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Juillet 2007

Escuela Interlatina de Altos Estudios en Lingüística Aplicada

La Lexicografía plurilingüe en lenguas latinas : patrimonio, actualidad, perspectivas

San Milán de la Cogolla, La Rioja España, 22-25 octobre 2003 

LA LEXICOGRAPHIE BILINGUE NÉOLATINE

DES ÉDITIONS LAROUSSE

HISTOIRE, TYPES ET MÉTHODES 

Jean Pruvost

Université de Cergy-Pontoise,

Laboratoire CNRS, Métadif (UMR 8127). 
 

     Comment organiser un voyage au long cours à travers la lexicographie et la dictionnairique bilingues chez Larousse, une maison qui a plus de 150 ans d’expérience, pour la lexicographie monolingue, et cent ans d’expérience, pour la lexicographie bilingue1, dans moins de deux décennies ?

      Tout d’abord, en rappelant les points de vue de Pierre Larousse et de ses successeurs, dans le cadre général d’une grande maison d’édition. Il nous faudra ainsi souligner qu’une maison d’édition aussi ancienne et aussi prestigieuse que la maison Larousse dispose d’un substrat philosophique et linguistique, qu’il ne faut pas négliger pour comprendre l’esprit qui anime les équipes. Cet esprit est celui insufflé par Pierre Larousse, qui n’était pas bilingue, mais qui cependant manifestait des conceptions linguistiques précises. À ce dernier, on doit également une pratique du travail collectif avec, par cooptation, la constitution d’équipes importantes. Et l’on retrouve là, véhiculés de génération en génération, une certain état d’esprit et une dynamique qui perdurent depuis les successeurs immédiats de Pierre Larousse, tels que Claude Augé et Paul Augé, jusqu’à Philippe Merlet, actuel directeur de Larousse. Au reste, situer la lexicographie et la dictionnairique bilingues dans l’ensemble plus large de la maison d’édition s’impose plus particulièrement pour la Maison Larousse : on rappellera en effet que certains lexicographes s’y sont illustrés avec talent à la fois par leur compétence d’auteur de dictionnaire monolingue et par celle d’auteur de dictionnaires bilingues.

     Ensuite, sera venu le moment d’établir une chronologie de toutes les publications Larousse en lexicographie bilingue néolatine. Comme toute aventure humaine qui s’étale sur une période recouvrant plusieurs générations, et donc plusieurs mouvements de pensées dans le domaine de la linguistique mais aussi des technologies exploitées, il conviendra de distinguer les différentes métamorphoses théoriques et pratiques à la source d’une évolution sensible.

      La liste des ouvrages étant constituée et les grandes étapes étant déterminées, on pourra alors se montrer plus précis pour la lexicographie bilingue français-espagnol, espagnol-français, dans la mesure où celle-ci est très mêlée à l’histoire des éditions Larousse. Sans anticiper, précisons par exemple que l’Espagne a la première bénéficié en Europe d’un Petit Larousse monolingue : le Pequeño Larousse illustrado.  

     Enfin, pour conclure, nous nous permettrons d’exprimer quelques points de vue sur les méthodes mises en œuvre, points de vue exprimés de l’extérieur à double titre, avec le regard de celui qui est habitué aux dictionnaires monolingues et du candide qui n’a jamais été confronté à l’élaboration d’un dictionnaire bilingue.  
 

1. Du fondateur, Pierre Larousse, à ses heureux successeurs.  

     Il s’agit en somme de s’intéresser à Pierre Larousse et à ses épigones, et donc à la pensée laroussienne en matière de langues romanes, de traduction et de lexicographie. En réalité, le simple fait que la maison Larousse ait élaboré dès la seconde moitié du XIXe siècle, au moment où la linguistique historique s’épanouissait, des dictionnaires de langue et des dictionnaires encyclopédiques, tout en offrant sur le marché des ouvrages didactiques, a impliqué une réflexion pertinente sur le sujet. 

1.1. Pierre Larousse : un linguiste qui n’est pas bilingue… 

      On s’accorde aujourd’hui à prendre en compte, avec plus d’attention que pendant première moitié du XXe siècle, les propos de Pierre Larousse dans le domaine de la langue. On se souvient à cet égard que, dans l’article autobiographique qui lui est consacré dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, il est présenté comme un « grammairien, lexicographe, littérateur ». Même si, de fait, Pierre Larousse, à l’inverse de nombre d’auteurs de dictionnaires monolingues, n’est pas bilingue ou expérimenté en d’autres langues que sa langue maternelle (alors que c’est le cas, par exemple, de Prudence Boissière, d’Émile Littré, de Poitevin, de Paul Imbs, de Bernard Quemada, de Paul Robert, etc.), il n’en a pas moins fait une place sensible, d’une part, à la réflexion sur la traduction et, d’autre part et surtout, à la description des dictionnaires bilingues.

      Pierre Larousse bourguignon d’origine, né en 1817 à Toucy et instituteur formé dans la structure toute nouvelle des Écoles Normale instaurée par François Guizot, n’a pas d’autre expérience linguistique que celle des patois et de l’argot qui l’intéressent. Il n’en reste pas moins qu’il est très sensible à la linguistique historique et qu’il est parmi les tout premiers à se montrer en définitive à la fois lexicographe et métalexicographe comme en témoigne sa très longue préface où sont passés en revue, avec une pertinence qui étonne, tous les grands dictionnaires ayant précédé le sien où qui sont contemporains.

      Dans ce cadre précis du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, préface et corps de l’ouvrage, il ne manque pas de donner son point de vue ou de reprendre celui de ceux qui ont travaillé pour lui. Et l’on sait qu’en matière de dictionnaires, il était très attentif aux articles y correspondant. 

1.2. La Préface du Grand Dictionnaire universel.  

      Cette très longue préface de 76 pages, de format in-quarto, ne fait pas place aux dictionnaires bilingues, mais un chapitre y est consacré aux « ouvrages lexicographiques, encyclopédiques, biographiques chez les nations étrangères ». Concernant les langues romanes, deux dictionnaires monolingues font alors l’objet d’un développement pertinent : le Vocabulaire de la Crusca, publié en 1612, et le Dictionnaire de la langue castillane.

     En explicitant la genèse du Vocabulaire de la Crusca ainsi que les critiques contemporaines qui étaient adressées à ce dictionnaire qui avait pour épigraphe et devise « Il più bel fior ne coglie » (Il en recueille la plus fine fleur), Pierre Larousse montre tout l’intérêt qu’il porte à cette lexicographie académique, fondée sur la « grande richesse des exemples choisis avec une rare sagacité et puisés aux sources les plus pures ». L’article qu’il consacre à ce dictionnaire lui donne l’occasion de citer des extraits de la préface, et de rappeler indirectement le caractère de faux bilingue dudit Vocabulaire, qui fait ajouter, après la définition, « les expressions équivalentes en grec et en latin ». Pierre Larousse remet alors en cause ce choix : « À quoi peuvent servir, dans un dictionnaire italien, les équivalent grecs et latins ? À égarer les esprits. Quand une langue est parvenue à un certain degré de maturité, on peut dire qu’elle est émancipée et qu’elle n’a plus d’ancêtres ; les transformations successives que ses vocables ont subies sont si complètes, qu’elles semblent nées de sa propre essence. » Suivent alors de longs commentaires très intéressants quant aux conceptions lexicographiques de Pierre Larousse. Un point est à retenir concernant notre objet : Pierre Larousse se situe résolument en synchronie, donnant la priorité à l’usage d’une langue vivante, contrairement à Littré que tenaille l’image de la langue classique. Tourné vers l’avenir de la langue, tout son travail prédisposait à fonder des équipes propices à l’aventure des ouvrages bilingues. C’est ce que mettront en place ses successeurs directs, Claude et Paul Auger.

      C’est seulement un gros paragraphe qui est dévolu au Dictionnaire de la langue castillane, par l’Académie royale espagnole, mais dans la mesure où peu d’ouvrages sont cités dans ce chapitre, sa seule mention est révélatrice d’un intérêt. Ce dictionnaire « très-recherché » est décrit avec sa préface « relative à la composition de ce grand ouvrage », et ses « trois discours sur l’origine de la langue castillane, sur les étymologies et sur l’orthographe, avec une liste des auteurs choisis par l’Académie pour servir d’autorité à ses décisions ». Larousse signale alors l’édition donnée à Madrid en 1770, l’abrégé publié en 1780. Et concernant ce dernier ouvrage, il rappelle que ce volume « souvent réimprimé, même en France » est très répandu et « supplée en quelque sorte au grand dictionnaire dont il est extrait ». Pierre Larousse est attentif aux changements et il signale que « dans la 5e édition, 1817, l’Académie espagnole admit des changements si considérables pour l’orthographe des mots, que son dictionnaire ne s’accorde plus avec les livres espagnols imprimés antérieurement à cette réforme. »

      Souci d’actualité, suivi de la lexicographie espagnole de haute qualité, là également, ce sont des attitudes qui feront de la maison Larousse une maison d’édition attentive à la lexicographie étrangère, néolatine, notamment. 

1.3. Quelques définitions du Grand Dictionnaire universel. 

     Dans le corps de l’ouvrage, la réflexion sur les dictionnaires bilingues n’est certes pas absente, cependant, force est de constater à travers les articles consultés qu’elle n’est évidemment pas centrale. 

     1.3.1. L’article « dictionnaire ». 

     Ainsi, dans la définition du mot dictionnaire, tout en ne relevant pas d’un développement particulier, le dictionnaire bilingue n’est pas oublié.

