véritable dynamique du dictionnaire du XXIe siècle. On évite ainsi d’en faire un répertoire stérile d’unités lexicales isolées dans l’ordre alphabétique. Retrouver le réseau culturel du lexique et ses rampes de lancement, les mots dans toutes leurs résonances, c’est un vrai programme.

2. Une dynamique qui a ses racines dans l’œuvre qui précède…

En vérité, cette dynamique culturelle avait commencé dès la fin du XXe siècle, en revenant à l’histoire de la langue bien comprise. Ainsi Alain Rey, avec le Dictionnaire historique de la langue française, avait surpris le monde de l’édition, dès 1994, en racontant l’histoire des mots au public, sans en faire un lieu inaccessible de froids constats datés. Il nous préparait à cette période culturelle, interculturelle, décloisonnée, qu’appelle d’évidence le XXIe siècle rompu à la navigation dans l’océan des connaissances, offertes de façon très ouverte sur Internet, mais hélas grouillantes et aléatoires.

D’une autre manière, les regrettées chroniques de langue données sur France Inter s’installaient dans la même dynamique : raconter les mots d’une langue, certes, mais les raconter pour « conduire le lecteur des moyens d’expression d’une langue naturelle, le français, aux concepts, aux symboles et aux visions du monde qui s’élaborent à partir du langage dans différentes cultures ». Et ici, nous citons en réalité la préface du Dictionnaire culturel, préface fondatrice de nouveaux horizons, des horizons auxquels nous croyons. On a sans doute mis un peu trop de temps à mesurer le travail accompli par Alain Rey dans cette direction : le Dictionnaire culturel, dans sa conception, représente une dynamique fondamentale, celle d’une langue au service de la pensée et non des seuls linguistes.

Insister sur la dimension interculturelle que peut prendre un dictionnaire, c’est indirectement rappeler encore un truisme à propos d’une dimension linguistique à ne pas fossiliser : issue du latin, mâtinée d’un substrat de gaulois et d’un superstrat germanique, riche d’emprunts à la langue normande et surtout à la langue arabe et à l’italien, enfin colorée d’anglais – le plus souvent un prêté-rendu du français d’hier –, la langue française se révèle par essence diachroniquement plurilingue et interculturelle.

En vérité, fort de ce constat et la période structuraliste ayant donné ses derniers feux, on ne peut que vibrer au fait que dans un dictionnaire soient aujourd’hui « privilégiés, outre l’articulation des sens et leurs définitions, les étymologies et l’histoire des mots – fondation de l’édifice monumental où nous vivons… » Et nous citons ici encore la préface du Dictionnaire culturel. Comment ne pas adhérer à ce constat d’Alain Rey sur le fait que « le corps endormi de ce français millénaire », loin d’être utilisé, manipulé, tout au contraire « nous définit, nous aveugle, et nous conduit, révèle une vie cachée, un souffle, un esprit et, comme on disait jadis un génie, non pas de manière à hausser du col, mais à partager ce dynamisme, cette énergie vitale avec toutes les langues humaines ». On ne saurait dire mieux.

3 Deux voies royales

Que soit proposé un dictionnaire à deux voies, celle de la langue, le français vivant, et celle des concepts et symboles, « des croyances, des activités et des passions exprimées au cours de l’histoire et selon les visions du monde de diverses civilisations », assortir donc les mots de la langue de leur profondeur humaine, à travers 1320 encarts culturels, c’est courageusement décloisonner la langue, ouvrir ces fenêtres que sont les mots sur le monde partagé, mais aussi sur nous-mêmes, en humaniste. Ne plus les limiter à une froide morphologie.

On ne s’étonne pas dès lors qu’Alain Rey signale la grande variété d’approches propre à ces différents encadrés culturels pour ouvrir un chapitre symboliquement intitulé: « Pour une culture sans frontière ». Parce que tout simplement, comme il le déclare, « tous reflètent une ouverture dans le temps et l’espace humains ». Comment en effet imaginer que des mots-concepts comme peinture, valeur, musique, religion, amour, sexe puissent être réduits à une langue ? S’ils se traduisent en chaque langue, leur référent et leur charge culturelle dépassent les frontières de chaque parler, s’enrichissent de chaque expérience. Aussi adhère-t-on totalement au programme énoncé : « On cherche ici à atteindre l’au-delà de notre langue dans notre langue, la pensée et la raison humaines par la multiplicité des visions du monde et des modalités de la connaissance – magie, science, religion ».

S’il est essentiel d’écouter cette préface, de prendre le pouls de ce dictionnaire culturel et de considérer qu’il est précurseur, c’est aussi parce que les signes de la métamorphose lexicographique appelée par le XXIe siècle sont là. Ainsi, parmi les phénomènes culturels, que l’on retrouve dans les encadrés du Dictionnaire culturel, on signalera entre bien d’autres l’humour, ce révélateur presque insaisissable et pourtant si riche d’enseignements et de « lexiculture ». Or, cette référence à l’humour réapparaît discrètement et presque concomitamment dans quelques autres dictionnaires, au Québec, mais aussi chez Larousse. C’est aussi à leur manière, trop timidement sans doute, un tropisme en direction de la culture à réintégrer.

C’est par ailleurs, sans alors encore bénéficier de suffisamment de recul, qu’a pu être écrit dans Les dictionnaires français, outils d’une langue et d’une culture publié en juillet 2006 que le Dictionnaire culturel, très utile monument lexicographique, renouait courageusement avec les dictionnaires de conversation. Il faut du même coup se souvenir que lesdits dictionnaires de conversation du XIXe siècle n’étaient en rien « légers », mais tout au contraire particulièrement riches de résonances culturelles. Loin de nous donc l’idée de diminuer ainsi la portée du Dictionnaire culturel. C’était rappeler que ce dernier offre la synthèse réussie entre ce qu’on veut savoir d’un mot, dans son usage, dans son histoire, et ce qu’on veut pouvoir faire émerger comme idée riche, comme force vive. Et donc bénéficier des deux voies, langue et culture, en vérité étroitement enlacées.

Le linguiste Gustave Guillaume cherchait en diachronie ce qu’il appelait le « signifié de puissance » d’un mot, en somme ce qu’on pourrait aussi appeler la « force sémantique profonde » d’un mot, permettant d’en expliquer les différentes évolutions sémantiques et même d’en deviner éventuellement les nouveaux sens à venir. Et bien Alain Rey a inventé ici l’idée d’un « signifié de puissance » culturel, par définition interculturel.

En effet, une fois que le mot est radiographié étymologiquement et sémantiquement, il faut savoir en quoi il est rayonnant dans ce qu’il a de plus ouvert, quels concepts et quels envols culturels il incarne, il fait vivre. Et ce rayonnement-là ne connaît pas de frontière. Les mots « valeur », « culture », n’appartiennent pas à la langue française… Tous les mots sont faits pour voyager, rouler en « amassant mousse », contrairement au proverbe…

« S’ouvrir au rêve », nous souffle Giovanni Dotoli, auteur de Dictionnaire et littérature (Schena Editore, 2007). Et bien adoptons le « reyve » lexicographique, une voie et une voix à privilégier au XXIe siècle.