Juillet 2007
Escuela Interlatina
de Altos Estudios en Lingüística Aplicada
La Lexicografía
plurilingüe en lenguas latinas : patrimonio, actualidad, perspectivas
San Milán
de la Cogolla, La Rioja España, 22-25 octobre 2003
LA LEXICOGRAPHIE
BILINGUE NÉOLATINE
DES
ÉDITIONS LAROUSSE
HISTOIRE,
TYPES ET MÉTHODES
Jean Pruvost
Université
de Cergy-Pontoise,
Laboratoire
CNRS, Métadif (UMR 8127).
Comment
organiser un voyage au long cours à travers la lexicographie et la
dictionnairique bilingues chez Larousse, une maison qui a plus de 150
ans d’expérience, pour la lexicographie monolingue, et cent ans d’expérience,
pour la lexicographie bilingue1, dans moins de deux décennies ?
Tout
d’abord, en rappelant les points de vue de Pierre Larousse et de ses
successeurs, dans le cadre général d’une grande maison d’édition.
Il nous faudra ainsi souligner qu’une maison d’édition aussi ancienne
et aussi prestigieuse que la maison Larousse dispose d’un substrat
philosophique et linguistique, qu’il ne faut pas négliger pour comprendre
l’esprit qui anime les équipes. Cet esprit est celui insufflé par
Pierre Larousse, qui n’était pas bilingue, mais qui cependant manifestait
des conceptions linguistiques précises. À ce dernier, on doit également
une pratique du travail collectif avec, par cooptation, la constitution
d’équipes importantes. Et l’on retrouve là, véhiculés de génération
en génération, une certain état d’esprit et une dynamique qui perdurent
depuis les successeurs immédiats de Pierre Larousse, tels que Claude
Augé et Paul Augé, jusqu’à Philippe Merlet, actuel directeur de
Larousse. Au reste, situer la lexicographie et la dictionnairique bilingues
dans l’ensemble plus large de la maison d’édition s’impose plus
particulièrement pour la Maison Larousse : on rappellera en effet que
certains lexicographes s’y sont illustrés avec talent à la fois
par leur compétence d’auteur de dictionnaire monolingue et par celle
d’auteur de dictionnaires bilingues.
Ensuite,
sera venu le moment d’établir une chronologie de toutes les publications
Larousse en lexicographie bilingue néolatine. Comme toute aventure
humaine qui s’étale sur une période recouvrant plusieurs générations,
et donc plusieurs mouvements de pensées dans le domaine de la linguistique
mais aussi des technologies exploitées, il conviendra de distinguer
les différentes métamorphoses théoriques et pratiques à la source
d’une évolution sensible.
La
liste des ouvrages étant constituée et les grandes étapes étant
déterminées, on pourra alors se montrer plus précis pour la lexicographie
bilingue français-espagnol, espagnol-français, dans la mesure où
celle-ci est très mêlée à l’histoire des éditions Larousse. Sans
anticiper, précisons par exemple que l’Espagne a la première bénéficié
en Europe d’un Petit Larousse monolingue : le Pequeño Larousse
illustrado.
Enfin,
pour conclure, nous nous permettrons d’exprimer quelques points de
vue sur les méthodes mises en œuvre, points de vue exprimés de l’extérieur
à double titre, avec le regard de celui qui est habitué aux dictionnaires
monolingues et du candide qui n’a jamais été confronté à l’élaboration
d’un dictionnaire bilingue.
1. Du fondateur,
Pierre Larousse, à ses heureux successeurs.
Il
s’agit en somme de s’intéresser à Pierre Larousse et à ses épigones,
et donc à la pensée laroussienne en matière de langues romanes, de
traduction et de lexicographie. En réalité, le simple fait que la
maison Larousse ait élaboré dès la seconde moitié du XIXe
siècle, au moment où la linguistique historique s’épanouissait,
des dictionnaires de langue et des dictionnaires encyclopédiques, tout
en offrant sur le marché des ouvrages didactiques, a impliqué une
réflexion pertinente sur le sujet.
1.1. Pierre
Larousse : un linguiste qui n’est pas bilingue…
On
s’accorde aujourd’hui à prendre en compte, avec plus d’attention
que pendant première moitié du XXe siècle, les propos
de Pierre Larousse dans le domaine de la langue. On se souvient à cet
égard que, dans l’article autobiographique qui lui est consacré
dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe
siècle, il est présenté comme un « grammairien, lexicographe,
littérateur ». Même si, de fait, Pierre Larousse, à l’inverse de
nombre d’auteurs de dictionnaires monolingues, n’est pas bilingue
ou expérimenté en d’autres langues que sa langue maternelle (alors
que c’est le cas, par exemple, de Prudence Boissière, d’Émile
Littré, de Poitevin, de Paul Imbs, de Bernard Quemada, de Paul Robert,
etc.), il n’en a pas moins fait une place sensible, d’une part,
à la réflexion sur la traduction et, d’autre part et surtout, à
la description des dictionnaires bilingues.
Pierre
Larousse bourguignon d’origine, né en 1817 à Toucy et instituteur
formé dans la structure toute nouvelle des Écoles Normale instaurée
par François Guizot, n’a pas d’autre expérience linguistique que
celle des patois et de l’argot qui l’intéressent. Il n’en reste
pas moins qu’il est très sensible à la linguistique historique et
qu’il est parmi les tout premiers à se montrer en définitive à
la fois lexicographe et métalexicographe comme en témoigne sa très
longue préface où sont passés en revue, avec une pertinence qui étonne,
tous les grands dictionnaires ayant précédé le sien où qui sont
contemporains.
Dans
ce cadre précis du Grand Dictionnaire universel du XIXe
siècle, préface et corps de l’ouvrage, il ne manque pas de donner
son point de vue ou de reprendre celui de ceux qui ont travaillé pour
lui. Et l’on sait qu’en matière de dictionnaires, il était très
attentif aux articles y correspondant.
1.2. La
Préface du Grand Dictionnaire universel.
Cette
très longue préface de 76 pages, de format in-quarto, ne fait pas
place aux dictionnaires bilingues, mais un chapitre y est consacré
aux « ouvrages lexicographiques, encyclopédiques, biographiques chez
les nations étrangères ». Concernant les langues romanes, deux dictionnaires
monolingues font alors l’objet d’un développement pertinent : le
Vocabulaire de la Crusca, publié en 1612, et le Dictionnaire
de la langue castillane.
En
explicitant la genèse du Vocabulaire de la Crusca ainsi que
les critiques contemporaines qui étaient adressées à ce dictionnaire
qui avait pour épigraphe et devise « Il più bel fior ne coglie » (Il
en recueille la plus fine fleur), Pierre Larousse montre tout l’intérêt
qu’il porte à cette lexicographie académique, fondée sur la « grande
richesse des exemples choisis avec une rare sagacité et puisés aux
sources les plus pures ». L’article qu’il consacre à ce dictionnaire
lui donne l’occasion de citer des extraits de la préface, et de rappeler
indirectement le caractère de faux bilingue dudit Vocabulaire,
qui fait ajouter, après la définition, « les expressions équivalentes
en grec et en latin ». Pierre Larousse remet alors en cause ce choix :
« À quoi peuvent servir, dans un dictionnaire italien, les équivalent
grecs et latins ? À égarer les esprits. Quand une langue est parvenue
à un certain degré de maturité, on peut dire qu’elle est émancipée
et qu’elle n’a plus d’ancêtres ; les transformations successives
que ses vocables ont subies sont si complètes, qu’elles semblent
nées de sa propre essence. » Suivent alors de longs commentaires très
intéressants quant aux conceptions lexicographiques de Pierre Larousse.
Un point est à retenir concernant notre objet : Pierre Larousse se situe
résolument en synchronie, donnant la priorité à l’usage d’une
langue vivante, contrairement à Littré que tenaille l’image de la
langue classique. Tourné vers l’avenir de la langue, tout son travail
prédisposait à fonder des équipes propices à l’aventure des ouvrages
bilingues. C’est ce que mettront en place ses successeurs directs,
Claude et Paul Auger.
C’est
seulement un gros paragraphe qui est dévolu au Dictionnaire de la
langue castillane, par l’Académie royale espagnole, mais dans
la mesure où peu d’ouvrages sont cités dans ce chapitre, sa seule
mention est révélatrice d’un intérêt. Ce dictionnaire « très-recherché »
est décrit avec sa préface « relative à la composition de ce grand
ouvrage », et ses « trois discours sur l’origine de la langue castillane,
sur les étymologies et sur l’orthographe, avec une liste des auteurs
choisis par l’Académie pour servir d’autorité à ses décisions ».
Larousse signale alors l’édition donnée à Madrid en 1770, l’abrégé
publié en 1780. Et concernant ce dernier ouvrage, il rappelle que ce
volume « souvent réimprimé, même en France » est très répandu et
« supplée en quelque sorte au grand dictionnaire dont il est extrait ».
Pierre Larousse est attentif aux changements et il signale que « dans
la 5e édition, 1817, l’Académie espagnole admit des changements
si considérables pour l’orthographe des mots, que son dictionnaire
ne s’accorde plus avec les livres espagnols imprimés antérieurement
à cette réforme. »
Souci
d’actualité, suivi de la lexicographie espagnole de haute qualité,
là également, ce sont des attitudes qui feront de la maison Larousse
une maison d’édition attentive à la lexicographie étrangère, néolatine,
notamment.
1.3. Quelques
définitions du Grand Dictionnaire universel.
Dans
le corps de l’ouvrage, la réflexion sur les dictionnaires bilingues
n’est certes pas absente, cependant, force est de constater à travers
les articles consultés qu’elle n’est évidemment pas centrale.
1.3.1.
L’article « dictionnaire ».
Ainsi,
dans la définition du mot dictionnaire, tout en ne relevant
pas d’un développement particulier, le dictionnaire bilingue n’est
pas oublié.
« DICTIONNAIRE
s. m. (lat. dictionarium ; de diction, locution). Recueil
des mots ou d’une catégorie de mots d’une langue, rangés soit
par ordre alphabétique, soit par ordre de matières, soit par analogies,
et expliqués dans la même langue ou traduits dans une autre : Le
DICTIONNAIRE de l’Académie. Un DICTIONNAIRE latin-français,
français-espagnol. Un DICTIONNAIRE polyglotte.
Le DICTIONNAIRE du vieux langage. Un DICTIONNAIRE d’argot.