     « DICTIONNAIRE s. m. (lat. dictionarium ; de diction, locution). Recueil des mots ou d’une catégorie de mots d’une langue, rangés soit par ordre alphabétique, soit par ordre de matières, soit par analogies, et expliqués dans la même langue ou traduits dans une autre : Le DICTIONNAIRE de l’Académie. Un DICTIONNAIRE latin-français, français-espagnol. Un DICTIONNAIRE polyglotte. Le DICTIONNAIRE du vieux langage. Un DICTIONNAIRE d’argot. Le DICTIONNAIRE poissard. Il serait à désirer, ce me semble, qu’on joignît au DICTIONNAIRE une grammaire française ; elle soulagerait beaucoup les étrangers, que nos phrases irrégulières embarrassent souvent. (Fén.) »

     À mieux y regarder, cette définition laisse une place notable au bilinguisme, avec une définition générale qui inclut dans ses marque générique le fait que les mots puissent être traduits dans une autre langue. Dès que sont donnés les exemples, dans une logique presque pragmatique, sitôt le Dictionnaire de l’Académie évoqué, est d’abord cité le dictionnaire latin-français pour ensuite signaler le dictionnaire de langue néolatine, le dictionnaire français-espagnol. D’une certaine façon, il s’agit d’un hommage rendu par Pierre Larousse aux langues latines et plus particulièrement à une grande langue latine, l’espagnol. L’article s’achève alors par un développement consacré à l’« ouvrage dans lequel on traite, par ordre alphabétique, les matières relatives à une science, à un art, à un objet quelconque, ou même à toutes les connaissances humaines » qui s’exemplifie par le Dictionnaire encyclopédique, suivi d’une cohorte de dictionnaires spécialisés, tels que des dictionnaires de médecine, d’histoire naturelle, de peinture, etc.

     Il convient également de repérer que la seconde expression donnée tout de suite après l’expression consacrée, « c’est un dictionnaire vivant », caractérise les dictionnaires bilingues : « Traduire à coups de dictionnaires », c’est-à-dire « se servir fréquemment du dictionnaire pour traduire les mots d’une langue que l’on étudie ou que l’on ne sait qu’imparfaitement ». 

      1.3.2. L’article « traduction ». 

      Pierre Larousse consacre opportunément un très long article de quatre colonnes serrées à la traduction dont il reprend l’historique avec des points de vue toujours nuancés. « Nous ne sommes plus à l’époque où l’on raillait les traducteurs » déclare-t-il à la fin de commentaires divers sur des traductions réussies. Pas un mot cependant sur l’outil privilégié de la traduction que représente le dictionnaire bilingue. On ne peut que s’en étonner. On ne trouvera pas même la reprise de l’expression consacrée : « traduire à coups de dictionnaires ».  

      1.3.3. Les articles « Espagne », « Portugal ». 

      Chercher aux articles espagnol, portugais, italien, des informations sur la langue est vain si l’on s’intéresse à la langue et aux ouvrages qui y sont consacrés. C’est en effet au cœur de l’article Espagne et Portugal, que l’on trouvera des informations et sur la langue et sur les dictionnaires qui en relèvent. Quant à l’italien, la bibliographie qui nous intéresse semble avoir été oubliée au profit de longues descriptions sur l’art et l’Antiquité romaine.

      Ainsi, l’article consacré à l’Espagne s’achève-t-il sur une bibliographie organisée où figure une rubrique très riche de dictionnaires de spécialité (d’histoire, de géographie, d’histoire naturelle, etc.), mais aussi des dictionnaires de la langue (p. 891, tome 7). Quels sont les ouvrages cités ?

     « Le Diccionario de la lengua castellana, pour la R. Academia española (Madrid, 1726, 6 vol. in-fol.), le Diccionario castellano, por el P. Est. de Terreros Pando (Madrid, 1786, 4 vol. in-fol.), le Panlexico, diccionario universal de la lengua castellana, por J. Penalver (Madrid, 1846, petit in-fol.), le Diccionario general de la lengua española, escrito bajo la direccion de J. Caballero (8e édition, Madrid, 1860, 2 vol. gr. In-4°) ; il y en a une édition de 1849 en un seul vol. in-fol.) ; Diccionario enciclopedico de la lengua española con todas las voces, frases, refranes  locuciones usadas en España y las Americas españolas, por A. Ulloa, G. Vidal, P. Sanson, N.-F. Cuesta, R. Aguilera, etc. (Madrid, 1860-1862, 2 vol. petit. In-4° ; il y en a une édition de 1855-1856, aussi en 2 vol. in-4°) ; Diccionario etimologico de la lengua castellana, par P. F. Monlau (Madrid, 1856, in-8°) ; Diccionario trilingue, castellano, bascuence y latin, por Larramendi ; nueva edicion por Pio de Zuazua (Saint-Sébastien, 1854, in-fol.) ; Diccionario universal frances-español y español-frances, bajo la direccion de R.-J. Dominguez (Madrid, 1846, 6 tom. Gr. In-8°) ; Grand dictionnaire général français-espagnol et espagnol-français, par Saint-Hilaire Blanc, revu et corrigé pour la rédaction espagnole par A. de Jover (Paris, 1862, 2 vol. gr. In 8°, Diccionario español-ingles y ingles-español, por T. Connelly (Madrid, 1798, 4 vol. in-4°). »

      Une telle liste, reproduite intégralement pour les dictionnaires de langue, est éloquente : elle témoigne s’il en était besoin de l’intérêt porté par Pierre Larousse à la langue espagnole. 

      Un même traitement, étonnamment riche, est réservé au Portugal. « Le Diccionario da lingua portugueza, por Mores e Silva (Lisboa, 1831, 2 vol. pet. in-fol.) ; Diccionario da lingua portugueza, publicado pela Academia real das sciencias de Lisboa (Lisboa, 1793, in-fol., t. Ier, le seul publié) ; l’introduction renferme des détails satisfaisants sur l’origine de la langue et de la littérature portugaise ; Diccionario da maior parte dos termos homonymos e equivocos da lingua portugueza... por Ant.-Mar. Do Couto (Lisboa, 1842, in-fol.) ; Novo diccionario critico e etymologico da lingua portugueza, precedido de huma introduccao grammatical, por Fr. Salano Constancio (Paris, 1858, in-4°) ; Diccionario poetico, para o usu dos que principao a exercitar-se na poesia portugueza, por Candido Luzitano (Lisboa, 1794, 2 vol. in-4°) ; Vocabulario portuguez e latino, por Raph. Bluteau (Coimbra, 1712, 10 vol. in-fol.) ; Glossario de palavras e phrases da lingua franceza, que se tem introduzido na locucao portugueza moderna, por Fr.-Francisco de Saohuiz (Lisboa, 1827, in-4°) ; Diccionario da lingua portugueza de Eduardo de Faria, quarta ediçâo, pra uso dos Portuguezez et Brazilieros, refundida correcta et augmentada por D. Jose-Maria d’Almeida et Aurajo-Correa de Laceda (Lisoba, 1858-1859, 2 part. in-4°) ; Diccionario portuguez e latino, por J. da Fonseca (Lisboa, 1771, in-fol.) ; Dictionnaire des langues portugaise et française, por Jos. Marques (Lisbonne, 1775, 2 vol. in-fol) ; Diccionario portuguez, francez e latino, por Costa e Sa (Lisboa, 1794, in-fol.) ; Nouveau dictionnaire portugais-français, par J.-J. Roquette, et français-portugais, par Fonseca (Paris, 1841, 2 vol., in 8°) ; Diccionario portuguez e braziliano… por *** (Lisboa, 1745, in-8°) ; Le Nouveau guide de conversation en français et en portugais, par J. de Fonseca (1853) ; Diccionario dos synonymos e epitetos da lingua portugueza, por Roquette et Fonseca (1854) ; Nouveau guide de la conversation en français et en portugais, revu par le docteur Caetano Lopez de Moura (1854) ; A new pocket edition of the portugueze and english language from Veyra’s Diction. (1854). »

      Outre cette dernière édition anglaise qui nous donne une attestation de la formule encore non installée en France du « dictionnaire de poche », une telle liste se révèle très éclairante. D’abord, parce qu’elle met en relief l’attention soutenue portée à l’œuvre lexicographique du Portugal, tout au long de son histoire, ensuite, parce qu’elle préfigure l’intérêt que portera la maison Larousse aux éditions pratiques, aux guides de la conversation, ici suivis dans leurs moindres rééditions. 

1.4. Les dictionnaires bilingues de langue néolatine signalés et/ou commentés dans le corps du Dictionnaire universel.  

     Quels sont les dictionnaires cités par Pierre Larousse ? La liste ne manque pas d’intérêt parce que, comme on l’a déjà signalé, on s’accorde aujourd’hui à trouver très judicieuses la plupart de ses remarques sur les dictionnaires, leur histoire et leur analyse. En voici la liste, sachant qu’à chacun de ces dictionnaires correspond une entrée dans le Grand Dictionnaire universel, entrée suivie parfois d’un commentaire que nous reproduisons.

     Le Dictionnaire latin-portugais-japonais, composé par le collège des jésuites d’Amacousa (1595, petit in-4°). « Ce livre fort rare est imprimé sur papier du Japon. »

     Le Dictionnaire français-italien et italien-français, par Barberi, continué et terminé par Basti et Cirati (Paris, 1838, 1 vol. in-8°).

     Le Dictionnaire languedocien-français, par l’abbé de Sauvages. Cet ouvrage, déclare Pierre Larousse, est un des meilleurs dictionnaires que possèdent nos patois. « Il fut publié d’abord en un seul volume in-8° et parut à Nîmes en 1753 ; la seconde édition, formant deux volumes in-8°, parut en 1785, et depuis la mort de l’auteur une troisième édition fut publiée à Alais, en 1820. et 1821, sous la direction de son neveu M. Dhombre-Firmas qui y a inséré des additions et des corrections utiles et importantes. »

      L’ouvrage, précise Larousse, est suivi d’un recueil de proverbes, de maximes et de dictons, et il est « enrichi, et c’est ce qui en fait le mérite, de notes critiques historiques, grammaticales, et d’observations d’histoire naturelle ; il est aussi accompagné d’une excellente dissertation sur la prononciation et la prosodie languedocienne. » Enfin, l’humour laroussien est au rendez-vous : « Cet ouvrage témoigne de longues et laborieuses recherches ; l’abbé de Sauvages n’a réellement rien négligé pour étudier à fond les patois de son pays ; il poussait la précaution jusqu’à choisir toujours ses servantes dans les villages des Cévennes où la tradition des vieux langage s’était le mieux conservée ; aussi aurait-on pu appliquer à l’auteur du Dictionnaire languedocien ce vers connu : Molière avec succès consultait sa servante. »

     Le Dictionnaire étymologique des langues romanes, F. Diez L’article qui y correspond porte indéniablement la griffe de Larousse qui, au passage, rend hommage à l’analyse qu’en fait Littré. Concernant les mots usuels et les mots moins usuels retenus, Larousse explique que « de ce choix de mots il a fait deux parties : la première comprend d’une manière assez complète, du moins pour ce qui est encore usité, le fonds commun aux langues romanes, c’est-à-dire celui qui appartient à la fois à l’italien, à l’hispano-portugais et au franco-provençal. Dans chacun des articles, l’auteur a placé en tête la langue italienne, à cause de son affinité plus grande avec le latin, et cela, alors même qu’elle s’écarte plus que les langues ses sœurs de la forme primitive. Dans la seconde partie, il a mis trois glossaires contenant respectivement le fonds propre à l’italien, à l’hispano-portugais, au franco-provençal. » Et Larousse de poursuivre en commentant la notion de « dérivation immédiate » qui, dit-il, rend bien sa pensée « car M. Diez ne donne jamais l’étymologie entière du mot, il remonte jusqu’à la langue qui a produit immédiatement la forme romane ».

