Avril 2008
Le projet « FRANQUS » :
la langue française vue par le Québec
Mireille Elchacar,
doctorante
Université
de Sherbrooke / Université de Cergy-Pontoise
Le projet
« FRANQUS »
À
l’Université de Sherbrooke, au Québec, un dictionnaire général
du français destiné à un public québécois est en cours de réalisation
et paraîtra sous peu, sous la direction éditoriale d’Hélène Cajolet-Laganière
et de Pierre Martel et de la direction informatique de Chantal-Édith
Masson.
Le
projet FRANQUS vise à produire non pas un dictionnaire différentiel,
qui répertorierait uniquement les particularités lexicales du français
du Québec, mais bien un dictionnaire général, qui décrive l’ensemble
de la langue employée au Québec – dans les limites d’un dictionnaire
général en un volume, d’une nomenclature d’environ 50 000 mots
– c’est-à-dire tant la description des faits lexicaux qui la caractérisent
que ceux que les Québécois partagent avec d’autres parties de la
francophonie.
Pourquoi
les Québécois se doteraient-ils d’un nouveau dictionnaire général,
alors que des ouvrages de nomenclature comparable sont disponibles,
soient le Nouveau Petit Robert et le Petit Larousse?
L’excellence de ces dictionnaires n’est évidemment pas mise en
cause; seulement, ils s’adressent à un public qui ne parle pas la
même variété de français qu’au Québec. En effet, les différences
entre les variétés européennes et les variétés américaines sont
facilement perceptibles, à l’oreille d’abord, mais aussi pour ce
qui est du lexique.
Pourquoi
un dictionnaire général du français au Québec ?
Ces
différences sont dues à plusieurs facteurs. Résumons en expliquant
qu’il y a, d’une part, des facteurs historiques, soient l’éloignement
géographique et l’isolement de la Nouvelle-France par rapport à
la mère-patrie. D’autre part, les réalités culturelles, géographiques,
institutionnelles, naturelles, politiques, etc., propres au contexte
américain, donnent naissance à des mots ou des sens propres au français
québécois.
Ainsi,
il y a des particularités dans la langue générale, mais des pans
de vocabulaire sont particulièrement affectés par la variation géographique,
puisque les réalités qu’ils servent à dénommer sont avant tout
américaines. Par exemple, le vocabulaire de la faune et de la flore
comporte des mots propres à chaque variété de français, puisque
la faune et la flore elles-mêmes ne sont pas les mêmes des deux côtés
de l’Atlantique. Le merle, à la gorge rouge, qu’imagine un Québécois,
ne ressemble pas au merle au plumage noir qui peuple les arbres d’Europe :
il ne s’agit pas de la même espèce. Certains animaux propres à
l’Amérique du Nord ont reçu le nom que leur avaient donné les peuples
amérindiens avant que ce nom ne passe dans la langue française : c’est
le cas, par exemple, de ouananiche,
de touladi ou de wapiti. Le vocabulaire politique présente
également de grandes différences. À la base, le régime politique
canadien, monarchie parlementaire, avec un niveau fédéral et un niveau
provincial, diffère de la République française; on s’imagine aisément
l’incidence de cette différence fondamentale dans le lexique. Présentons
comme dernier exemple le vocabulaire du droit : au Canada sont en vigueur
et le droit civil, hérité de la France, et la common law, britannique.
Pour
la langue générale, rappelons simplement que les particularités du
français québécois ne relèvent pas uniquement de la langue familière
ou populaire. À titre d’exemple, mentionnons présentement,
vieux en France si on en croit le Petit Robert, mais d’un
usage courant au Québec, ou encore chiropratique, équivalent
de chiropraxie en France. Ces exemples ne sont bien sûr qu’une
infime partie des particularités qu’il est possible de relever. Ils
témoignent de la présence au Québec d’une variété de français
standard différente de celle pratiquée en France.
Le
nombre de ces différences lexicales est tel qu’un locuteur québécois
du français ne se retrouve pas dans les ouvrages confectionnés à
Paris. Les deux ouvrages mentionnés sont généreux, il est vrai, dans
leur acceptation de mots du Québec. Cependant, cette ouverture ne saurait
remplacer un dictionnaire qui prend comme point de départ la variété
de français du Québec et dont le public-cible est constitué de l’ensemble
des francophones du Québec. En ce moment, un francophone d’Amérique
chercherait en vain dans le Nouveau Petit Robert ou le
Petit Larousse l’acception québécoise de patriote1,
pourtant un mot renvoyant à un fait politique majeur dans l’histoire
du Canada. En outre, un enseignant devrait-il relever une faute si un
élève écrit présentement sous prétexte que le NPR le marque
« vieux »?