Le DICTIONNAIRE poissard. Il serait à désirer,
ce me semble, qu’on joignît au
DICTIONNAIRE une grammaire française ; elle soulagerait beaucoup
les étrangers, que nos phrases irrégulières embarrassent souvent.
(Fén.) »
À
mieux y regarder, cette définition laisse une place notable au bilinguisme,
avec une définition générale qui inclut dans ses marque générique
le fait que les mots puissent être traduits dans une autre langue.
Dès que sont donnés les exemples, dans une logique presque pragmatique,
sitôt le Dictionnaire de l’Académie évoqué, est d’abord
cité le dictionnaire latin-français pour ensuite signaler le dictionnaire
de langue néolatine, le dictionnaire français-espagnol. D’une certaine
façon, il s’agit d’un hommage rendu par Pierre Larousse aux langues
latines et plus particulièrement à une grande langue latine, l’espagnol.
L’article s’achève alors par un développement consacré à l’« ouvrage
dans lequel on traite, par ordre alphabétique, les matières relatives
à une science, à un art, à un objet quelconque, ou même à toutes
les connaissances humaines » qui s’exemplifie par le Dictionnaire
encyclopédique, suivi d’une cohorte de dictionnaires spécialisés,
tels que des dictionnaires de médecine, d’histoire naturelle, de
peinture, etc.
Il
convient également de repérer que la seconde expression donnée tout
de suite après l’expression consacrée, « c’est un dictionnaire
vivant », caractérise les dictionnaires bilingues : « Traduire à
coups de dictionnaires », c’est-à-dire « se servir fréquemment du
dictionnaire pour traduire les mots d’une langue que l’on étudie
ou que l’on ne sait qu’imparfaitement ».
1.3.2.
L’article « traduction ».
Pierre
Larousse consacre opportunément un très long article de quatre colonnes
serrées à la traduction dont il reprend l’historique avec des points
de vue toujours nuancés. « Nous ne sommes plus à l’époque où l’on
raillait les traducteurs » déclare-t-il à la fin de commentaires divers
sur des traductions réussies. Pas un mot cependant sur l’outil privilégié
de la traduction que représente le dictionnaire bilingue. On ne peut
que s’en étonner. On ne trouvera pas même la reprise de l’expression
consacrée : « traduire à coups de dictionnaires ».
1.3.3.
Les articles « Espagne », « Portugal ».
Chercher
aux articles espagnol, portugais, italien, des
informations sur la langue est vain si l’on s’intéresse à la langue
et aux ouvrages qui y sont consacrés. C’est en effet au cœur de
l’article Espagne et Portugal, que l’on trouvera des
informations et sur la langue et sur les dictionnaires qui en relèvent.
Quant à l’italien, la bibliographie qui nous intéresse semble avoir
été oubliée au profit de longues descriptions sur l’art et l’Antiquité
romaine.
Ainsi,
l’article consacré à l’Espagne s’achève-t-il sur une bibliographie
organisée où figure une rubrique très riche de dictionnaires de spécialité
(d’histoire, de géographie, d’histoire naturelle, etc.), mais aussi
des dictionnaires de la langue (p. 891, tome 7). Quels sont les ouvrages
cités ?
« Le
Diccionario de la lengua castellana, pour la R. Academia española
(Madrid, 1726, 6 vol. in-fol.), le Diccionario castellano, por
el P. Est. de Terreros Pando (Madrid, 1786, 4 vol. in-fol.), le Panlexico,
diccionario universal de la lengua castellana, por J. Penalver (Madrid,
1846, petit in-fol.), le Diccionario general de la lengua española,
escrito bajo la direccion de J. Caballero (8e édition, Madrid,
1860, 2 vol. gr. In-4°) ; il y en a une édition de 1849 en un seul
vol. in-fol.) ; Diccionario enciclopedico de la lengua
española con todas las voces, frases, refranes locuciones
usadas en España y las Americas
españolas, por A. Ulloa, G. Vidal, P. Sanson, N.-F. Cuesta, R.
Aguilera, etc. (Madrid, 1860-1862, 2 vol. petit. In-4° ; il y en a une
édition de 1855-1856, aussi en 2 vol. in-4°) ; Diccionario etimologico
de la lengua castellana, par P. F. Monlau (Madrid, 1856, in-8°) ;
Diccionario trilingue, castellano, bascuence y latin, por Larramendi ;
nueva edicion por Pio de Zuazua (Saint-Sébastien, 1854, in-fol.) ;
Diccionario universal frances-español y
español-frances, bajo la direccion de R.-J. Dominguez (Madrid,
1846, 6 tom. Gr. In-8°) ; Grand dictionnaire général français-espagnol
et espagnol-français, par Saint-Hilaire Blanc, revu et corrigé
pour la rédaction espagnole par A. de Jover (Paris, 1862, 2 vol. gr.
In 8°, Diccionario español-ingles y ingles-español, por T.
Connelly (Madrid, 1798, 4 vol. in-4°). »
Une
telle liste, reproduite intégralement pour les dictionnaires de langue,
est éloquente : elle témoigne s’il en était besoin de l’intérêt
porté par Pierre Larousse à la langue espagnole.
Un
même traitement, étonnamment riche, est réservé au Portugal. « Le
Diccionario da lingua portugueza, por Mores e Silva (Lisboa, 1831,
2 vol. pet. in-fol.) ; Diccionario da lingua portugueza, publicado
pela Academia real das sciencias de Lisboa (Lisboa, 1793, in-fol.,
t. Ier, le seul publié) ; l’introduction renferme des
détails satisfaisants sur l’origine de la langue et de la littérature
portugaise ; Diccionario da maior parte dos termos homonymos e equivocos
da lingua portugueza... por Ant.-Mar. Do Couto (Lisboa, 1842, in-fol.) ;
Novo diccionario critico e etymologico da lingua portugueza, precedido
de huma introduccao grammatical, por Fr. Salano Constancio (Paris,
1858, in-4°) ; Diccionario poetico, para o usu dos que principao
a exercitar-se na poesia portugueza, por Candido Luzitano (Lisboa,
1794, 2 vol. in-4°) ; Vocabulario portuguez e latino, por Raph.
Bluteau (Coimbra, 1712, 10 vol. in-fol.) ; Glossario de palavras e
phrases da lingua franceza, que se tem introduzido na locucao portugueza
moderna, por Fr.-Francisco de Saohuiz (Lisboa, 1827, in-4°) ;
Diccionario da lingua portugueza de Eduardo de Faria,
quarta ediçâo, pra uso dos Portuguezez et Brazilieros, refundida correcta
et augmentada por D. Jose-Maria d’Almeida et Aurajo-Correa de
Laceda (Lisoba, 1858-1859, 2 part. in-4°) ; Diccionario portuguez
e latino, por J. da Fonseca (Lisboa, 1771, in-fol.) ; Dictionnaire
des langues portugaise et française, por Jos. Marques (Lisbonne,
1775, 2 vol. in-fol) ; Diccionario portuguez, francez e latino,
por Costa e Sa (Lisboa, 1794, in-fol.) ; Nouveau dictionnaire portugais-français,
par J.-J. Roquette, et français-portugais, par Fonseca (Paris, 1841,
2 vol., in 8°) ; Diccionario portuguez e braziliano… por ***
(Lisboa, 1745, in-8°) ; Le Nouveau guide de conversation en français
et en portugais, par J. de Fonseca (1853) ; Diccionario dos synonymos
e epitetos da lingua portugueza, por Roquette et Fonseca (1854) ;
Nouveau guide de la conversation en français et en portugais, revu
par le docteur Caetano Lopez de Moura (1854) ; A new pocket edition
of the portugueze and english language from Veyra’s Diction. (1854). »
Outre
cette dernière édition anglaise qui nous donne une attestation de
la formule encore non installée en France du « dictionnaire de poche »,
une telle liste se révèle très éclairante. D’abord, parce qu’elle
met en relief l’attention soutenue portée à l’œuvre lexicographique
du Portugal, tout au long de son histoire, ensuite, parce qu’elle
préfigure l’intérêt que portera la maison Larousse aux éditions
pratiques, aux guides de la conversation, ici suivis dans leurs moindres
rééditions.
1.4. Les
dictionnaires bilingues de langue néolatine signalés et/ou commentés
dans le corps du Dictionnaire universel.
Quels
sont les dictionnaires cités par Pierre Larousse ? La liste ne manque
pas d’intérêt parce que, comme on l’a déjà signalé, on s’accorde
aujourd’hui à trouver très judicieuses la plupart de ses remarques
sur les dictionnaires, leur histoire et leur analyse. En voici la liste,
sachant qu’à chacun de ces dictionnaires correspond une entrée dans
le Grand Dictionnaire universel, entrée suivie parfois
d’un commentaire que nous reproduisons.
Le
Dictionnaire latin-portugais-japonais, composé par le collège
des jésuites d’Amacousa (1595, petit in-4°). « Ce livre fort rare
est imprimé sur papier du Japon. »
Le
Dictionnaire français-italien et italien-français, par Barberi,
continué et terminé par Basti et Cirati (Paris, 1838, 1 vol. in-8°).
Le
Dictionnaire languedocien-français, par l’abbé de Sauvages.
Cet ouvrage, déclare Pierre Larousse, est un des meilleurs dictionnaires
que possèdent nos patois. « Il fut publié d’abord en un seul volume
in-8° et parut à Nîmes en 1753 ; la seconde édition, formant deux
volumes in-8°, parut en 1785, et depuis la mort de l’auteur une troisième
édition fut publiée à Alais, en 1820. et 1821, sous la direction
de son neveu M. Dhombre-Firmas qui y a inséré des additions et des
corrections utiles et importantes. »
L’ouvrage,
précise Larousse, est suivi d’un recueil de proverbes, de maximes
et de dictons, et il est « enrichi, et c’est ce qui en fait le mérite,
de notes critiques historiques, grammaticales, et d’observations d’histoire
naturelle ; il est aussi accompagné d’une excellente dissertation
sur la prononciation et la prosodie languedocienne. » Enfin, l’humour
laroussien est au rendez-vous : « Cet ouvrage témoigne de longues et
laborieuses recherches ; l’abbé de Sauvages n’a réellement rien
négligé pour étudier à fond les patois de son pays ; il poussait
la précaution jusqu’à choisir toujours ses servantes dans les villages
des Cévennes où la tradition des vieux langage s’était le mieux
conservée ; aussi aurait-on pu appliquer à l’auteur du Dictionnaire
languedocien ce vers connu : Molière avec succès consultait sa servante. »
Le
Dictionnaire étymologique des langues romanes, F. Diez L’article
qui y correspond porte indéniablement la griffe de Larousse qui, au
passage, rend hommage à l’analyse qu’en fait Littré. Concernant
les mots usuels et les mots moins usuels retenus, Larousse explique
que « de ce choix de mots il a fait deux parties : la première comprend
d’une manière assez complète, du moins pour ce qui est encore usité,
le fonds commun aux langues romanes, c’est-à-dire celui qui appartient
à la fois à l’italien, à l’hispano-portugais et au franco-provençal.