     L’article de deux longues colonnes s’achève par un commun point de vue avec Littré concernant le fait que « la base de l’étymologie est désormais placée dans l’induction historique ». Larousse, enfin, marque sa reconnaissance à Friederich Diez : « En mettant ainsi rigoureusement sur le terrain de la mutation des lettres et des formes l’étymologie des langues romanes, si arbitrairement et si capricieusement traitées par ses devanciers, M. Diez a certainement travaillé pour sa part à augmenter la précision des recherches et des résultats, et, bien que l’on puisse souvent discuter ses conclusions, comme le lecteur du Grand Dictionnaire a déjà dû souvent s’en apercevoir, et comme il s’en apercevra plus encore dans la suite, le savant philologue allemand a rendu à la science étymologique un service dont on ne saurait trop le remercier ».

      Pierre Larousse se révèle de fait un critique avisé et, comme il le déclare dans la Préface, on mesure ici combien le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle est sans conteste (prioritairement, déclare-t-il) un dictionnaire de langue. 

     En définitive, à travers quatre facettes du dictionnaire, tout d’abord la Préface, ensuite l’article dictionnaire, puis les entrées directes de titres en nomenclature, enfin les listes données au sein des articles consacrés au pays concerné, la lexicographie bilingue est beaucoup plus représentée qu’on ne pourrait l’imaginer à la suite d’un regard rapide. Cette attention particulière, perceptible en filigrane dans ce grand dictionnaire monolingue encyclopédique du XIXe siècle, n’annoncerait-elle pas la grande maison d’édition de dictionnaires bilingues à venir au XXe siècle ?  

1.5. Le XXe siècle commençant : l’approche didactique.  

      Les successeurs de Pierre Larousse sont respectivement Claude Augé pour le Nouveau Larousse illustré (1898-1904) et Paul Augé pour le Grand Larousse du XXe siècle (1932). Tous deux sont responsables du grand succès de la maison Larousse et notamment du fait de rendre éponymes les dictionnaires y correspondant.

     On leur doit, en ce qui concerne les langues, l’extension de la collection de dictionnaires aux dictionnaires bilingues. Celle-ci était préparée à vrai dire par quelques ouvrages d’ordre didactique pour la langue anglaise et pour la langue espagnole. Pour cette dernière, il faut relever les Lectures espagnoles, tirées des meilleurs auteurs modernes, par E. Laget, professeur au lycée Saint-Louis, un recueil composé de près de cent morceaux littéraires empruntés aux meilleurs auteurs contemporains : P.-A de Alarcon, F. Alcantara, V. Balaguer, E. Biasco M. J. de Larra, J. de Quintana, J. Valera, Zorilla, etc. La publicité qui y correspond est claire quant à l’orientation lexicale de l’ouvrage : « Tous ces morceaux ont été choisis avec soin pour faire saisir au lecteur l’étonnante variété du vocabulaire espagnol et lui faire connaître, en même temps, l’Espagne, ses habitants et ses coutumes. »

      Un autre ouvrage publié par leurs soins est L’espagnol commercial par E. Contamine de Latour. Ce dernier se plaçait du double point de vue de la conversation et de la correspondance. De caractère résolument pratique, le manuel comprenait un exposé des règles de grammaire indispensables pour parler et écrire la langue du commerce avec une série d’exercices sur les termes usités dans les affaires, une série de conversations sur des sujets commerciaux, des lettres avec leur traduction interlinéaire et en français courant, des morceaux de lecture facile, enfin un aperçu géographique (commercial et industriel) des pays où la langue espagnole est en usage. Cet ouvrage d’initiation avait pour public les personnes qui se destinent aux affaires.

      Enfin, sont publiées les Lettres commerciales en quatre langues, Français –Anglais – Allemand – Espagnol, par M. Potel. Il s’agissait d’un guide destiné aux personnes se préparant au commerce. Il renfermait, pour les quatre principales langues, des modèles des lettres qu’un négociant pouvait être appelé à rédiger ainsi qu’un vocabulaire des termes commerciaux.

      Tous ces petits volumes (13,5 cm x 20) constituent de fait une première gamme de manuels propice à préparer puis à accompagner la publication de petits dictionnaires. D’emblée, ils se présentent comme offrant des listes de mots, des « vocabulaires » inclus, dans le cadre d’une attitude de dépannage. Le dictionnaire bilingue espagnol ne dépare pas dans cette dynamique : la perspective n’est pas philologique, elle est en effet très pragmatique. La première génération d’ouvrages bilingues s’assimile donc davantage à des listes de mots qu’à la grande tradition lexicographique. 
 

2. Les publications de dictionnaires bilingues chez Larousse : trois générations. 

2.1. Le paysage éditorial contemporain. 

      Sans remonter au XIXe siècle, s’agissant de lexicographie bilingue et par conséquent installée au moins sur deux pays, il importe de situer les éditions Larousse dans un cadre économique international. En fait, quatre acteurs internationaux se partagent le marché : les éditions Collins, les éditions d’Oxford, les éditions Larousse et, d’assez loin, les éditions allemandes Langenscheidt.

     Viennent ensuite des acteurs locaux, comme Harraps, intégré à Vivendi, mais dont le dictionnaire, élaboré à Edimbourg, reste principalement acheté en France. 

2.2. Trois générations de dictionnaires bilingues. 

     On distingue en réalité chez Larousse, trois générations de dictionnaires bilingues. Avant même que ne s’installe la première génération, le catalogue général faisait état, comme on l’a déjà constaté, d’ouvrages d’enseignement des langues étrangères concernant l’anglais, l’allemand et l’espagnol commercial. Ce qui signifie néanmoins pour notre objet que les langues néolatines étaient devancées par les langues anglo-saxonnes qui, en termes d’ouvrages scolaires, l’emportaient largement. On sait aujourd’hui que, si l’italien reste internationalement une langue de marché modeste, l’espagnol a, dans les deux dernières décennies du XXe siècle, pris en revanche le pas, en France et plus largement dans le monde sur l’allemand. 

    2.2.1. La première génération de dictionnaires bilingues : des petits dictionnaires pratiques (1927-1967). 

     En termes de lexicographie bilingue et non d’ouvrages d’enseignement, c’est en 1927 que les premiers feux sont ouverts avec le premier Dictionnaire français-espagnol, espagnol-français (760 pages) élaboré par Miguel de Toro y Gisbert, publié en même temps qu’un Dictionnaire français-anglais, anglais-français par L. Chaffurin. Le Dictionnaire français-italien, italien-français (708 pages) paraîtra en 1930, rédigé par Giuseppe Padovani. Avec ces trois dictionnaires, commence ce que l’on peut appeler la première génération Larousse de dictionnaires bilingues. Le Dictionnaire français-portugais, portugais-français que l’on doit à Fernando V. Peixoto da Fonseca, ne paraîtra que beaucoup plus tardivement, en septembre 1957, avec 760 pages.

     Cette première génération, qui durera un peu plus de trente ans, se distingue par des ouvrages de type pratique. Il s’agit d’une sorte de première ébauche dictionnairique pour une lexicographie de plus grande envergure à venir et dont le marché, pendant l’entre-deux-guerres, n’est pas encore prêt. Représentant des synthèses pratiques, il s’agit d’une dictionnairique propice à ouvrir le marché, à installer le dictionnaire bilingue à grande diffusion à la fois dans les établissements scolaires et auprès du grand public.

      En vérité, cette gamme de petits dictionnaires au format de poche (un in-douze de 13,5 cm par 10 cm) correspond très vite aux quatre langues premières, l’anglais, l’allemand, l’espagnol, l’italien, suivi plus tardivement du portugais. Elle va se décliner en couvertures diverses, mises au goût du jour, jusqu’en 1967, sans pour ainsi dire jamais changer de contenu.

      Cette première génération relève d’objectifs modestes. Ainsi, pour ce premier Dictionnaire français-espagnol, espagnol-français, paru en 1927, très digne représentant de l’ensemble de la gamme des quatre langues avec leur couverture à rayures assorties en partie aux couleurs des drapeaux (de 3 mm…), le sous-titre explicatif est éclairant quant à l’ensemble de la collection : « Donnant pour les deux langues simultanément : la prononciation figurée ; le genre des noms ; la place de l’accent tonique ; la conjugaison des verbes ; les règles de la grammaire ; un guide de conversation. »

     Il n’est pas question en effet, cela va de soi, d’offrir des citations et de nombreux exemples forgés dans un ouvrage de ce tout petit format, offrant 377 pages pour la partie français-espagnol et, symétriquement (et de manière révélatrice pour la méthode mise en œuvre), 377 pages pour la partie espagnol-français. Avec, nous les avons comptés, environ 16 000 mots dans la nomenclature espagnole. « Traduire, prononcer et construire correctement », tel est l’objectif lapidaire annoncé2.