Les particularités
du dictionnaire « FRANQUS »
Le
Québec a besoin d’un ouvrage qui décrive et qui cautionne la portion
standard de sa variété de français. C’est ce que propose de faire
le dictionnaire en cours d’élaboration par le groupe FRANQUS, qui
a choisi de décrire en priorité le registre standard de la variété
québécoise de français. Dans la même veine, l’équipe FRANQUS
propose des équivalents standards pour les emprunts critiqués à l’anglais
les plus fréquemment employés au Québec. Par exemple, challenge
renverra à défi (pour ce sens), job à emploi,
travail, etc.
La
plus grande originalité du projet FRANQUS est le fait qu’il s’appuie
sur des corpus québécois pour l’élaboration de sa nomenclature
et sa description lexicographique. Rappelons que les deux dictionnaires
généraux du français québécois les plus récents, le Dictionnaire
du Français Plus (DFP) et le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui
(DQA) étaient des adaptations de dictionnaires de maisons françaises,
respectivement Hachette et Robert. Pour sa part, le projet FRANQUS s’appuie
sur la Banque de données textuelles de Sherbrooke
(BDTS), qui comprend plus de 52 millions de mots puisés dans des textes
québécois littéraires, journalistiques, scientifiques, administratifs,
didactiques, etc. (pour plus d’information sur la BDTS, voir Hélène
Cajolet-Laganière et Pierre Martel, 2004). Le projet FRANQUS proposera
donc une nomenclature et une description résolument québécoises,
tant pour les définitions que pour les exemples et les collocations.
Il mettra également les auteurs du Québec en valeur, avec des citations
parmi les grandes œuvres québécoises. La prononciation et l’étymologie
y figureront aussi.
Parmi
les autres particularités de l’entreprise lexicographique, mentionnons
le fait que tant les usages caractéristiques du Québec que ceux caractéristiques
de la France seront présentés comme tels, avec des marques topolectales
dans les deux cas. Le lecteur saura d’emblée si un usage est caractéristique
de sa variété de français. En outre, comme un des objectifs du dictionnaire
est l’enrichissement du vocabulaire, un système de renvois distingue
les synonymes des hyponymes et des hyperonymes, par un système de flèches
facilement décodable.
Un avenir
informatique
Pour
terminer, un autre aspect très novateur du projet FRANQUS touche le
côté informatique. Dès le départ, les articles sont encodés dans
des fichiers informatiques. Le balisage XML extrêmement fin permet
d’avoir accès à n’importe quelle partie de la microstructure.
Ceci décuple bien entendu les possibilités d’exploitation de la
version électronique du dictionnaire.
Le
fruit de ce travail sera bientôt disponible à travers une première
version préliminaire, en 2008, gratuite et interrogeable en ligne.
En attendant la version définitive en 2009.
Bibliographie
Site du projet FRANQUS
: http://franqus.usherbrooke.ca/
CAJOLET-LAGANIÈRE,
Hélène et Pierre MARTEL. (2008) « Le système de marques d’usages
et de marques normatives dans le dictionnaire du français de l’équipe
FRANQUS », Les dictionnaires de la langue française au Québec.
De la Nouvelle-France à aujourd’hui, sous la direction de Monique
C. Cormier et Jean-Claude Boulanger, Montréal, Les Presses de l’Université
de Montréal, p. 387-410.
CAJOLET-LAGANIÈRE,
Hélène et Pierre MARTEL. (2008) « Marques et indicateurs géographiques
dans le dictionnaire général du français de l’équipe FRANQUS »,
en collaboration avec Nadine Vincent et Serge D’Amico. Actes du
colloque Français du Canada-français de France, Trèves, Allemagne
(Actes à paraître), 22 p.
CAJOLET-LAGANIÈRE,
Hélène et Pierre MARTEL (2004). « L’apport de la Banque de données
textuelles de Sherbrooke : des nomenclatures enrichies », Français
du Canada – français de France, Actes du sixième Colloque international
d’Orford, Québec, du 26 au 29 septembre 2000, édités par Louis
MERCIER avec la collaboration d’Hélène Cajolet-Laganière, Max Miemeyer
Verlag, Tubingen, p. 263-277.