Dans chacun des articles, l’auteur a placé en tête la langue italienne,
à cause de son affinité plus grande avec le latin, et cela, alors
même qu’elle s’écarte plus que les langues ses sœurs de la forme
primitive. Dans la seconde partie, il a mis trois glossaires contenant
respectivement le fonds propre à l’italien, à l’hispano-portugais,
au franco-provençal. » Et Larousse de poursuivre en commentant la notion
de « dérivation immédiate » qui, dit-il, rend bien sa pensée « car
M. Diez ne donne jamais l’étymologie entière du mot, il remonte
jusqu’à la langue qui a produit immédiatement la forme romane ».
L’article
de deux longues colonnes s’achève par un commun point de vue avec
Littré concernant le fait que « la base de l’étymologie est désormais
placée dans l’induction historique ». Larousse, enfin, marque sa
reconnaissance à Friederich Diez : « En mettant ainsi rigoureusement
sur le terrain de la mutation des lettres et des formes l’étymologie
des langues romanes, si arbitrairement et si capricieusement traitées
par ses devanciers, M. Diez a certainement travaillé pour sa part à
augmenter la précision des recherches et des résultats, et, bien que
l’on puisse souvent discuter ses conclusions, comme le lecteur du
Grand Dictionnaire a déjà dû souvent s’en apercevoir,
et comme il s’en apercevra plus encore dans la suite, le savant philologue
allemand a rendu à la science étymologique un service dont on ne saurait
trop le remercier ».
Pierre
Larousse se révèle de fait un critique avisé et, comme il le déclare
dans la Préface, on mesure ici combien le Grand Dictionnaire
universel du XIXe siècle est sans conteste
(prioritairement, déclare-t-il) un dictionnaire de langue.
En
définitive, à travers quatre facettes du dictionnaire, tout d’abord
la Préface, ensuite l’article dictionnaire, puis les
entrées directes de titres en nomenclature, enfin les listes données
au sein des articles consacrés au pays concerné, la lexicographie
bilingue est beaucoup plus représentée qu’on ne pourrait l’imaginer
à la suite d’un regard rapide. Cette attention particulière, perceptible
en filigrane dans ce grand dictionnaire monolingue encyclopédique du
XIXe siècle, n’annoncerait-elle pas la grande maison d’édition
de dictionnaires bilingues à venir au XXe siècle ?
1.5.
Le XXe siècle commençant : l’approche didactique.
Les
successeurs de Pierre Larousse sont respectivement Claude Augé pour
le Nouveau Larousse illustré (1898-1904) et Paul Augé pour
le Grand Larousse du XXe siècle (1932).
Tous deux sont responsables du grand succès de la maison Larousse et
notamment du fait de rendre éponymes les dictionnaires y correspondant.
On
leur doit, en ce qui concerne les langues, l’extension de la collection
de dictionnaires aux dictionnaires bilingues. Celle-ci était préparée
à vrai dire par quelques ouvrages d’ordre didactique pour la langue
anglaise et pour la langue espagnole. Pour cette dernière, il faut
relever les Lectures espagnoles, tirées des meilleurs auteurs
modernes, par E. Laget, professeur au lycée Saint-Louis, un recueil
composé de près de cent morceaux littéraires empruntés aux meilleurs
auteurs contemporains : P.-A de Alarcon, F. Alcantara, V. Balaguer, E.
Biasco M. J. de Larra, J. de Quintana, J. Valera, Zorilla, etc. La publicité
qui y correspond est claire quant à l’orientation lexicale de l’ouvrage :
« Tous ces morceaux ont été choisis avec soin pour faire saisir au
lecteur l’étonnante variété du vocabulaire espagnol et lui faire
connaître, en même temps, l’Espagne, ses habitants et ses coutumes. »
Un
autre ouvrage publié par leurs soins est L’espagnol commercial
par E. Contamine de Latour. Ce dernier se plaçait du double point de
vue de la conversation et de la correspondance. De caractère résolument
pratique, le manuel comprenait un exposé des règles de grammaire indispensables
pour parler et écrire la langue du commerce avec une série d’exercices
sur les termes usités dans les affaires, une série de conversations
sur des sujets commerciaux, des lettres avec leur traduction interlinéaire
et en français courant, des morceaux de lecture facile, enfin un aperçu
géographique (commercial et industriel) des pays où la langue espagnole
est en usage. Cet ouvrage d’initiation avait pour public les personnes
qui se destinent aux affaires.
Enfin,
sont publiées les Lettres commerciales en quatre langues,
Français –Anglais – Allemand – Espagnol, par M. Potel. Il
s’agissait d’un guide destiné aux personnes se préparant au commerce.
Il renfermait, pour les quatre principales langues, des modèles des
lettres qu’un négociant pouvait être appelé à rédiger ainsi qu’un
vocabulaire des termes commerciaux.
Tous
ces petits volumes (13,5 cm x 20) constituent de fait une première
gamme de manuels propice à préparer puis à accompagner la publication
de petits dictionnaires. D’emblée, ils se présentent comme offrant
des listes de mots, des « vocabulaires » inclus, dans le cadre d’une
attitude de dépannage. Le dictionnaire bilingue espagnol ne dépare
pas dans cette dynamique : la perspective n’est pas philologique, elle
est en effet très pragmatique. La première génération d’ouvrages
bilingues s’assimile donc davantage à des listes de mots qu’à
la grande tradition lexicographique.
2. Les publications
de dictionnaires bilingues chez Larousse :
trois générations.
2.1. Le
paysage éditorial contemporain.
Sans
remonter au XIXe siècle, s’agissant de lexicographie bilingue
et par conséquent installée au moins sur deux pays, il importe de
situer les éditions Larousse dans un cadre économique international.
En fait, quatre acteurs internationaux se partagent le marché : les
éditions Collins, les éditions d’Oxford, les éditions Larousse
et, d’assez loin, les éditions allemandes Langenscheidt.
Viennent
ensuite des acteurs locaux, comme Harraps, intégré à Vivendi, mais
dont le dictionnaire, élaboré à Edimbourg, reste principalement acheté
en France.
2.2. Trois
générations de dictionnaires bilingues.
On
distingue en réalité chez Larousse, trois générations de dictionnaires
bilingues. Avant même que ne s’installe la première génération,
le catalogue général faisait état, comme on l’a déjà constaté,
d’ouvrages d’enseignement des langues étrangères concernant l’anglais,
l’allemand et l’espagnol commercial. Ce qui signifie néanmoins
pour notre objet que les langues néolatines étaient devancées par
les langues anglo-saxonnes qui, en termes d’ouvrages scolaires, l’emportaient
largement. On sait aujourd’hui que, si l’italien reste internationalement
une langue de marché modeste, l’espagnol a, dans les deux dernières
décennies du XXe siècle, pris en revanche le pas, en France
et plus largement dans le monde sur l’allemand.
2.2.1.
La première génération de dictionnaires bilingues : des petits dictionnaires
pratiques (1927-1967).
En
termes de lexicographie bilingue et non d’ouvrages d’enseignement,
c’est en 1927 que les premiers feux sont ouverts avec le premier
Dictionnaire français-espagnol, espagnol-français (760
pages) élaboré par Miguel de Toro y Gisbert, publié en même temps
qu’un Dictionnaire français-anglais, anglais-français par
L. Chaffurin. Le Dictionnaire français-italien, italien-français
(708 pages) paraîtra en 1930, rédigé par Giuseppe Padovani. Avec
ces trois dictionnaires, commence ce que l’on peut appeler la première
génération Larousse de dictionnaires bilingues. Le Dictionnaire
français-portugais, portugais-français que l’on doit
à Fernando V. Peixoto da Fonseca, ne paraîtra que beaucoup plus tardivement,
en septembre 1957, avec 760 pages.
Cette
première génération, qui durera un peu plus de trente ans, se distingue
par des ouvrages de type pratique. Il s’agit d’une sorte de première
ébauche dictionnairique pour une lexicographie de plus grande envergure
à venir et dont le marché, pendant l’entre-deux-guerres, n’est
pas encore prêt. Représentant des synthèses pratiques, il s’agit
d’une dictionnairique propice à ouvrir le marché, à installer le
dictionnaire bilingue à grande diffusion à la fois dans les établissements
scolaires et auprès du grand public.
En
vérité, cette gamme de petits dictionnaires au format de poche (un
in-douze de 13,5 cm par 10 cm) correspond très vite aux quatre
langues premières, l’anglais, l’allemand, l’espagnol, l’italien,
suivi plus tardivement du portugais. Elle va se décliner en couvertures
diverses, mises au goût du jour, jusqu’en 1967, sans pour ainsi dire
jamais changer de contenu.
Cette
première génération relève d’objectifs modestes. Ainsi, pour ce
premier Dictionnaire français-espagnol, espagnol-français,
paru en 1927, très digne représentant de l’ensemble de la gamme
des quatre langues avec leur couverture à rayures assorties en partie
aux couleurs des drapeaux (de 3 mm…), le sous-titre explicatif est
éclairant quant à l’ensemble de la collection : « Donnant pour les
deux langues simultanément : la prononciation figurée ; le genre des
noms ; la place de l’accent tonique ; la conjugaison des verbes ; les
règles de la grammaire ; un guide de conversation. »
Il
n’est pas question en effet, cela va de soi, d’offrir des citations
et de nombreux exemples forgés dans un ouvrage de ce tout petit format,
offrant 377 pages pour la partie français-espagnol et, symétriquement
(et de manière révélatrice pour la méthode mise en œuvre), 377
pages pour la partie espagnol-français. Avec, nous les avons comptés,
environ 16 000 mots dans la nomenclature espagnole. « Traduire, prononcer
et construire correctement », tel est l’objectif lapidaire annoncé2.