     Pour le lecteur français qui veut parler ou écrire en espagnol, quel est le service proposé ? Il s’agit tout d’abord de donner « dans la partie française espagnole, toutes les traductions espagnoles de chaque mot avec des explications en français, permettant de ne pas confondre ces acceptions », ensuite, d’ajouter l’indication du genre quand il varie et la place de l’accent tonique, enfin, de renvoyer, par un astérisque, au résumé grammatical pour les verbes irréguliers. Les exemples ne sont en fait là que pour les mots à construction difficile (préposition, pronom, verbe à régime différent). Dans ce cas, déclare l’auteur, « nous indiquons avec force exemples la manière de l’employer ».

     En ne s’illusionnant pas sur la quantité d’exemples annoncés, réduite à presque rien, on comprend en feuilletant l’ouvrage qu’il s’agit donc d’une sorte de liste de mots, utile à celui qui doit rapidement décoder une information, et à celui qui, en situation d’apprentissage, bénéficiera d’un enseignant pour aller plus loin dans la description de l’usage. Il n’y a pas à dire vrai de travail sémantique et de phraséologie dans ce type de dictionnaires. Quant à la partie espagnol-français, le même lecteur français bénéficiera de la traduction des mots espagnols en français, mais, rappelle l’auteur, « nos explications ne lui seront pas nécessaires dans ce cas ; aussi les donnons-nous en espagnol pour les lecteurs de cette langue, qui, eux, négligeront par contre les explications en français de l’autre partie. ». On comprend mieux à travers ces explications le caractère économique de ce type de dictionnaire de dépannage. 

    2.2.2. La deuxième génération de dictionnaires bilingues : la conquête lexicographique et spatiale, du plus grand au plus petit. 

     Les lendemains de la Seconde Guerre mondiale et la décennie 1950-1960 se démarquent par un foisonnement technologique qui renouvelle la langue, en même temps que s’installe une période de prospérité (1945-1975) que l’économiste J. Fourastier désignera a posteriori comme représentant les « trente glorieuses ». Cette période de croissance se révèle évidemment propice aux grands projets et au renouvellement lexicographique. D’une part, la nécessité d’une solide mise à jour de la nomenclature en fonction des nouvelles réalités, d’autre part, le besoin ressenti de grands dictionnaires bilingues réclamés par un public d’acheteurs cultivés de plus en plus nombreux ainsi qu’un public croissant d’étudiants, tout cela justifie la mise en chantier de nouveaux ouvrages sur la base d’un renouvellement lexicographique. Et ici lexicographie et dictionnairique se conjuguent.

     Lexicographie, parce que de réels travaux de recherche sont conduits par des lexicographes, et l’on pense à Ramon García-Pelayo y Gross, avec la collaboration de Jean Testas, pour le Dictionnaire moderne français-espagnol, espagnol-français, qui paraît en 1967, ainsi qu’à Claude Margeron et Gianfranco Folena, pour le Dictionnaire moderne italien français-italien, italien-français, qui paraît plus tardivement en 1981.

     Dictionnairique, parce qu’en termes éditoriaux, dès 1968, la gamme est composée de Dictionnaires modernes bilingues (23 x 15 cm ; 42 F), de Dictionnaires pratiques bilingues (18,5 x 10 cm ; 25,75 F), de Dictionnaires bilingues Larousse (à 6,95 F) et de Dictionnaires Larousse bilingues de poche (18 x 11 cm ; 4 F), en somme une série de dictionnaires de toutes les tailles à tous les prix… L’heure est à la déclinaison dictionnairique d’un produit à partir d’un ouvrage de qualité, soigné dans sa lexicographie, en l’occurrence celui qui couvre l’édifice éditorial de sa plus haute taille : le « dictionnaire moderne ». On comprend très bien au regard de cette politique éditoriale nouvelle et dynamique que devait s’imposer pour les métalexicographes la dichotomie installée par Bernard Quemada entre la lexicographie, œuvre de recherche sur les ensemble des mots, et la dictionnairique, œuvre de production ciblée et de diffusion avec toutes les contraintes du commerce.

     En 1974, au moment où la conquête spatiale bat son plein, on ne s’étonnera pas que pour l’ensemble des dictionnaires soient choisis en fonction de leur format des noms de planète aux différents dictionnaires qui constituent la gamme. La collection Jupiter correspond aux « dictionnaires modernes » (format 14 x 20 cm), la collection Mercure aux « dictionnaires pratiques » (format 12 x 18,5 cm), la collection Mars aux « Nouveaux Larousse bilingues » (format 14 x 20 cm), et dans cette galaxie dictionnairique suivent les Adonis (7,8 x 10,5 cm), les Europa (7,5 x 11 cm), sans oublier, hors galaxie et créés depuis 1971, les Lilliput (3 x 3,5 cm).

     En 1979, une nouvelle planète, plus imposante, remplace Jupiter : dès lors les « Dictionnaires modernes » font partie de la collection Saturne avec un format légèrement agrandi (15,5 x 23 cm). C’est notamment le cas du Dictionnaire moderne français-espagnol, espagnol-français de Ramon García-Pelayo.

      L’activité lexicographique propre à cette deuxième génération de dictionnaires bilingues née à la fin de la décennie 1960-1970, reste encore de facture traditionnelle : ils sont conçus principalement à partir de fiches et dans le cadre d’un travail fondé en grande partie sur la compétence d’une personnalité forte et savante, aidée de quelques collaborateurs. C’est le cas pour la langue espagnole de Ramon García-Pelayo, comme pour la langue italienne de Claude Margeron et de Gianfranco Folena. La fiche papier l’emporte encore sur les moyens électroniques en gestation.

      Aux lexicographes de cette génération de dictionnaires revient la tâche de combler, pour la traduction et l’enseignement, les lacunes des petits dictionnaires de la première moitié du XIXe siècle, très insuffisants en informations, qu’il s’agisse ou des vocabulaires techniques et scientifiques récents issus des progrès accomplis depuis l’après-guerre ou des vocabulaire de grande culture, ou qu’il s’agisse encore de l’information phraséologique.

     Il importe donc d’augmenter d’abord et sensiblement la nomenclature : au « dictionnaire moderne » doit en effet correspondre une nouvelle macrostructure. En réalité, la notion de « modernité » incluse dans le titre (dictionnaire « moderne ») fait écho au souci de relever les mots essentiels des vocabulaires techniques et scientifiques. Ainsi, l’agriculture, l’astronomie, l’automobile, l’aviation, le cinéma, le chemin de fer, l’électricité, la marine, les mathématiques, la médecine, la physique, la radio, la télévision, ce sont là autant de secteurs évoqués dans les préfaces de ces dictionnaire modernes. Ils constituent entre autres les domaines dans lesquels sont relevés des mots qui ne peuvent échapper à un « grand » dictionnaire bilingue. Une place nouvelle est également offerte au vocabulaire argotique et, pour les langues néolatines, aux incontournables anglicismes. Quant au vocabulaire classique, il reste soigneusement défini et toujours mieux précisé et exemplifié. La nomenclature est donc profondément transformée et augmentée.

     Ensuite, c’est le traitement même des articles et donc des mots retenus qui fait l’objet d’un profond renouvellement. À partir de fiches bilingues établies par les directeurs de ces dictionnaires, un véritable travail d’illustration textuelle des différents sens est mis en œuvre. Des exemples sont forgés pour les constructions difficiles, des citations prises chez des auteurs consacrés, mais aussi dans des quotidiens, dans des revues à caractère général ou dans des revues spécialisées, pour illustrer les différents sens retenus, le tout sans hésiter à ajouter des annotations pour expliciter tel ou tel particularisme. Un effort soutenu est également fait pour mentionner les expressions et les tournures familières les plus courantes, avec des traductions qui, pour chacune des langues, en gardent l’esprit. Un travail important est enfin effectué quant à la mention des synonymes ou termes ayant un sens voisin.

     Le travail ainsi conduit chez Larousse – c’est en tout cas la situation de l’espagnol et de l’italien – ne correspond en rien à la reprise ou à la révision d’un ouvrage antérieur, c’est de fait une œuvre originale qui est élaborée, une œuvre de fond d’où pourront naître des dictionnaires de moindre envergure pour nourrir une gamme dictionnairique adaptée à un marché large, du public très avancé dans la langue au grand apprenant ou au voyageur. À une lexicographie classique, qui commence à être nourrie par la réflexion distributionnaliste conduite en parallèle dans les dictionnaires monolingues – avec tout particulièrement le Dictionnaire du français contemporain de Jean Dubois publié en 1966 – fait écho une réflexion dictionnairique de plus en plus fine. Elle préfigure un changement des méthodologies qui s’épanouira avec la troisième génération de dictionnaires bilingues.  

    2.2.3. La troisième génération de dictionnaires bilingues: du canevas et de la « lexicon valley »3. 

      L’indispensable réaction. 

      C’est aux environs de 1985, et plus précisément avec l’arrivée à la direction des dictionnaires bilingues Larousse de Pierre-Henri Cousin, en mai 1989, qu’une réflexion déjà en gestation va prendre tout son essor.

     La stimulation vient de la concurrence qui offre sur le marché de nouveaux dictionnaires bilingues français-anglais et français-allemand nécessitant une réaction de la part d’une grande maison d’édition comme Larousse. Comme le signale en effet Franz Josef Hausmann4, la « poussée » vient de « berceaux nouveaux tel Glasgow en Écosse, où la maison Collins est à l’origine d’une nouvelle donne ».

     En arrivant sur le marché, des ouvrages tels que le Cobuild (1987) du côté des monolingues, ou le Collins/Robert Senior Dictionary, anglais-français, français-anglais (1978 pour la première édition, puis 1987, 1993, 1995) ainsi que le New Harraps Standard Dictionary English-French, French-English en 4 volumes (1980), ne laissent pas indifférents : il faut proposer de nouveaux dictionnaires, d’autant plus que dans le domaine de la lexicographie bilingue néolatine venait de paraître en 1971 le Collins English-Spanish, Spanish-English Dictionary chez Harper et Collins.

     Quelle stratégie alors adopter chez Larousse ? Réviser ou refaire ? C’est cette dernière stratégie qui est globalement retenue pour les dictionnaires bilingues, à l’exception du dictionnaire français-espagnol, parce qu’on bénéficiait de fait avec l’ouvrage de Ramon García -Pelayo d’un travail de grande qualité. À vrai dire, c’est dans le sillage du Grand Dictionnaire anglais-français, français-anglais, que de nouvelles méthodologies vont êtres mises en place, avec notamment l’utilisation systématique de l’informatique et de la structure SGML. 