Pour
le lecteur français qui veut parler ou écrire en espagnol, quel est
le service proposé ? Il s’agit tout d’abord de donner « dans la
partie française espagnole, toutes les traductions espagnoles de chaque
mot avec des explications en français, permettant de ne pas confondre
ces acceptions », ensuite, d’ajouter l’indication du genre quand
il varie et la place de l’accent tonique, enfin, de renvoyer, par
un astérisque, au résumé grammatical pour les verbes irréguliers.
Les exemples ne sont en fait là que pour les mots à construction difficile
(préposition, pronom, verbe à régime différent). Dans ce cas, déclare
l’auteur, « nous indiquons avec force exemples la manière de l’employer ».
En
ne s’illusionnant pas sur la quantité d’exemples annoncés, réduite
à presque rien, on comprend en feuilletant l’ouvrage qu’il s’agit
donc d’une sorte de liste de mots, utile à celui qui doit rapidement
décoder une information, et à celui qui, en situation d’apprentissage,
bénéficiera d’un enseignant pour aller plus loin dans la description
de l’usage. Il n’y a pas à dire vrai de travail sémantique et
de phraséologie dans ce type de dictionnaires. Quant à la partie espagnol-français,
le même lecteur français bénéficiera de la traduction des mots espagnols
en français, mais, rappelle l’auteur, « nos explications ne lui seront
pas nécessaires dans ce cas ; aussi les donnons-nous en espagnol pour
les lecteurs de cette langue, qui, eux, négligeront par contre les
explications en français de l’autre partie. ». On comprend mieux
à travers ces explications le caractère économique de ce type de
dictionnaire de dépannage.
2.2.2.
La deuxième génération de dictionnaires bilingues : la conquête lexicographique
et spatiale, du plus grand au plus petit.
Les
lendemains de la Seconde Guerre mondiale et la décennie 1950-1960 se
démarquent par un foisonnement technologique qui renouvelle la langue,
en même temps que s’installe une période de prospérité (1945-1975)
que l’économiste J. Fourastier désignera a posteriori comme
représentant les « trente glorieuses ». Cette période de croissance
se révèle évidemment propice aux grands projets et au renouvellement
lexicographique. D’une part, la nécessité d’une solide mise à
jour de la nomenclature en fonction des nouvelles réalités, d’autre
part, le besoin ressenti de grands dictionnaires bilingues réclamés
par un public d’acheteurs cultivés de plus en plus nombreux ainsi
qu’un public croissant d’étudiants, tout cela justifie la mise
en chantier de nouveaux ouvrages sur la base d’un renouvellement lexicographique.
Et ici lexicographie et dictionnairique se conjuguent.
Lexicographie,
parce que de réels travaux de recherche sont conduits par des lexicographes,
et l’on pense à Ramon García-Pelayo y Gross, avec la collaboration
de Jean Testas, pour le Dictionnaire moderne français-espagnol,
espagnol-français, qui paraît en 1967, ainsi qu’à Claude Margeron
et Gianfranco Folena, pour le Dictionnaire moderne italien français-italien,
italien-français, qui paraît plus tardivement en 1981.
Dictionnairique,
parce qu’en termes éditoriaux, dès 1968, la gamme est composée
de Dictionnaires modernes bilingues (23 x 15 cm ; 42 F),
de Dictionnaires pratiques bilingues (18,5 x 10 cm ; 25,75 F),
de Dictionnaires bilingues Larousse (à 6,95 F) et de Dictionnaires
Larousse bilingues de poche (18 x 11 cm ; 4 F), en somme une série
de dictionnaires de toutes les tailles à tous les prix… L’heure
est à la déclinaison dictionnairique d’un produit à partir d’un
ouvrage de qualité, soigné dans sa lexicographie, en l’occurrence
celui qui couvre l’édifice éditorial de sa plus haute taille : le
« dictionnaire moderne ». On comprend très bien au regard de cette
politique éditoriale nouvelle et dynamique que devait s’imposer pour
les métalexicographes la dichotomie installée par Bernard Quemada
entre la lexicographie, œuvre de recherche sur les ensemble des mots,
et la dictionnairique, œuvre de production ciblée et de diffusion
avec toutes les contraintes du commerce.
En
1974, au moment où la conquête spatiale bat son plein, on ne s’étonnera
pas que pour l’ensemble des dictionnaires soient choisis en fonction
de leur format des noms de planète aux différents dictionnaires qui
constituent la gamme. La collection Jupiter correspond aux « dictionnaires
modernes » (format 14 x 20 cm), la collection Mercure aux « dictionnaires
pratiques » (format 12 x 18,5 cm), la collection Mars aux « Nouveaux
Larousse bilingues » (format 14 x 20 cm), et dans cette galaxie dictionnairique
suivent les Adonis (7,8 x 10,5 cm), les Europa (7,5 x
11 cm), sans oublier, hors galaxie et créés depuis 1971, les Lilliput
(3 x 3,5 cm).
En
1979, une nouvelle planète, plus imposante, remplace Jupiter :
dès lors les « Dictionnaires modernes » font partie de la collection
Saturne avec un format légèrement agrandi (15,5 x 23 cm). C’est
notamment le cas du Dictionnaire moderne français-espagnol, espagnol-français
de Ramon García-Pelayo.
L’activité
lexicographique propre à cette deuxième génération de dictionnaires
bilingues née à la fin de la décennie 1960-1970, reste encore de
facture traditionnelle : ils sont conçus principalement à partir de
fiches et dans le cadre d’un travail fondé en grande partie sur la
compétence d’une personnalité forte et savante, aidée de quelques
collaborateurs. C’est le cas pour la langue espagnole de Ramon García-Pelayo,
comme pour la langue italienne de Claude Margeron et de Gianfranco Folena.
La fiche papier l’emporte encore sur les moyens électroniques en
gestation.
Aux
lexicographes de cette génération de dictionnaires revient la tâche
de combler, pour la traduction et l’enseignement, les lacunes des
petits dictionnaires de la première moitié du XIXe siècle,
très insuffisants en informations, qu’il s’agisse ou des vocabulaires
techniques et scientifiques récents issus des progrès accomplis depuis
l’après-guerre ou des vocabulaire de grande culture, ou qu’il s’agisse
encore de l’information phraséologique.
Il
importe donc d’augmenter d’abord et sensiblement la nomenclature :
au « dictionnaire moderne » doit en effet correspondre une nouvelle
macrostructure. En réalité, la notion de « modernité » incluse dans
le titre (dictionnaire « moderne ») fait écho au souci de relever les
mots essentiels des vocabulaires techniques et scientifiques. Ainsi,
l’agriculture, l’astronomie, l’automobile, l’aviation, le cinéma,
le chemin de fer, l’électricité, la marine, les mathématiques,
la médecine, la physique, la radio, la télévision, ce sont là autant
de secteurs évoqués dans les préfaces de ces dictionnaire modernes.
Ils constituent entre autres les domaines dans lesquels sont relevés
des mots qui ne peuvent échapper à un « grand » dictionnaire bilingue.
Une place nouvelle est également offerte au vocabulaire argotique et,
pour les langues néolatines, aux incontournables anglicismes. Quant
au vocabulaire classique, il reste soigneusement défini et toujours
mieux précisé et exemplifié. La nomenclature est donc profondément
transformée et augmentée.
Ensuite,
c’est le traitement même des articles et donc des mots retenus qui
fait l’objet d’un profond renouvellement. À partir de fiches bilingues
établies par les directeurs de ces dictionnaires, un véritable travail
d’illustration textuelle des différents sens est mis en œuvre. Des
exemples sont forgés pour les constructions difficiles, des citations
prises chez des auteurs consacrés, mais aussi dans des quotidiens,
dans des revues à caractère général ou dans des revues spécialisées,
pour illustrer les différents sens retenus, le tout sans hésiter à
ajouter des annotations pour expliciter tel ou tel particularisme. Un
effort soutenu est également fait pour mentionner les expressions et
les tournures familières les plus courantes, avec des traductions qui,
pour chacune des langues, en gardent l’esprit. Un travail important
est enfin effectué quant à la mention des synonymes ou termes ayant
un sens voisin.
Le
travail ainsi conduit chez Larousse – c’est en tout cas la situation
de l’espagnol et de l’italien – ne correspond en rien à la reprise
ou à la révision d’un ouvrage antérieur, c’est de fait une œuvre
originale qui est élaborée, une œuvre de fond d’où pourront naître
des dictionnaires de moindre envergure pour nourrir une gamme dictionnairique
adaptée à un marché large, du public très avancé dans la langue
au grand apprenant ou au voyageur. À une lexicographie classique, qui
commence à être nourrie par la réflexion distributionnaliste conduite
en parallèle dans les dictionnaires monolingues – avec tout particulièrement
le Dictionnaire du français contemporain de Jean Dubois publié
en 1966 – fait écho une réflexion dictionnairique de plus en plus
fine. Elle préfigure un changement des méthodologies qui s’épanouira
avec la troisième génération de dictionnaires bilingues.
L’indispensable
réaction.
C’est
aux environs de 1985, et plus précisément avec l’arrivée à la
direction des dictionnaires bilingues Larousse de Pierre-Henri Cousin,
en mai 1989, qu’une réflexion déjà en gestation va prendre tout
son essor.
La
stimulation vient de la concurrence qui offre sur le marché de nouveaux
dictionnaires bilingues français-anglais et français-allemand nécessitant
une réaction de la part d’une grande maison d’édition comme Larousse.
Comme le signale en effet Franz Josef Hausmann4, la « poussée »
vient de « berceaux nouveaux tel Glasgow en Écosse, où la maison Collins
est à l’origine d’une nouvelle donne ».
En
arrivant sur le marché, des ouvrages tels que le Cobuild (1987)
du côté des monolingues, ou le Collins/Robert Senior Dictionary,
anglais-français, français-anglais (1978 pour la première édition,
puis 1987, 1993, 1995) ainsi que le New Harraps Standard Dictionary
English-French, French-English en 4 volumes (1980), ne laissent
pas indifférents : il faut proposer de nouveaux dictionnaires, d’autant
plus que dans le domaine de la lexicographie bilingue néolatine venait
de paraître en 1971 le Collins English-Spanish, Spanish-English
Dictionary chez Harper et Collins.
Quelle
stratégie alors adopter chez Larousse ? Réviser ou refaire ? C’est
cette dernière stratégie qui est globalement retenue pour les dictionnaires
bilingues, à l’exception du dictionnaire français-espagnol, parce
qu’on bénéficiait de fait avec l’ouvrage de Ramon García -Pelayo
d’un travail de grande qualité. À vrai dire, c’est dans le sillage
du Grand Dictionnaire anglais-français, français-anglais, que
de nouvelles méthodologies vont êtres mises en place, avec notamment
l’utilisation systématique de l’informatique et de la structure
SGML.