    À la recherche des gammes dictionnairiques complètes. 

      Quels sont alors, à l’aube du XXIe siècle, les dictionnaires proposés ? La liste des dictionnaires Larousse présentés dans le cadre de cette troisième génération de dictionnaires, pour les langues néolatines, correspond à la langue espagnole en tout premier, puis à la langue italienne et enfin à la langue portugaise. S’y ajoute le catalan.

     Pour la langue espagnole, la gamme est très étendue, avec six dictionnaires bilingues (dans l’ordre décroissant d’importance : le Grand Dictionnaire, le Dictionnaire général, le Compact Dictionnaire, le Petit Dictionnaire, le Dictionnaire de poche et le Mini dictionnaire) et deux dictionnaires monolingues (le Gran Diccionario de la lengua española et le Diccionario del Estudiante de la lengua española). Une collection intitulée L’espagnol facile, constituée de trois « poches bilingues », vient compléter l’ensemble : L’essentiel pour parler avec CD audio, L’essentiel pour communiquer, L’essentiel pour écrire, contenant les phases et structures clés à maîtriser dans les situations les plus courantes de la vie privée ou professionnelles. Il manque encore cependant dans la gamme dictionnairique un dictionnaire d’apprentissage, pour débutant, tel que le Dictionnaire School pour l’anglais ou le Dictionnaire Schule pour l’allemand.

      Pour la langue italienne, la gamme est identique quant aux dictionnaires bilingues avec, dans un ordre décroissant : le Dictionnaire Maggiore Larousse/Boch/Zanichelli (370 000 mots et expression, 500 000 traductions), le Dictionnaire général (150 000 mots et expressions), le Larousse Zanichelli Minore (125 000 mots et expressions, 145 000 traductions), le Petit dictionnaire (55 000 mots et expressions, 80 000 traductions), sa reprise avec le Dictionnaire de poche (55 000 mots et expressions, 80 000 traductions) et le Mini dictionnaire (40 000 traductions). Aucun autre produit dictionnairique – dictionnaire d’apprentissage pour débutants ou bien outils pour s’exprimer – n’est pour l’heure disponible.

     Quant à la langue portugaise, la gamme se réduit à trois ouvrages, dont aucun de grande taille : le Petit dictionnaire (40 000 mots et expressions, 55 000 traductions, avec des encadrés culturels et linguistiques, et les brésilianismes), le Dictionnaire de poche qui en est la reprise, et un Mini dictionnaire (30 000 mots et expressions, 40 000 traductions, suivi d’un guide de conversation de 24 pages).

      Enfin, pour le Catalan, un Compact dictionnaire existe depuis peu, avec 90 000 mots et expressions, 120 000 traductions, sigles et noms propres.

      On perçoit donc très bien la stratégie générale qui part d’une gamme complète pour la langue anglaise à des gammes de moins en moins complètes pour les autres langues, en fonction du marché international. La langue espagnole bénéficie d’une gamme presque complète, un dictionnaire d’apprentissage est en effet à l’étude. Vient ensuite l’italien qui fait l’objet d’associations avec d’autres maisons d’éditions, tout en offrant une gamme complète pour les dictionnaires bilingues, à l’exception des ouvrages d’apprentissage. Enfin, le portugais se réduit à trois ouvrages et le catalan, pour l’heure, à un seul.  

    2.2.4. La troisième génération : le renouvellement des démarches et des méthodologies. 

      « Un constat de départ : Larousse est le seul éditeur français à offrir une grande gamme générale bilingue. Mais cette gamme a besoin d’une remise en état, condition première pour une réussite européenne et internationale ». C’est ainsi que Christine Ouvrard ouvre son article5 en posant clairement les nouveaux enjeux. L’objectif est fixé en même temps que Pierre Henri Cousin prend la direction du département des dictionnaires bilingues : « créer une équipe transnationale et faire de Larousse un leader du dictionnaire bilingue ».

     De telles ambitions doivent être servies par de nouvelles méthodes, à la fois dans le domaine de la lexicographie et dans celui de la dictionnairique.

     Tout d’abord, les nouvelles technologies informatiques et donc les outils de classement et de traitement de l’information textuelle sont désormais requis. Le langage informatique permettant le balisage du texte lexicographique, alors le SGML, est ainsi systématiquement utilisé.

     Ensuite, c’est une solide réflexion critique sur les démarches qui s’impose. Dans les dictionnaires bilingues de la seconde génération, intervenait par exemple le phénomène parasitaire de l’interlangue, c’est-à-dire, en termes pratiques, le fait que spécialiste d’une langue écrivait à la fois dans la langue dont il était spécialiste et dans sa langue maternelle. C’est ainsi qu’à son insu, le lexicographe aussi bilingue soit-il, ne manquait pas d’être influencé par l’une des deux langues, celle du pays d’imprégnation première, avec forcément des déviations sémantiques dommageables pour le dictionnaire.

     Cette troisième génération de dictionnaires correspond donc à une nouvelle démarche qui sera adoptée pour tous les dictionnaires bilingues. Désormais, chacun travaille et rédige dans sa langue maternelle, telle est la règle d’or. Cette démarche appliquée à tous les dictionnaires se révèle très importante pour les langues néolatines, parce que, de fait, la proximité des signifiants fait plus facilement émerger des phénomènes d’interlangue à la source de faux amis. Ralf Brockmeier précise même que la règle se doit d’être toujours plus stricte à la lumière de mauvaises expériences. Par exemple, un locuteur natif français qui travaillerait néanmoins en Espagne risquerait de vivre à son insu des glissements sémantiques sur des mots de signifiants voisins, glissements que l’on risque de retrouver dans le dictionnaire bilingue. Il faut, déclare-t-il, que l’« univers linguistique » dans lequel baigne le locuteur d’une langue soit « pur », sous-entendons par là qu’il doit être à l’abri de toutes « contaminations » sémantiques.

     Enfin, au-delà de cette règle intangible dans la rédaction de l’ouvrage, s’instaure une méthodologie inspirée des méthodes anglo-saxonnes, celle de l’élaboration d’un « canevas ». Ce canevas correspond à l’adaptation des « frameworks », d’origine américaine et l’opération relève à la fois d’une lexicographie bien comprise mais aussi d’une dictionnairique soucieuse d’économie dans les travaux.  

      Un aspect du renouvellement : la pratique des canevas. 

     L’idée même d’un « canevas », c’est-à-dire d’une grille de mots et d’expressions d’une langue donnée à des fins de traduction dans des langues étrangères, procède en effet d’une mesure d’économie qui s’impose dès qu’une maison d’édition a en charge plusieurs dictionnaires bilingues portant sur un éventail suffisamment large de langues étrangères. Il s’agit en somme de construire une sorte de squelette de dictionnaire monolingue, offrant les mots et les expressions, locutions, etc., à traiter pour le type de dictionnaire bilingue retenu. C’est ainsi que s’élabore un canevas pour chaque grande langue faisant l’objet d’un dictionnaire bilingue, et sont donc construits un canevas français, un canevas espagnol, un canevas allemand, un canevas italien, etc.

     Le canevas français, élaboré par un locuteur français, servira par exemple à faire des dictionnaires français/espagnol, français/italien, français/portugais, français/allemand, français/anglais, etc. Et lorsque existe déjà un dictionnaire bilingue bien fait, auquel il faudrait ajouter 10 000 mots français, on ajoutera, si besoin est, au canevas déjà existant ces dix milles mots français. Cette portion supplémentaire du canevas pourra en effet alors resservir à une autre langue.

     Pour constituer le canevas d’une langue, la langue source, on se sert d’abord des dictionnaires monolingues de cette langue source, s’il en existe dans la langue qui soient de qualité. Mais, par expérience, ils se révèlent rarement suffisants dans la mesure où la lexicographie bilingue doit reposer sur une phraséologie étendue et bien à jour. Aussi, depuis la fin du XXe siècle, utilise-t-on en parallèle Internet et le logiciel Web-corpus qui permettent en l’occurrence de prendre en compte la créativité langagière tout en bénéficiant d’un concordancier. 

            Quatre niveaux de canevas

     En gros, chez Larousse on distingue, en fonction du nombre d’unités de traduction, quatre niveaux de canevas qui ne cessent de se perfectionner. On considère comme unité de traduction, le mot, les locutions et les sous-entrées. Par exemple, « bande », « faire bande à part » et une « bande molletière ».

     Le premier niveau de canevas correspond à 15 000 unités de traduction. C’est à partir de ce canevas primitif que s’élaborent les dictionnaires d’entrée de gamme.

     Le deuxième niveau de canevas tourne autour de 40 000 unités et les dictionnaires qui y correspondent représentent les dictionnaires de milieu de gamme. S’il fallait donner un ordre de grandeur par rapport à un dictionnaire connu, on se situerait dans un type de dictionnaire proche du Dictionnaire du français contemporain. Les dictionnaires pour collège en sont par exemple issus.

     Le troisième niveau de canevas se situe autour de 70 à 80 000 mots : c’est ce canevas qui est utilisé pour les « grands » dictionnaires bilingues.

     Enfin, un quatrième niveau de canevas est distingué, il s’agit du canevas destiné aux dictionnaires pédagogiques, avec environ 20 000 unités. Il est ici plus difficile de compter les unités, dans la mesure où ce canevas est pauvre en phraséologie. Les dictionnaires qui en sont issus sont dépourvus d’indicateurs relevant du métalangage. Sont ainsi en préparation des dictionnaires tels que « Bien débuter en allemand », le Larousse Schule, avec 20 000 mots et expressions, 18 000 phrases exemples, etc.

     Il faut préciser enfin que de la même manière que pour les dictionnaires monolingues, il importe de procéder à des refontes pour ces différents canevas. La périodicité idéale de ces refontes est d’environ quatre ans. 