Quels
sont alors, à l’aube du XXIe siècle, les dictionnaires
proposés ? La liste des dictionnaires Larousse présentés dans le cadre
de cette troisième génération de dictionnaires, pour les langues
néolatines, correspond à la langue espagnole en tout premier, puis
à la langue italienne et enfin à la langue portugaise. S’y ajoute
le catalan.
Pour
la langue espagnole, la gamme est très étendue, avec six dictionnaires
bilingues (dans l’ordre décroissant d’importance : le Grand Dictionnaire,
le Dictionnaire général, le Compact Dictionnaire, le
Petit Dictionnaire, le Dictionnaire de poche et le Mini
dictionnaire) et deux dictionnaires monolingues (le Gran Diccionario
de la lengua española et le Diccionario del Estudiante de la
lengua española). Une collection intitulée L’espagnol
facile, constituée de trois « poches bilingues », vient compléter
l’ensemble : L’essentiel pour parler avec CD audio, L’essentiel
pour communiquer, L’essentiel pour écrire, contenant les
phases et structures clés à maîtriser dans les situations les plus
courantes de la vie privée ou professionnelles. Il manque encore cependant
dans la gamme dictionnairique un dictionnaire d’apprentissage, pour
débutant, tel que le Dictionnaire School pour l’anglais ou
le Dictionnaire Schule pour l’allemand.
Pour
la langue italienne, la gamme est identique quant aux dictionnaires
bilingues avec, dans un ordre décroissant : le Dictionnaire Maggiore
Larousse/Boch/Zanichelli (370 000 mots et expression, 500 000 traductions),
le Dictionnaire général (150 000 mots et expressions), le
Larousse Zanichelli Minore (125 000 mots et expressions, 145 000 traductions),
le Petit dictionnaire (55 000 mots et expressions, 80 000 traductions),
sa reprise avec le Dictionnaire de poche (55 000 mots et expressions,
80 000 traductions) et le Mini dictionnaire (40 000 traductions).
Aucun autre produit dictionnairique – dictionnaire d’apprentissage
pour débutants ou bien outils pour s’exprimer – n’est pour l’heure
disponible.
Quant
à la langue portugaise, la gamme se réduit à trois ouvrages, dont
aucun de grande taille : le Petit dictionnaire (40 000 mots et
expressions, 55 000 traductions, avec des encadrés culturels et linguistiques,
et les brésilianismes), le Dictionnaire de poche qui en est
la reprise, et un Mini dictionnaire (30 000 mots et expressions,
40 000 traductions, suivi d’un guide de conversation de 24 pages).
Enfin,
pour le Catalan, un Compact dictionnaire existe depuis peu, avec
90 000 mots et expressions, 120 000 traductions, sigles et noms propres.
On
perçoit donc très bien la stratégie générale qui part d’une gamme
complète pour la langue anglaise à des gammes de moins en moins complètes
pour les autres langues, en fonction du marché international. La langue
espagnole bénéficie d’une gamme presque complète, un dictionnaire
d’apprentissage est en effet à l’étude. Vient ensuite l’italien
qui fait l’objet d’associations avec d’autres maisons d’éditions,
tout en offrant une gamme complète pour les dictionnaires bilingues,
à l’exception des ouvrages d’apprentissage. Enfin, le portugais
se réduit à trois ouvrages et le catalan, pour l’heure, à un seul.
« Un
constat de départ : Larousse est le seul éditeur français à offrir
une grande gamme générale bilingue. Mais cette gamme a besoin d’une
remise en état, condition première pour une réussite européenne
et internationale ». C’est ainsi que Christine Ouvrard ouvre son article5
en posant clairement les nouveaux enjeux. L’objectif est fixé en
même temps que Pierre Henri Cousin prend la direction du département
des dictionnaires bilingues : « créer une équipe transnationale et
faire de Larousse un leader du dictionnaire bilingue ».
De
telles ambitions doivent être servies par de nouvelles méthodes, à
la fois dans le domaine de la lexicographie et dans celui de la dictionnairique.
Tout
d’abord, les nouvelles technologies informatiques et donc les outils
de classement et de traitement de l’information textuelle sont désormais
requis. Le langage informatique permettant le balisage du texte lexicographique,
alors le SGML, est ainsi systématiquement utilisé.
Ensuite,
c’est une solide réflexion critique sur les démarches qui s’impose.
Dans les dictionnaires bilingues de la seconde génération, intervenait
par exemple le phénomène parasitaire de l’interlangue, c’est-à-dire,
en termes pratiques, le fait que spécialiste d’une langue écrivait
à la fois dans la langue dont il était spécialiste et dans sa langue
maternelle. C’est ainsi qu’à son insu, le lexicographe aussi bilingue
soit-il, ne manquait pas d’être influencé par l’une des deux langues,
celle du pays d’imprégnation première, avec forcément des déviations
sémantiques dommageables pour le dictionnaire.
Cette
troisième génération de dictionnaires correspond donc à une nouvelle
démarche qui sera adoptée pour tous les dictionnaires bilingues. Désormais,
chacun travaille et rédige dans sa langue maternelle, telle est la
règle d’or. Cette démarche appliquée à tous les dictionnaires
se révèle très importante pour les langues néolatines, parce que,
de fait, la proximité des signifiants fait plus facilement émerger
des phénomènes d’interlangue à la source de faux amis. Ralf Brockmeier
précise même que la règle se doit d’être toujours plus stricte
à la lumière de mauvaises expériences. Par exemple, un locuteur natif
français qui travaillerait néanmoins en Espagne risquerait de vivre
à son insu des glissements sémantiques sur des mots de signifiants
voisins, glissements que l’on risque de retrouver dans le dictionnaire
bilingue. Il faut, déclare-t-il, que l’« univers linguistique » dans
lequel baigne le locuteur d’une langue soit « pur », sous-entendons
par là qu’il doit être à l’abri de toutes « contaminations »
sémantiques.
Enfin,
au-delà de cette règle intangible dans la rédaction de l’ouvrage,
s’instaure une méthodologie inspirée des méthodes anglo-saxonnes,
celle de l’élaboration d’un « canevas ». Ce canevas correspond
à l’adaptation des « frameworks », d’origine américaine et l’opération
relève à la fois d’une lexicographie bien comprise mais aussi d’une
dictionnairique soucieuse d’économie dans les travaux.
Un
aspect du renouvellement : la pratique des canevas.
L’idée
même d’un « canevas », c’est-à-dire d’une grille de mots et
d’expressions d’une langue donnée à des fins de traduction dans
des langues étrangères, procède en effet d’une mesure d’économie
qui s’impose dès qu’une maison d’édition a en charge plusieurs
dictionnaires bilingues portant sur un éventail suffisamment large
de langues étrangères. Il s’agit en somme de construire une sorte
de squelette de dictionnaire monolingue, offrant les mots et les expressions,
locutions, etc., à traiter pour le type de dictionnaire bilingue retenu.
C’est ainsi que s’élabore un canevas pour chaque grande langue
faisant l’objet d’un dictionnaire bilingue, et sont donc construits
un canevas français, un canevas espagnol, un canevas allemand, un canevas
italien, etc.
Le
canevas français, élaboré par un locuteur français, servira par
exemple à faire des dictionnaires français/espagnol, français/italien,
français/portugais, français/allemand, français/anglais, etc. Et
lorsque existe déjà un dictionnaire bilingue bien fait, auquel il
faudrait ajouter 10 000 mots français, on ajoutera, si besoin est, au
canevas déjà existant ces dix milles mots français. Cette portion
supplémentaire du canevas pourra en effet alors resservir à une autre
langue.
Pour
constituer le canevas d’une langue, la langue source, on se sert d’abord
des dictionnaires monolingues de cette langue source, s’il en existe
dans la langue qui soient de qualité. Mais, par expérience, ils se
révèlent rarement suffisants dans la mesure où la lexicographie bilingue
doit reposer sur une phraséologie étendue et bien à jour. Aussi,
depuis la fin du XXe siècle, utilise-t-on en parallèle
Internet et le logiciel Web-corpus qui permettent en l’occurrence
de prendre en compte la créativité langagière tout en bénéficiant
d’un concordancier.
Quatre niveaux de canevas
En
gros, chez Larousse on distingue, en fonction du nombre d’unités
de traduction, quatre niveaux de canevas qui ne cessent de se perfectionner.
On considère comme unité de traduction, le mot, les locutions et les
sous-entrées. Par exemple, « bande », « faire bande à part » et une
« bande molletière ».
Le
premier niveau de canevas correspond à 15 000 unités de traduction.
C’est à partir de ce canevas primitif que s’élaborent les dictionnaires
d’entrée de gamme.
Le
deuxième niveau de canevas tourne autour de 40 000 unités et les dictionnaires
qui y correspondent représentent les dictionnaires de milieu de gamme.
S’il fallait donner un ordre de grandeur par rapport à un dictionnaire
connu, on se situerait dans un type de dictionnaire proche du Dictionnaire
du français contemporain. Les dictionnaires pour collège en sont
par exemple issus.
Le
troisième niveau de canevas se situe autour de 70 à 80 000 mots : c’est
ce canevas qui est utilisé pour les « grands » dictionnaires bilingues.
Enfin,
un quatrième niveau de canevas est distingué, il s’agit du canevas
destiné aux dictionnaires pédagogiques, avec environ 20 000 unités.
Il est ici plus difficile de compter les unités, dans la mesure où
ce canevas est pauvre en phraséologie. Les dictionnaires qui en sont
issus sont dépourvus d’indicateurs relevant du métalangage. Sont
ainsi en préparation des dictionnaires tels que « Bien débuter en
allemand », le Larousse Schule, avec 20 000 mots et expressions,
18 000 phrases exemples, etc.
Il
faut préciser enfin que de la même manière que pour les dictionnaires
monolingues, il importe de procéder à des refontes pour ces différents
canevas. La périodicité idéale de ces refontes est d’environ quatre
ans.
Une structuration algorithmique
classique
Quel
que soit le canevas, la structuration est algorithmique pour chaque
article et obéit à une articulation qui commence par la zone entrée
(zone adresse et zone entrée : bande, par exemple), suivie de
la zone grammaticale (catégorie grammaticale : n. f. ), suivie
de la zone texte elle-même constituée de diverses zones sémantiques
(8 par exemple pour la bande : 1. une bande, une lanière, d’un
matériau ; 2. un bandage ; 3. la bande du billard ; 4. un groupe ; 5.
une pellicule de film ; 6. une bande informatique, d’enregistrement ;
7. une bande nautique ; 8. une voie) suivie éventuellement d’un sous-article
(c’est-à-dire une sous-entrée, par exemple bande dessinée)
lui-même retraité avec une zone entrée, une zone grammaticale et
d’éventuelles divisions sémantiques. Chacune de ces zones sémantiques
est subdivisée en autant de divisions sémantiques que nécessaire,
avec l’indicateur de la division et la traduction, et s’il y a lieu,
à la suite, une zone-expression (locution, indicateur, traduction et
contexte).
Des
dictionnaires bidirectionnels
Les
dictionnaires bilingues Larousse sont bidirectionnels, c’est-à-dire
destinés à un double public, français et espagnol par exemple. Ce
qu’il convient de retenir est alors qu’ils ne peuvent assumer pleinement
toutes les fonctions dans le cadre d’un ouvrage. Ainsi, selon la tradition
des dictionnaires bidirectionnels, pour la partie français-espagnol,
il s’agit plutôt d’un dictionnaire d’encodage pour un Français
et de décodage pour un Espagnol, et pour la partie espagnol-français,
il s’agit plutôt d’un dictionnaire d’encodage pour un Espagnol
et de décodage pour un Français. La rédaction de l’ouvrage est
conçue dans cet esprit. Ceci explique que dans la partie français-espagnol,
le métalangage soit en français et vice-versa.
Quatre
étapes d’élaboration
Quatre
étapes sont distinguées. La première consiste, en partant du canevas
français, à faire donner par des locuteurs natifs espagnols des équivalents
espagnols, et vice-versa en partant du canevas espagnol.
La
seconde étape consiste à ce qu’un francophone regroupe les sens,
adapte l’article au couple linguistique français-espagnol. C’est
l’étape dite de « coordination » de l’article. C’est à ce moment
que, par exemple, on procède à des regroupements ou des dégroupements.
Deux acceptions peuvent par exemple ici être regroupées.
Les
questions qui sont ainsi posées donnent lieu à une « navette » qui
constitue la troisième étape. Cette navette fait l’objet de discussions.
Par exemple, si deux acceptions sont traduites de la même manière,
peut s’installer un doute qu’il faut lever. La règle d’or est
que lorsque cela concerne le français c’est le français qui décide
de même que lorsqu’il s’agit de l’espagnol, c’est le locuteur
espagnol qui prend la décision.
Une
quatrième étape est alors programmée : le dictionnaire étant achevé,
on en confie la relecture à des lecteurs de haut niveau, des personnes
qui n’ont pas participé à l’élaboration du dictionnaire. La partie
français-espagnol est relue par un locuteur espagnol et la partie espagnol-français
par un Français.
Une
telle démarche qui suppose la recherche d’une équipe adéquate,
au moment où s’élabore le projet, garantit un travail de qualité.
3. Les Larousse
bilingues espagnol-français, français-espagnol
Les
trois générations de dictionnaires proposés tout au long du XXe
siècle et à l’aube du XXIe siècle se rattachent de fait
à des personnalités fortes, ne laissant place que récemment à des
équipes plus anonymes. Miguel de Toro et, de manière plus affirmée
encore, Ramon Garcia-Pelayo ont fondé la lexicographie bilingue français-espagnol,
espagnol-français chez Larousse au point que l’ouvrage de Ramon Garcia-Pelayo
fait presque figure d’œuvre éponyme.
3.1.
Miguel de Toro y Gisbert
Tout
commence avec Miguel de Toro y Gysbert qui va jouer un rôle fondamental
pour les dictionnaires monolingues chez Larousse, aussi bien en France
qu’en Espagne. Du côté des dictionnaires monolingues français-français,
il se démarque en effet avec le Petit Larousse illustré
qu’il dirigera pendant plus de vingt ans, mais aussi avec le premier
Dictionnaire des débutants qu’il crée et publie en 1949. Or,
le cas de figure est assez rare, mais sa carrière de lexicographe monolingue
ne se limite pas à la création et à la direction de dictionnaires
français car, comme son patronyme le laisse entendre, étant espagnol
d’origine, celui qui signe en France Michel de Toro, signe en Espagne
Miguel de Toro y Gisbert pour le Pequeño Larousse illustrado.
Dès 1920, ce dictionnaire reprend effectivement à l’identique dans
la forme et l’esprit le Petit Larousse illustré,
français, est-on tenté d’ajouter. L’Espagne est le premier pays
à bénéficier dès 1912 d’une adaptation du Petit Larousse illustré.
Le
rôle de Michel de Toro ne se limite pas aux dictionnaires monolingues,
son bilinguisme en a naturellement fait l’auteur tout désigné de
la première génération des dictionnaires bilingues français-espagnol,
espagnol-français. S’il s’agit vraiment d’outils de dépannage,
très pauvres en informations sémantiques, se réduisant à une sorte
d’outil immédiat de décodage et d’encodage sommaires, il est clair
que dans leur formule même, grâce à Miguel de Toro, ces petits dictionnaires
représentaient de très bons modèles qui pouvaient perdurer pendant
plus de trente ans sans pour ainsi dire aucun changement.
Dans
la mesure où l’homme s’est effacé derrière la maison éponyme
Larousse, il convient d’ajouter quelques éléments le concernant,
éléments qui font comprendre la grande estime dont Miguel de Toro
bénéficiait de la part de tous les lexicographes de la maison Larousse.
Miguel
de Toro fait en effet partie des premiers lexicographes de la Maison
Larousse à se munir d’une formation universitaire de très haut niveau
tout en même temps qu’il se consacre à la lexicographie monolingue
et bilingue. Il passe un doctorat ès lettres aux lendemains de la Seconde
Guerre mondiale, puis il devient correspondant de l’Académie espagnole
sans doute en 1950. Si on fait le bilan de son œuvre en 1951, telle
qu’elle est signalée dans la page des références du Dictionnaire
français-espagnol, au-delà de la direction en France du Petit
Larousse illustré et de la rédaction du Dictionnaire des débutants,
il a donc également dirigé, en Espagne, le Pequeño Larousse illustrado,
le Nuevo Pequeño Larousse illustrado, la nouvelle édition refondue.
De même qu’il est aussi l’auteur du Diccionario Escolar miniatura
illustrado (1024 pages), du Diccionario Larousse miniatura illustrado
(516 pages), du Guide interprète français-espagnol et espagnol-français
(112 pages), de L’Évolution de la Langue espagnole en Argentine
et d’un Fragmento Diccionario general de la lengua española.
Ainsi,
lors d’une visite rendue à Jean Dubois en 1995, ne fallait-il pas
être surpris que ce dernier m’ait confié toute son admiration pour
Michel de Toro, en tant que lexicographe. Par ailleurs, Jean Dubois
avait alors rendu un hommage particulier au Larousse des débutants,
parce que justement, bien que de petite taille, l’ouvrage s’avérait
remarquable d’intelligence pédagogique. On sait aujourd’hui qu’il
faut en effet considérer cet ouvrage comme le premier véritable dictionnaire
de langue conçu pour des enfants et ne correspondant pas à une dictionnairique
de la réduction. Nul doute que le bilinguisme de Miguel de Toro ait
aiguisé ses capacités à rédiger un ouvrage pour débutants.
En
réalité, il convient de dire aussi un mot sur le lexicographe encyclopédiste
qu’il représentait, au-delà du lexicographe en langue. Confronté
aussi bien dans le Petit Larousse illustré que dans le Pequeño
Larousse illustrado au problème de l’illustration, dans sa dimension
élucidante pour le lexique, il n’a pas hésité comme nous l’avons
démontré ailleurs à donner à l’illustration un rôle novateur
dans le Larousse des débutants. Le Nouveau Larousse des débutants
s’inscrira quant aux illustrations dans sa filiation, tout comme le
Dictionnaire du français contemporain (1966) lorsqu’il se métamorphosera
en Nouveau Dictionnaire du français contemporain (1980),
avec une préface significative de Jean Dubois sur le rôle de l’illustration
dans les technolectes.
Un
autre dictionnaire de langue sera l’héritier de telles conceptions :
le Lexis dans sa deuxième édition. Et en définitive, dans
la version de poche du Dictionnaire français espagnol, on retrouvera
cette dimension illustrée, avec des illustrations tirées du fond Larousse
utilisés et dans le Lexis et dans le Petit Larousse illustré.
Certes, cette dynamique particulière dans le dictionnaire bilingue
reste très embryonnaire, elle est cependant toujours vivante et pourrait
prendre un nouvel essor, à la manière de ces germes semés de longue
date qui attendent le moment favorable.
Il
est de bonne logique quantitative qu’à l’échelle du marché international,
en termes d’importance, l’espagnol représente la deuxième langue
chez Larousse. On ne saurait cependant trop insister sur le rôle majeur
qu’a joué Michel de Toro dans l’image même de la langue espagnole
chez Larousse. Un autre personnage va cependant prendre la relève en
offrant à la lexicographie bilingue espagnole Larousse un véritable
dictionnaire de langue, d’une dimension et d’une richesse en rien
comparables aux tout petits dictionnaires bilingues de dépannage de
Michel de Toro.
3.2.
Ramon García-Pelayo y Gross
Avec
lui, commence une deuxième génération de dictionnaires dont il va
être le porte-parole pour l’espagnol et son œuvre servira plus largement
de stimulant pour l’ensemble de la lexicographie bilingue de cette
période chez Larousse.
Ramon
García-Pelayo est un juriste espagnol6, d’une grande famille
de Malaga, installée pendant la guerre en France. C’est à partir
de fiches traditionnellement et patiemment constituées sur les deux
volets du dictionnaire bilingue que s’était construit son projet
lexicographique. Très bon lexicographe, le fait qu’il ait élaboré
presque seul l’œuvre première explique sans doute la cohérence
forte du dictionnaire qui paraît en 1967 : le Dictionnaire moderne
français-espagnol, espagnol-français. C’est à Paris qu’il
fait sa carrière en tant qu’enseignant à l’École supérieure
d’interprètes et de traducteurs de l’Université de Paris, puis
comme Maître de conférences à l’École nationale d’administration
et à l’Institut des sciences politiques de Paris. En tant que Membre
de l’Ilustre Colegio de Abogados de Madrid, Membre également de l’Academia
de San Dionisia de Ciencias, Artes y Letras, de l’Academia Boliviana
de la Historia de la Real Academia de Bellas Artes de San Telma et de
l’Academia Argentina de Letras, il ne manque pas de contacts et de
références littéraires. À la fois installé dans le monde concret
et efficace de l’interprétariat et dans l’univers littéraire,
il disposait d’un large spectre d’observation pour faire aboutir
son grand dictionnaire.