           Une structuration algorithmique classique

     Quel que soit le canevas, la structuration est algorithmique pour chaque article et obéit à une articulation qui commence par la zone entrée (zone adresse et zone entrée : bande, par exemple), suivie de la zone grammaticale (catégorie grammaticale : n. f. ), suivie de la zone texte elle-même constituée de diverses zones sémantiques (8 par exemple pour la bande : 1. une bande, une lanière, d’un matériau ; 2. un bandage ; 3. la bande du billard ; 4. un groupe ; 5. une pellicule de film ; 6. une bande informatique, d’enregistrement ; 7. une bande nautique ; 8. une voie) suivie éventuellement d’un sous-article (c’est-à-dire une sous-entrée, par exemple bande dessinée) lui-même retraité avec une zone entrée, une zone grammaticale et d’éventuelles divisions sémantiques. Chacune de ces zones sémantiques est subdivisée en autant de divisions sémantiques que nécessaire, avec l’indicateur de la division et la traduction, et s’il y a lieu, à la suite, une zone-expression (locution, indicateur, traduction et contexte).

     

     Des dictionnaires bidirectionnels 

     Les dictionnaires bilingues Larousse sont bidirectionnels, c’est-à-dire destinés à un double public, français et espagnol par exemple. Ce qu’il convient de retenir est alors qu’ils ne peuvent assumer pleinement toutes les fonctions dans le cadre d’un ouvrage. Ainsi, selon la tradition des dictionnaires bidirectionnels, pour la partie français-espagnol, il s’agit plutôt d’un dictionnaire d’encodage pour un Français et de décodage pour un Espagnol, et pour la partie espagnol-français, il s’agit plutôt d’un dictionnaire d’encodage pour un Espagnol et de décodage pour un Français. La rédaction de l’ouvrage est conçue dans cet esprit. Ceci explique que dans la partie français-espagnol, le métalangage soit en français et vice-versa. 

     Quatre étapes d’élaboration 

      Quatre étapes sont distinguées. La première consiste, en partant du canevas français, à faire donner par des locuteurs natifs espagnols des équivalents espagnols, et vice-versa en partant du canevas espagnol.

      La seconde étape consiste à ce qu’un francophone regroupe les sens, adapte l’article au couple linguistique français-espagnol. C’est l’étape dite de « coordination » de l’article. C’est à ce moment que, par exemple, on procède à des regroupements ou des dégroupements. Deux acceptions peuvent par exemple ici être regroupées.

      Les questions qui sont ainsi posées donnent lieu à une « navette » qui constitue la troisième étape. Cette navette fait l’objet de discussions. Par exemple, si deux acceptions sont traduites de la même manière, peut s’installer un doute qu’il faut lever. La règle d’or est que lorsque cela concerne le français c’est le français qui décide de même que lorsqu’il s’agit de l’espagnol, c’est le locuteur espagnol qui prend la décision.

     Une quatrième étape est alors programmée : le dictionnaire étant achevé, on en confie la relecture à des lecteurs de haut niveau, des personnes qui n’ont pas participé à l’élaboration du dictionnaire. La partie français-espagnol est relue par un locuteur espagnol et la partie espagnol-français par un Français.

     Une telle démarche qui suppose la recherche d’une équipe adéquate, au moment où s’élabore le projet, garantit un travail de qualité. 
 

3. Les Larousse bilingues espagnol-français, français-espagnol 

     Les trois générations de dictionnaires proposés tout au long du XXe siècle et à l’aube du XXIe siècle se rattachent de fait à des personnalités fortes, ne laissant place que récemment à des équipes plus anonymes. Miguel de Toro et, de manière plus affirmée encore, Ramon Garcia-Pelayo ont fondé la lexicographie bilingue français-espagnol, espagnol-français chez Larousse au point que l’ouvrage de Ramon Garcia-Pelayo fait presque figure d’œuvre éponyme. 

3.1. Miguel de Toro y Gisbert 

     Tout commence avec Miguel de Toro y Gysbert qui va jouer un rôle fondamental pour les dictionnaires monolingues chez Larousse, aussi bien en France qu’en Espagne. Du côté des dictionnaires monolingues français-français, il se démarque en effet avec le Petit Larousse illustré qu’il dirigera pendant plus de vingt ans, mais aussi avec le premier Dictionnaire des débutants qu’il crée et publie en 1949. Or, le cas de figure est assez rare, mais sa carrière de lexicographe monolingue ne se limite pas à la création et à la direction de dictionnaires français car, comme son patronyme le laisse entendre, étant espagnol d’origine, celui qui signe en France Michel de Toro, signe en Espagne Miguel de Toro y Gisbert pour le Pequeño Larousse illustrado. Dès 1920, ce dictionnaire reprend effectivement à l’identique dans la forme et l’esprit le Petit Larousse illustré, français, est-on tenté d’ajouter. L’Espagne est le premier pays à bénéficier dès 1912 d’une adaptation du Petit Larousse illustré.

     Le rôle de Michel de Toro ne se limite pas aux dictionnaires monolingues, son bilinguisme en a naturellement fait l’auteur tout désigné de la première génération des dictionnaires bilingues français-espagnol, espagnol-français. S’il s’agit vraiment d’outils de dépannage, très pauvres en informations sémantiques, se réduisant à une sorte d’outil immédiat de décodage et d’encodage sommaires, il est clair que dans leur formule même, grâce à Miguel de Toro, ces petits dictionnaires représentaient de très bons modèles qui pouvaient perdurer pendant plus de trente ans sans pour ainsi dire aucun changement. 

     Dans la mesure où l’homme s’est effacé derrière la maison éponyme Larousse, il convient d’ajouter quelques éléments le concernant, éléments qui font comprendre la grande estime dont Miguel de Toro bénéficiait de la part de tous les lexicographes de la maison Larousse.

     Miguel de Toro fait en effet partie des premiers lexicographes de la Maison Larousse à se munir d’une formation universitaire de très haut niveau tout en même temps qu’il se consacre à la lexicographie monolingue et bilingue. Il passe un doctorat ès lettres aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, puis il devient correspondant de l’Académie espagnole sans doute en 1950. Si on fait le bilan de son œuvre en 1951, telle qu’elle est signalée dans la page des références du Dictionnaire français-espagnol, au-delà de la direction en France du Petit Larousse illustré et de la rédaction du Dictionnaire des débutants, il a donc également dirigé, en Espagne, le Pequeño Larousse illustrado, le Nuevo Pequeño Larousse illustrado, la nouvelle édition refondue. De même qu’il est aussi l’auteur du Diccionario Escolar miniatura illustrado (1024 pages), du Diccionario Larousse miniatura illustrado (516 pages), du Guide interprète français-espagnol et espagnol-français (112 pages), de L’Évolution de la Langue espagnole en Argentine et d’un Fragmento Diccionario general de la lengua española.

     Ainsi, lors d’une visite rendue à Jean Dubois en 1995, ne fallait-il pas être surpris que ce dernier m’ait confié toute son admiration pour Michel de Toro, en tant que lexicographe. Par ailleurs, Jean Dubois avait alors rendu un hommage particulier au Larousse des débutants, parce que justement, bien que de petite taille, l’ouvrage s’avérait remarquable d’intelligence pédagogique. On sait aujourd’hui qu’il faut en effet considérer cet ouvrage comme le premier véritable dictionnaire de langue conçu pour des enfants et ne correspondant pas à une dictionnairique de la réduction. Nul doute que le bilinguisme de Miguel de Toro ait aiguisé ses capacités à rédiger un ouvrage pour débutants.

     En réalité, il convient de dire aussi un mot sur le lexicographe encyclopédiste qu’il représentait, au-delà du lexicographe en langue. Confronté aussi bien dans le Petit Larousse illustré que dans le Pequeño Larousse illustrado au problème de l’illustration, dans sa dimension élucidante pour le lexique, il n’a pas hésité comme nous l’avons démontré ailleurs à donner à l’illustration un rôle novateur dans le Larousse des débutants. Le Nouveau Larousse des débutants s’inscrira quant aux illustrations dans sa filiation, tout comme le Dictionnaire du français contemporain (1966) lorsqu’il se métamorphosera en Nouveau Dictionnaire du français contemporain (1980), avec une préface significative de Jean Dubois sur le rôle de l’illustration dans les technolectes.

     Un autre dictionnaire de langue sera l’héritier de telles conceptions : le Lexis dans sa deuxième édition. Et en définitive, dans la version de poche du Dictionnaire français espagnol, on retrouvera cette dimension illustrée, avec des illustrations tirées du fond Larousse utilisés et dans le Lexis et dans le Petit Larousse illustré. Certes, cette dynamique particulière dans le dictionnaire bilingue reste très embryonnaire, elle est cependant toujours vivante et pourrait prendre un nouvel essor, à la manière de ces germes semés de longue date qui attendent le moment favorable.

     Il est de bonne logique quantitative qu’à l’échelle du marché international, en termes d’importance, l’espagnol représente la deuxième langue chez Larousse. On ne saurait cependant trop insister sur le rôle majeur qu’a joué Michel de Toro dans l’image même de la langue espagnole chez Larousse. Un autre personnage va cependant prendre la relève en offrant à la lexicographie bilingue espagnole Larousse un véritable dictionnaire de langue, d’une dimension et d’une richesse en rien comparables aux tout petits dictionnaires bilingues de dépannage de Michel de Toro. 

3.2. Ramon García-Pelayo y Gross 

     Avec lui, commence une deuxième génération de dictionnaires dont il va être le porte-parole pour l’espagnol et son œuvre servira plus largement de stimulant pour l’ensemble de la lexicographie bilingue de cette période chez Larousse.

     Ramon García-Pelayo est un juriste espagnol6, d’une grande famille de Malaga, installée pendant la guerre en France. C’est à partir de fiches traditionnellement et patiemment constituées sur les deux volets du dictionnaire bilingue que s’était construit son projet lexicographique. Très bon lexicographe, le fait qu’il ait élaboré presque seul l’œuvre première explique sans doute la cohérence forte du dictionnaire qui paraît en 1967 : le Dictionnaire moderne français-espagnol, espagnol-français. C’est à Paris qu’il fait sa carrière en tant qu’enseignant à l’École supérieure d’interprètes et de traducteurs de l’Université de Paris, puis comme Maître de conférences à l’École nationale d’administration et à l’Institut des sciences politiques de Paris. En tant que Membre de l’Ilustre Colegio de Abogados de Madrid, Membre également de l’Academia de San Dionisia de Ciencias, Artes y Letras, de l’Academia Boliviana de la Historia de la Real Academia de Bellas Artes de San Telma et de l’Academia Argentina de Letras, il ne manque pas de contacts et de références littéraires. À la fois installé dans le monde concret et efficace de l’interprétariat et dans l’univers littéraire, il disposait d’un large spectre d’observation pour faire aboutir son grand dictionnaire.