Associé
à son collègue français, Jean Testas, Agrégé de l’Université,
Maître de conférences à l’École nationale d’administration et
Responsable des études hispaniques à l’École des hautes études
commerciales de Paris, avec la collaboration, pour la rédaction, de
son frère Fernando, de Micheline Durand, interprète et collègue,
sans oublier Jean-Paul Vidal, diplômé de l’Université de Madrid
et de l’École supérieure d’interprètes, il offre à la Librairie
Larousse un dictionnaire « moderne » fondé sur la reconnaissance d’un
fait quantitatif : « Près de deux cents millions d’hommes s’expriment
aujourd’hui en espagnol » et « une vingtaine de nations utilisent
cette langue dans les organisations internationales » est-il précisé
au seuil de la Préface. Il faut en effet remettre dans son contexte
français un tel dictionnaire. Les études espagnoles pâtissent alors
de la concurrence avec l’allemand qui, en termes de prestige, et par
bonne politique de réconciliation avec l’Allemagne, tient le haut
du pavé, juste après l’anglais. Ce dictionnaire représente la première
étape d’une valorisation de la langue espagnole qui aujourd’hui
a su conquérir la seconde place après l’anglais.
Analysé
a posteriori, ce dictionnaire de 1967 reste encore perçu aux
yeux des lexicographes de Larousse et des spécialistes comme un ensemble
particulièrement cohérent, beaucoup plus que ne l’étaient dans
le même temps les dictionnaires bilingues en direction de l’anglais
ou de l’allemand. Aussi, ce grand dictionnaire n’a-t-il jamais été
abandonné, il connaîtra au contraire, tout au long de la seconde moitié
du XXe siècle et jusqu’au début du XXIe siècle,
diverses refontes. La question s’était pourtant à nouveau posée
pour l’ensemble de la lexicographie bilingue Larousse, au moment de
la mise en orbite éditoriale des Saturne (les « grands » dictionnaires
bilingues Larousse) : devait-on mettre en chantier de nouveaux dictionnaire
ou au contraire refondre l’existant ? C’est ce dernier choix qui
a présidé pour l’espagnol. Les bases étant suffisamment pertinentes,
on pouvait se contenter de le moderniser. Entre temps, des outils monolingues
tels que le Dictionnaire du français contemporain, le Lexis
et le Petit Robert rendaient les refontes et mises à jour beaucoup
plus efficientes.
La
qualité même du dictionnaire de 1967 avait permis un relâchement
de la vigilance éditoriale pendant une vingtaine d’années. Cependant,
comme on vient de l’évoquer, en 1987, en entrant dans la collection
Saturne, le dictionnaire de Ramon García-Pelayo bénéficie d’une
refonte, avec un ajout de 10 000 mots environ. En 1992, une nouvelle
refonte intègre 20 000 ajouts, enfin, après une petite mise à jour
en 1998, il fait l’objet, au début du XXIe siècle et
sous la responsabilité d’Elvira de Moraga, d’une nouvelle refonte,
à la faveur notamment d’un nouveau canevas élaboré pour la langue
espagnole. Établi par Elvira de Moraga, ce canevas de langue espagnole
comporte environ 32 000 mots. il est notamment destiné à être utilisé
en direction du français, de l’anglais, de l’allemand et de l’italien.
Le
fait même que l’ouvrage n’ait pas été abandonné, mais constamment
soumis à des révisions ou à des refontes, montre bien qu’au-delà
des méthodes plus rigoureuses mises en œuvre, compte tenu de la qualité
des articles et de leur arborescence, l’accent a surtout été porté
sur le corpus, pour qu’il soit le plus vaste possible. C’est effectivement
ce qui est souligné dans la préface de l’édition de 1992. « C’est
en prenant pour source des quotidiens, des revues à caractère général,
des revues spécialisées et des extraits d’œuvres littéraires des
plus grands auteurs français et espagnols que celui-ci a été constitué. »
Aussi, les effort propres aux éditions successives, par exemple pour
celle de 1992, ont-ils porté sur l’analyse de nouveaux domaines tels
que ceux définis par l’informatique, le nucléaire, l’environnement,
cités par les éditeurs préfaciers. L’accent a également porté
sur l’élargissement de domaines tels que les télécommunications,
l’économie, la médecine, la biologie et le sport. Il s’agit avant
tout de rendre compte de l’évolution de la langue « dans le sens
d’une plus grande perméabilité aux langues de spécialité ». Les
modifications structurelles sont de fait mineures et relèvent pour
ainsi dire de la présentation typographique. Ainsi, « tout changement
de catégorie grammaticale au sein d’un article est désormais signalé
par un losange ».
Quant
à la toute dernière édition en cours d’élaboration, sous la direction
d’Elvira de Moraga, s’il est difficile d’en révéler les nouveautés,
on peut simplement dire qu’elle procède d’une même démarche,
celle propre à une refonte de qualité, en partant d’une analyse
toujours plus fine du corpus, le tout vivifié par un canevas révisé.
On reste néanmoins dans la même dynamique, en partant d’un bon dictionnaire.
Une conclusion s’impose, lorsque le premier dictionnaire a été conçu
avec soin et qu’il a été adopté par le public, on répugne légitimement
à bâtir un nouveau dictionnaire. Révisions et refontes suffisent
alors à lui garder sa pertinence.
4. Quelques
remarques d’ordre méthodologique
Au
terme de ce voyage en terres lexicographiques et dictionnairiques bilingues
et laroussiennes, quelques suggestions rapides peuvent être formulées,
suggestions dépassant le seul territoire des éditions Larousse.
.
4.1.
La fructueuse distinction quémadienne entre lexicographie et dictionnairique
et d’heureuses associations au bénéfice des dictionnaires bilingues
Il
importe tout d’abord de bien distinguer la lexicographie (recherche
scientifique sur des ensembles de mots sans avoir pour finalité nécessaire
la production d’un dictionnaire) et la dictionnairique (la
prise en considération de toutes les contraintes propres à un dictionnaire
qu’il faut diffuser à un public déterminé, dans les meilleures
conditions éditoriales).
Lorsqu’on
a affaire à des maisons aussi sérieuses que Larousse ou Le Robert,
dans la mesure où chacune de ces maison d’édition est soumise à
cette double dynamique (la recherche qui se situe en principe en amont ;
la dictionnairique qui se déploie en parallèle et en aval), on constate
que la gestion parallèle de la lexicographie et de la dictionnairique
peut, malgré de gros efforts, se solder par une recherche lexicographique
qui reste à approfondir. Le temps manque toujours en effet : il faut
bien que les dictionnaires paraissent, et au reste, les universitaires
sont les premiers à en bénéficier. Il y a une logique éditoriale
qui s’inscrit forcément dans un calendrier contraignant.
De
son côté, l’Université et le CNRS peuvent susciter des travaux
lexicographiques de choix, à travers les thèses et les travaux des
chercheurs, inscrits dans une logique à plus long terme. Faire en sorte
que l’Université puisse apporter ici des travaux dont la finalité
soit d’améliorer la lexicographie et la dictionnairique bilingue
dans son ensemble pourrait constituer un objectif pertinent.
Il
serait par exemple possible de mettre à l’étude la notion de « canevas »
pour la langue française, langue source, d’examiner les problématiques
posées par une typologie des « canevas » et de réfléchir à leur
articulation. Ce que font ici les maisons d’édition avec courage
et à des fins pratiques pourrait opportunément faire l’objet d’une
étude scientifique.
On
pourrait également réfléchir à la l’élaboration d’un « canevas »
relevant non pas d’un classement formel mais d’un classement onomasiologique,
en jouant des nouvelles possibilités informatiques. Croiser les deux
grilles onomasiologiques et sémasiologiques mérite d’être tenté.
Dans le filière de Boissière (le Dictionnaire analogique, 1862)
et de Wartburg et Hallig (le Begriffssystem, 1951), les travaux
manquent. Au moment où les produits informatiques offrent la possibilité
de traiter les langues dans leur vraie dimension analogique, de nouvelles
recherches lexicographiques sont à susciter dans cette perspective.
Il
va sans dire que d’autres pistes sont à emprunter et que nos amis
lexicographes-dictionnaristes des maisons d’édition pourraient nous
en suggérer quelques-unes.
4.2.
Le développement souhaitable des gloses culturelles et lexiculturelles
Au-delà
de cette attitude générale consistant à bien distinguer la lexicographie
de la dictionnairique, la notion de glose et de lexiculture pourrait
bénéficier d’un regain d’attention tant en dictionnairique qu’en
lexicographie. Ici, c’est du côté de la dictionnairique que la réflexion
a avancé. Depuis une décennie environ, on voit en effet naître au
cœur des dictionnaires, pour le plus grand profit des lecteurs, des
« encadrés culturels », français ou espagnols par exemple, c’est-à-dire
des informations de type culturel et encyclopédique »7
selon la formule des auteurs du Dictionnaire compact français-espagnol
Larousse (2000).
Ainsi,
une double liste est-elle présentée dans la Préface (p. XVIII) de
ce dernier dictionnaire : une « Liste des encadrés culturels espagnols »
et une « Lista de los recuadros culturales franceses ». Les items qui
les constituent colorent efficacement chacune des deux langues en tant
que porteurs d’une civilisation à bien saisir. En vérité, il s’agit
là en termes dictionnairiques d’une application sur papier d’une
démarche hypertextuelle. Ce qui se distribue en effet dans un deuxième
plan sur l’écran informatique, parce que ne relevant pas de la description
linguistique à proprement dit, peut se retrouver dans le dictionnaire
papier dans un encadré, se dissociant ainsi du texte de nature sémantique
de l’article.
C’est
d’une certaine façon, à la manière d’un cheval de Troie, la dimension
« lexiculturelle » chère à Robert Galisson qui pénètre ainsi dans
le dictionnaire bilingue. La lexiculture, c’est-à-dire la culture
courante en dépôt sous les mots, celle qui est implicite derrière
des mots comme énarque (de la prestigieuse ENA, technocratique ?),
de l’accordéon (du bal musette et de Giscard d’Estaing),
du muguet (du 1er mai) pour le français, n’a pas
encore bénéficié de recherche systématique.