     Associé à son collègue français, Jean Testas, Agrégé de l’Université, Maître de conférences à l’École nationale d’administration et Responsable des études hispaniques à l’École des hautes études commerciales de Paris, avec la collaboration, pour la rédaction, de son frère Fernando, de Micheline Durand, interprète et collègue, sans oublier Jean-Paul Vidal, diplômé de l’Université de Madrid et de l’École supérieure d’interprètes, il offre à la Librairie Larousse un dictionnaire « moderne » fondé sur la reconnaissance d’un fait quantitatif : « Près de deux cents millions d’hommes s’expriment aujourd’hui en espagnol » et « une vingtaine de nations utilisent cette langue dans les organisations internationales » est-il précisé au seuil de la Préface. Il faut en effet remettre dans son contexte français un tel dictionnaire. Les études espagnoles pâtissent alors de la concurrence avec l’allemand qui, en termes de prestige, et par bonne politique de réconciliation avec l’Allemagne, tient le haut du pavé, juste après l’anglais. Ce dictionnaire représente la première étape d’une valorisation de la langue espagnole qui aujourd’hui a su conquérir la seconde place après l’anglais.

     Analysé a posteriori, ce dictionnaire de 1967 reste encore perçu aux yeux des lexicographes de Larousse et des spécialistes comme un ensemble particulièrement cohérent, beaucoup plus que ne l’étaient dans le même temps les dictionnaires bilingues en direction de l’anglais ou de l’allemand. Aussi, ce grand dictionnaire n’a-t-il jamais été abandonné, il connaîtra au contraire, tout au long de la seconde moitié du XXe siècle et jusqu’au début du XXIe siècle, diverses refontes. La question s’était pourtant à nouveau posée pour l’ensemble de la lexicographie bilingue Larousse, au moment de la mise en orbite éditoriale des Saturne (les « grands » dictionnaires bilingues Larousse) : devait-on mettre en chantier de nouveaux dictionnaire ou au contraire refondre l’existant ? C’est ce dernier choix qui a présidé pour l’espagnol. Les bases étant suffisamment pertinentes, on pouvait se contenter de le moderniser. Entre temps, des outils monolingues tels que le Dictionnaire du français contemporain, le Lexis et le Petit Robert rendaient les refontes et mises à jour beaucoup plus efficientes.

     La qualité même du dictionnaire de 1967 avait permis un relâchement de la vigilance éditoriale pendant une vingtaine d’années. Cependant, comme on vient de l’évoquer, en 1987, en entrant dans la collection Saturne, le dictionnaire de Ramon García-Pelayo bénéficie d’une refonte, avec un ajout de 10 000 mots environ. En 1992, une nouvelle refonte intègre 20 000 ajouts, enfin, après une petite mise à jour en 1998, il fait l’objet, au début du XXIe siècle et sous la responsabilité d’Elvira de Moraga, d’une nouvelle refonte, à la faveur notamment d’un nouveau canevas élaboré pour la langue espagnole. Établi par Elvira de Moraga, ce canevas de langue espagnole comporte environ 32 000 mots. il est notamment destiné à être utilisé en direction du français, de l’anglais, de l’allemand et de l’italien.

     Le fait même que l’ouvrage n’ait pas été abandonné, mais constamment soumis à des révisions ou à des refontes, montre bien qu’au-delà des méthodes plus rigoureuses mises en œuvre, compte tenu de la qualité des articles et de leur arborescence, l’accent a surtout été porté sur le corpus, pour qu’il soit le plus vaste possible. C’est effectivement ce qui est souligné dans la préface de l’édition de 1992. « C’est en prenant pour source des quotidiens, des revues à caractère général, des revues spécialisées et des extraits d’œuvres littéraires des plus grands auteurs français et espagnols que celui-ci a été constitué. » Aussi, les effort propres aux éditions successives, par exemple pour celle de 1992, ont-ils porté sur l’analyse de nouveaux domaines tels que ceux définis par l’informatique, le nucléaire, l’environnement, cités par les éditeurs préfaciers. L’accent a également porté sur l’élargissement de domaines tels que les télécommunications, l’économie, la médecine, la biologie et le sport. Il s’agit avant tout de rendre compte de l’évolution de la langue « dans le sens d’une plus grande perméabilité aux langues de spécialité ». Les modifications structurelles sont de fait mineures et relèvent pour ainsi dire de la présentation typographique. Ainsi, « tout changement de catégorie grammaticale au sein d’un article est désormais signalé par un losange ».

     Quant à la toute dernière édition en cours d’élaboration, sous la direction d’Elvira de Moraga, s’il est difficile d’en révéler les nouveautés, on peut simplement dire qu’elle procède d’une même démarche, celle propre à une refonte de qualité, en partant d’une analyse toujours plus fine du corpus, le tout vivifié par un canevas révisé. On reste néanmoins dans la même dynamique, en partant d’un bon dictionnaire. Une conclusion s’impose, lorsque le premier dictionnaire a été conçu avec soin et qu’il a été adopté par le public, on répugne légitimement à bâtir un nouveau dictionnaire. Révisions et refontes suffisent alors à lui garder sa pertinence.  
 

4. Quelques remarques d’ordre méthodologique 

      Au terme de ce voyage en terres lexicographiques et dictionnairiques bilingues et laroussiennes, quelques suggestions rapides peuvent être formulées, suggestions dépassant le seul territoire des éditions Larousse.

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4.1. La fructueuse distinction quémadienne entre lexicographie et dictionnairique et d’heureuses associations au bénéfice des dictionnaires bilingues 

      Il importe tout d’abord de bien distinguer la lexicographie (recherche scientifique sur des ensembles de mots sans avoir pour finalité nécessaire la production d’un dictionnaire) et la dictionnairique (la prise en considération de toutes les contraintes propres à un dictionnaire qu’il faut diffuser à un public déterminé, dans les meilleures conditions éditoriales).

      Lorsqu’on a affaire à des maisons aussi sérieuses que Larousse ou Le Robert, dans la mesure où chacune de ces maison d’édition est soumise à cette double dynamique (la recherche qui se situe en principe en amont ; la dictionnairique qui se déploie en parallèle et en aval), on constate que la gestion parallèle de la lexicographie et de la dictionnairique peut, malgré de gros efforts, se solder par une recherche lexicographique qui reste à approfondir. Le temps manque toujours en effet : il faut bien que les dictionnaires paraissent, et au reste, les universitaires sont les premiers à en bénéficier. Il y a une logique éditoriale qui s’inscrit forcément dans un calendrier contraignant.

     De son côté, l’Université et le CNRS peuvent susciter des travaux lexicographiques de choix, à travers les thèses et les travaux des chercheurs, inscrits dans une logique à plus long terme. Faire en sorte que l’Université puisse apporter ici des travaux dont la finalité soit d’améliorer la lexicographie et la dictionnairique bilingue dans son ensemble pourrait constituer un objectif pertinent.

      Il serait par exemple possible de mettre à l’étude la notion de « canevas » pour la langue française, langue source, d’examiner les problématiques posées par une typologie des « canevas » et de réfléchir à leur articulation. Ce que font ici les maisons d’édition avec courage et à des fins pratiques pourrait opportunément faire l’objet d’une étude scientifique.

      On pourrait également réfléchir à la l’élaboration d’un « canevas » relevant non pas d’un classement formel mais d’un classement onomasiologique, en jouant des nouvelles possibilités informatiques. Croiser les deux grilles onomasiologiques et sémasiologiques mérite d’être tenté. Dans le filière de Boissière (le Dictionnaire analogique, 1862) et de Wartburg et Hallig (le Begriffssystem, 1951), les travaux manquent. Au moment où les produits informatiques offrent la possibilité de traiter les langues dans leur vraie dimension analogique, de nouvelles recherches lexicographiques sont à susciter dans cette perspective.

      Il va sans dire que d’autres pistes sont à emprunter et que nos amis lexicographes-dictionnaristes des maisons d’édition pourraient nous en suggérer quelques-unes. 

4.2. Le développement souhaitable des gloses culturelles et lexiculturelles 

      Au-delà de cette attitude générale consistant à bien distinguer la lexicographie de la dictionnairique, la notion de glose et de lexiculture pourrait bénéficier d’un regain d’attention tant en dictionnairique qu’en lexicographie. Ici, c’est du côté de la dictionnairique que la réflexion a avancé. Depuis une décennie environ, on voit en effet naître au cœur des dictionnaires, pour le plus grand profit des lecteurs, des « encadrés culturels », français ou espagnols par exemple, c’est-à-dire des informations de type culturel et encyclopédique »7 selon la formule des auteurs du Dictionnaire compact français-espagnol Larousse (2000).

      Ainsi, une double liste est-elle présentée dans la Préface (p. XVIII) de ce dernier dictionnaire : une « Liste des encadrés culturels espagnols » et une « Lista de los recuadros culturales franceses ». Les items qui les constituent colorent efficacement chacune des deux langues en tant que porteurs d’une civilisation à bien saisir. En vérité, il s’agit là en termes dictionnairiques d’une application sur papier d’une démarche hypertextuelle. Ce qui se distribue en effet dans un deuxième plan sur l’écran informatique, parce que ne relevant pas de la description linguistique à proprement dit, peut se retrouver dans le dictionnaire papier dans un encadré, se dissociant ainsi du texte de nature sémantique de l’article.

      C’est d’une certaine façon, à la manière d’un cheval de Troie, la dimension « lexiculturelle » chère à Robert Galisson qui pénètre ainsi dans le dictionnaire bilingue. La lexiculture, c’est-à-dire la culture courante en dépôt sous les mots, celle qui est implicite derrière des mots comme énarque (de la prestigieuse ENA, technocratique ?), de l’accordéon (du bal musette et de Giscard d’Estaing), du muguet (du 1er mai) pour le français, n’a pas encore bénéficié de recherche systématique.

      Des travaux lexicographiques manquent dans cette perspective, parce qu’en définitive tout reste à faire concernant cet aspect que l’on croit ne pas être sémantique, mais qui relève néanmoins de la connotation partagée, tellement partagée qu’on n’ose la mentionner. La formule qui présidait au moment du structuralisme tout puissant, que l’on pourrait formuler par « hors sémème point de salut », ne vaut plus aujourd’hui et surtout pas dans un dictionnaire bilingue où la notion d’écart culturel est fondamentale pour une bonne traduction. À travers ces encadrés, perce déjà cette nouvelle dynamique qui double la définition en langue d’une définition en culture. Que des travaux soient conduits en lexicographie dans ce domaine semble souhaitable. Les dictionnaristes nous y poussent. 

4.3. Du choix déterminant du locuteur-rédacteur pour le canevas 

      L’élaboration du canevas de chacune des parties d’un dictionnaire bilingue fait partie des points d’ancrage essentiels du renouvellement des démarches. D’emblée, on se situe dans une démarche lexicographique, prédictionnairique en quelque sorte. Et c’est ici qu’au demeurant les discussions, les débats, les choix sont plus lexicographiques que ditionnairiques. Plusieurs réflexions peuvent être faites. 

     Tout d’abord, en ce qui concerne la constitution de chacun de ces canevas, qui n’est ni tout à fait celle d’un dictionnaire monolingue, ni tout à fait celle d’un simple squelette de la langue. Il y a là un travail lexicographique à conduire, qui certes peut s’appuyer sur de très belles descriptions en synchronie, comme celle de Jean Dubois avec le Dictionnaire du français contemporain, mais qui sans doute supposerait une importante réflexion lexicographique.

     Pour chaque langue, on peut ainsi réfléchir sur la nature même du canevas. Par exemple, quel degré de diachronie ou quelle épaisseur synchronique intégrer ? Quels registres de langue relever et jusqu’où ? Quel degré d’encyclopédisme insérer au sein de la description de la langue, quel rôle attribuer aux noms propres dérivés (félinien ? kafkaïen ? gaullien, gaulliste ?) ? Quel degré de phraséologie proposer ? Jusqu’où aller dans la description des expressions, des proverbes ? Intégrera-t-on des citations patrimoniales (« À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », Corneille), des mots historiques (« Après nous le déluge », Louis XV ; « Paris vaut bien une messe », Henri IV) ? 

     Ensuite8, le choix du locuteur natif pour le canevas mérite réflexion. De manière classique, on choisit à bon droit en effet un locuteur natif pour construire le canevas de la langue source. Il semble alors naturel de faire appel à un locuteur bilingue versé dans l’art de la traduction, en tant que locuteur natif de la langue source, spécialiste de la langue cible. Or c’est peut-être là où le bât blesse. Parce que ce dernier n’a pas la formation du lexicologue et lexicographe monolingues qui place au centre de ses intérêts sa propre langue, avec tout l’esprit critique qui y correspond. F. V. Hausmann suggère donc que l’on confie le canevas à un spécialiste de la langue source. Il me semble qu’il serait peut-être souhaitable de confier l’élaboration du canevas à une équipe double, constituée de deux locuteurs natifs, de formation distincte.

     Il faudrait probablement associer, d’une part, un locuteur natif de la langue source spécialiste de la langue cible et, d’autre part, un locuteur natif de la langue source spécialiste de la langue source. Il s’agit en effet de combiner les approches et les expériences. Il resterait à réfléchir à la procédure d’élaboration du canevas (en parallèle ? simultanément ? successivement ?).

     Il est en tout cas curieux, voire anormal, que les spécialistes de la métalexicographie monolingue ignorent pour la plupart les méthodologies des dictionnaires bilingues et les problèmes qui y sont inhérents.

      Dans la même dynamique associative, il y a dans l’élaboration même des canevas destinés aux dictionnaires bilingues, bien des remarques et des éléments qui renverraient aux dictionnaires monolingues. L’approche contrastive est particulièrement éclairante pour chacun des systèmes linguistiques mis en corrélation. Élaborer un bon dictionnaire bilingue est sans doute l’occasion de revoir, de préciser le dictionnaire monolingue. Or, il n’est pas du tout sûr que dans un contexte économique qui n’a plus les heureuses résonances des « trente glorieuses », il y ait actuellement le luxe de personnel suffisant dans les maisons d’édition pour qu’un tel retour ait bien lieu, et que cette tâche consistant à mettre en osmose les travaux propres à la lexicographie et à la dictionnairique bilingues profite à la lexicographie et à la dictionnairique monolingues 

     Enfin, on ne situe pour l’heure la démarche que dans le cadre d’un classement alphabétique formel, sémasiologique. Celui-là même qui, depuis le XVIIe siècle, a été le plus développé. Il convient cependant aujourd’hui, l’informatique nous y poussant, de réfléchir à un canevas onomasiologique, comme nous l’avons déjà évoqué. Il s’agit en réalité de lutter contre un réflexe qui se répand auprès des jeunes générations, réflexe consistant à consulter d’abord les moteurs de recherches de Yahoo, Google, en passant par Voilà. Pourquoi ces moteurs de recherche sont-ils en effet en train de concurrencer parfois nos dictionnaires monolingues et en partie nos dictionnaires bilingues ? Parce que la recherche mise en œuvre procède d’un réflexe onomasiologique, naturel. La consultation d’un dictionnaire alphabétique ne doit pas faire oublier qu’elle relève d’une pratique arbitraire acquise, celle d’un classement formel qui dissémine les mots selon l’alphabet, au mépris du rapprochement logique des hyponymes et de leurs cohyponymes. 

4.4. Dictionnairique et illustration 

      Avec l’illustration, un domaine presque vierge est laissé tout entier à la dictionnairique, un domaine que les lexicographes auraient sans doute dès maintenant intérêt à investir. Çà et là certes, quelques doctorats sont en cours sur le sujet, mais les recherches restent à cet égard très insuffisantes, souvent considérées, à tort, comme de seconde zone. L’idée qui préside toujours est celle que l’on trouve par exemple sur la quatrième de couverture du Larousse de poche français espagnol : « En plus, des planches de dessins proposent un vocabulaire technique par thème ». Ce « en plus » est à lui seul éloquent : l’illustration relève encore d’un supplément d’âme, même si justement, ce sont les éditions Larousse qui sont indéniablement en pointe dans ce domaine. Il n’y a pas de fait, pour l’heure, de recherche suffisante sur le sujet et sur la complémentarité des langages sémiotiques. Quels articles nécessitent une illustration ? Quel type d’illustration ? Monofigurale ou polyfigurale ? Syntagmatique ou paradigmatique ? Monosémique ou polysémique ? Scalaire ou ascalaire ? Anaphorique ? Simple ou complexe ? Et dans ce dernier cas, terminologique, typologique, plurielle ou ordonnée ?9

      Les dictionnaires « visuels » existent, des tentatives très intéressantes sont nées dans les années 1960-1970 chez Duden, la terminologie est aussi à l’origine de quelques bons ouvrages tels que le « What’s what ? Qu’est-ce que c’est ? » (1981) ou encore tels que le Dictionnaire visuel de Jean-Claude Corbeil. Mais il reste un travail de fond à mettre en œuvre pour tout ce qui concerne le dictionnaire « illustré », associant texte et illustration dans un rapport encore mal cerné.  Choisira-t-on une illustration liée ou dissociée de l’article ? Isolée ou balisée et analogique ? Fidèle, complémentaire ou extensive ? Prototypique, neutre ou esthétisante ? Etc.

     En vérité, au moment où les supports électroniques se développent, où le multimédia est réclamé, il ne faudrait pas que cette réflexion échappe à tous ceux qui ont pour mission la description des vocabulaires auprès des différents publics. Car comme on le sait, il n’y a pas de bonne dictionnairique sans bonne lexicographie.  

5. Conclusion. 

      À travers la maison Larousse et ses dictionnaires bilingues qui s’imposent souvent par leur qualité et l’ampleur des gammes offertes sur le marché, notamment dans les pays latins, se posent en fait toute une série de questions concernant l’ensemble de la lexicographie bilingue dont on vient de lister sans doute une petite partie.

     Il a fallu attendre la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, avec son premier volume paru en 1992 pour que soit cité le « dictionnaire bilingue », entre les syntagmes « dictionnaire de langue » et « dictionnaire encyclopédique ». C’est une place pour le moins symbolique ! Entre langue et culture.

     Le champ de recherche reste immense et de la même manière que notre lexicographie européenne monolingue est née des dictionnaires bilingues au XVIe et XVIIe siècles, il semble bien qu’aujourd’hui nous bénéficiions d’une renaissance de la réflexion grâce aux lexicographes spécialistes des dictionnaires monolingues et aux lexicographes spécialistes des dictionnaires bilingues. Il y a de hauts lieux où souffle l’esprit de cette Renaissance, animé par d’incomparables métalexicographes et lexicographes. Ils ont été pour un très grand nombre rassemblés à l’école interlatine des hautes études en linguistique appliquée, en son Séminaire rassemblé en 2003 à San Millan de la Cogolla. L’image chère à Larousse de la Semeuse y prend toute sa valeur symbolique. 
 

BIBLIOGRAPHIE 

FERRARIO Elena ; PULCINI Virginia, La lessiografia bilingue tra presente e avvenire, Edizioni Mercurio, 2002. 

GUILPAIN, Micheline ; PRUVOST, Jean, (dir.), Pierre Larousse, Du Grand Dictionnaire au Petit Larousse, Collection Lexica, H. Champion, 2002. 

PRUVOST, Jean, Dictionnaires et nouvelles technologies, PUF, 2000. 

PRUVOST, Jean, Les dictionnaires de langue française, Collection Que sais-je ? PUF, 2002. 

SZENDE, Thomas (dir.) :

Dictionnaires bilingues, Méthodes et contenus, Champion, Biblioth. de l’INaLF, 2000.

Les écart culturel dans les dictionnaires bilingues, H. Champion, 2003.