Des
travaux lexicographiques manquent dans cette perspective, parce qu’en
définitive tout reste à faire concernant cet aspect que l’on croit
ne pas être sémantique, mais qui relève néanmoins de la connotation
partagée, tellement partagée qu’on n’ose la mentionner. La formule
qui présidait au moment du structuralisme tout puissant, que l’on
pourrait formuler par « hors sémème point de salut », ne vaut plus
aujourd’hui et surtout pas dans un dictionnaire bilingue où la notion
d’écart culturel est fondamentale pour une bonne traduction. À travers
ces encadrés, perce déjà cette nouvelle dynamique qui double la définition
en langue d’une définition en culture. Que des travaux soient conduits
en lexicographie dans ce domaine semble souhaitable. Les dictionnaristes
nous y poussent.
4.3. Du
choix déterminant du locuteur-rédacteur pour le canevas
L’élaboration
du canevas de chacune des parties d’un dictionnaire bilingue fait
partie des points d’ancrage essentiels du renouvellement des démarches.
D’emblée, on se situe dans une démarche lexicographique, prédictionnairique
en quelque sorte. Et c’est ici qu’au demeurant les discussions,
les débats, les choix sont plus lexicographiques que ditionnairiques.
Plusieurs réflexions peuvent être faites.
Tout
d’abord, en ce qui concerne la constitution de chacun de ces canevas,
qui n’est ni tout à fait celle d’un dictionnaire monolingue, ni
tout à fait celle d’un simple squelette de la langue. Il y a là
un travail lexicographique à conduire, qui certes peut s’appuyer
sur de très belles descriptions en synchronie, comme celle de Jean
Dubois avec le Dictionnaire du français contemporain,
mais qui sans doute supposerait une importante réflexion lexicographique.
Pour
chaque langue, on peut ainsi réfléchir sur la nature même du canevas.
Par exemple, quel degré de diachronie ou quelle épaisseur synchronique
intégrer ? Quels registres de langue relever et jusqu’où ? Quel degré
d’encyclopédisme insérer au sein de la description de la langue,
quel rôle attribuer aux noms propres dérivés (félinien ? kafkaïen ?
gaullien, gaulliste ?) ? Quel degré de phraséologie proposer ? Jusqu’où
aller dans la description des expressions, des proverbes ? Intégrera-t-on
des citations patrimoniales (« À vaincre sans péril, on triomphe sans
gloire », Corneille), des mots historiques (« Après nous le déluge »,
Louis XV ; « Paris vaut bien une messe », Henri IV) ?
Ensuite8,
le choix du locuteur natif pour le canevas mérite réflexion. De manière
classique, on choisit à bon droit en effet un locuteur natif pour construire
le canevas de la langue source. Il semble alors naturel de faire appel
à un locuteur bilingue versé dans l’art de la traduction, en tant
que locuteur natif de la langue source, spécialiste de la langue cible.
Or c’est peut-être là où le bât blesse. Parce que ce dernier n’a
pas la formation du lexicologue et lexicographe monolingues qui place
au centre de ses intérêts sa propre langue, avec tout l’esprit critique
qui y correspond. F. V. Hausmann suggère donc que l’on confie le
canevas à un spécialiste de la langue source. Il me semble qu’il
serait peut-être souhaitable de confier l’élaboration du canevas
à une équipe double, constituée de deux locuteurs natifs, de formation
distincte.
Il
faudrait probablement associer, d’une part, un locuteur natif de la
langue source spécialiste de la langue cible et, d’autre part, un
locuteur natif de la langue source spécialiste de la langue source.
Il s’agit en effet de combiner les approches et les expériences.
Il resterait à réfléchir à la procédure d’élaboration du canevas
(en parallèle ? simultanément ? successivement ?).
Il
est en tout cas curieux, voire anormal, que les spécialistes de la
métalexicographie monolingue ignorent pour la plupart les méthodologies
des dictionnaires bilingues et les problèmes qui y sont inhérents.
Dans
la même dynamique associative, il y a dans l’élaboration même des
canevas destinés aux dictionnaires bilingues, bien des remarques et
des éléments qui renverraient aux dictionnaires monolingues. L’approche
contrastive est particulièrement éclairante pour chacun des systèmes
linguistiques mis en corrélation. Élaborer un bon dictionnaire bilingue
est sans doute l’occasion de revoir, de préciser le dictionnaire
monolingue. Or, il n’est pas du tout sûr que dans un contexte économique
qui n’a plus les heureuses résonances des « trente glorieuses »,
il y ait actuellement le luxe de personnel suffisant dans les maisons
d’édition pour qu’un tel retour ait bien lieu, et que cette tâche
consistant à mettre en osmose les travaux propres à la lexicographie
et à la dictionnairique bilingues profite à la lexicographie et à
la dictionnairique monolingues
Enfin,
on ne situe pour l’heure la démarche que dans le cadre d’un classement
alphabétique formel, sémasiologique. Celui-là même qui, depuis le
XVIIe siècle, a été le plus développé. Il convient cependant
aujourd’hui, l’informatique nous y poussant, de réfléchir à un
canevas onomasiologique, comme nous l’avons déjà évoqué. Il s’agit
en réalité de lutter contre un réflexe qui se répand auprès des
jeunes générations, réflexe consistant à consulter d’abord les
moteurs de recherches de Yahoo, Google, en passant par
Voilà. Pourquoi ces moteurs de recherche sont-ils en effet en train
de concurrencer parfois nos dictionnaires monolingues et en partie nos
dictionnaires bilingues ? Parce que la recherche mise en œuvre procède
d’un réflexe onomasiologique, naturel. La consultation d’un dictionnaire
alphabétique ne doit pas faire oublier qu’elle relève d’une pratique
arbitraire acquise, celle d’un classement formel qui dissémine les
mots selon l’alphabet, au mépris du rapprochement logique des hyponymes
et de leurs cohyponymes.
4.4. Dictionnairique
et illustration
Avec
l’illustration, un domaine presque vierge est laissé tout entier
à la dictionnairique, un domaine que les lexicographes auraient sans
doute dès maintenant intérêt à investir. Çà et là certes, quelques
doctorats sont en cours sur le sujet, mais les recherches restent à
cet égard très insuffisantes, souvent considérées, à tort, comme
de seconde zone. L’idée qui préside toujours est celle que l’on
trouve par exemple sur la quatrième de couverture du Larousse de
poche français espagnol : « En plus, des planches de dessins proposent
un vocabulaire technique par thème ». Ce « en plus » est à lui seul
éloquent : l’illustration relève encore d’un supplément d’âme,
même si justement, ce sont les éditions Larousse qui sont indéniablement
en pointe dans ce domaine. Il n’y a pas de fait, pour l’heure, de
recherche suffisante sur le sujet et sur la complémentarité des langages
sémiotiques. Quels articles nécessitent une illustration ? Quel type
d’illustration ? Monofigurale ou polyfigurale ? Syntagmatique ou paradigmatique ?
Monosémique ou polysémique ? Scalaire ou ascalaire ? Anaphorique ? Simple
ou complexe ? Et dans ce dernier cas, terminologique, typologique, plurielle
ou ordonnée ?9
Les
dictionnaires « visuels » existent, des tentatives très intéressantes
sont nées dans les années 1960-1970 chez Duden, la terminologie est
aussi à l’origine de quelques bons ouvrages tels que le « What’s
what ? Qu’est-ce que c’est ? » (1981) ou encore tels que le Dictionnaire
visuel de Jean-Claude Corbeil. Mais il reste un travail de fond à mettre
en œuvre pour tout ce qui concerne le dictionnaire « illustré », associant
texte et illustration dans un rapport encore mal cerné. Choisira-t-on
une illustration liée ou dissociée de l’article ? Isolée ou balisée
et analogique ? Fidèle, complémentaire ou extensive ? Prototypique,
neutre ou esthétisante ? Etc.
En
vérité, au moment où les supports électroniques se développent,
où le multimédia est réclamé, il ne faudrait pas que cette réflexion
échappe à tous ceux qui ont pour mission la description des vocabulaires
auprès des différents publics. Car comme on le sait, il n’y a pas
de bonne dictionnairique sans bonne lexicographie.
5. Conclusion.
À
travers la maison Larousse et ses dictionnaires bilingues qui s’imposent
souvent par leur qualité et l’ampleur des gammes offertes sur le
marché, notamment dans les pays latins, se posent en fait toute une
série de questions concernant l’ensemble de la lexicographie bilingue
dont on vient de lister sans doute une petite partie.
Il
a fallu attendre la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie
française, avec son premier volume paru en 1992 pour que soit cité
le « dictionnaire bilingue », entre les syntagmes « dictionnaire de
langue » et « dictionnaire encyclopédique ». C’est une place pour
le moins symbolique ! Entre langue et culture.
Le
champ de recherche reste immense et de la même manière que notre lexicographie
européenne monolingue est née des dictionnaires bilingues au XVIe
et XVIIe siècles, il semble bien qu’aujourd’hui nous
bénéficiions d’une renaissance de la réflexion grâce aux lexicographes
spécialistes des dictionnaires monolingues et aux lexicographes spécialistes
des dictionnaires bilingues. Il y a de hauts lieux où souffle l’esprit
de cette Renaissance, animé par d’incomparables métalexicographes
et lexicographes. Ils ont été pour un très grand nombre rassemblés
à l’école interlatine des hautes études en linguistique appliquée,
en son Séminaire rassemblé en 2003 à San Millan de la Cogolla. L’image
chère à Larousse de la Semeuse y prend toute sa valeur symbolique.
BIBLIOGRAPHIE
FERRARIO Elena ;
PULCINI Virginia, La lessiografia bilingue tra presente e avvenire,
Edizioni Mercurio, 2002.
GUILPAIN, Micheline ;
PRUVOST, Jean, (dir.), Pierre Larousse, Du Grand Dictionnaire au
Petit Larousse, Collection Lexica, H. Champion, 2002.
PRUVOST, Jean,
Dictionnaires et nouvelles technologies, PUF, 2000.
PRUVOST, Jean,
Les dictionnaires de langue française, Collection Que sais-je ?
PUF, 2002.
SZENDE, Thomas
(dir.) :
Dictionnaires
bilingues, Méthodes et contenus, Champion, Biblioth. de l’INaLF,
2000.
Les
écart culturel dans les dictionnaires bilingues, H. Champion, 2003.