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Juillet 2007

DE L’ORIGINE DE L’EXHAUSTIVITÉ DES DICTIONNAIRES :

LE RAYONNEMENT PROGRAMMÉ D’UNE LANGUE FRANÇAISE

SANS FRONTIÈRE

Hommage à Sergio Corrêa da Costa, auteur de Mots sans frontières.

Audio-conférence à l’Unesco du 4 juin 2007

entre

la Délégation générale à la langue française et l’Académie des lettres brésilienne.

par

Jean PRUVOST



Au moment où l’on découvre avec émotion l’œuvre de Sergio Corrêa da Costa, auteur des Mots sans frontière publié aux Éditions du Rocher, en 1999, on ne peut s’empêcher de penser à nos premiers dictionnaires français, également sans frontière et aux auteurs souvent plurilingues de notre lexicographie.

1. Des dictionnaires conçus pour être sans frontières

On a oublié en effet combien nos dictionnaires monolingues de la langue française ont été avant tout des dictionnaires sans frontière, porteurs d’une langue qui se voulait internationale et répandue dans l’Europe entière. Ce qui n’a sans doute pas été bien compris ou en tout cas pas vraiment encore explicité, c’est que ces dictionnaires eux-mêmes avaient été conçus non pas pour le seul public français, mais essentiellement et prioritairement pour un public étranger. Une telle affirmation peut surprendre : on en trouve cependant les preuves tangibles dans les préfaces respectives des trois premiers dictionnaires fondateurs de notre langue française.

1.1. C’est effectivement dès les premières lignes de la préface qu’en 1680, avec le tout premier dictionnaire monolingue français, le Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, Pierre Richelet précise qu’

« en faveur des étrangers, on a ajouté aux mots et aux phrases des bons Écrivains le genre de chaque nom avec la terminaison féminine des adjectifs, et l’on a donné des exemples. On a expliqué les diverses significations d’un même mot, découvert le sens des dictions difficiles ou équivoques, mis le régime des verbes, et des adjectifs, et même quand les verbes sont irréguliers, ou mal aisés à conjuguer, on en a marqué la première personne du présent, du prétérit, du futur et de l’impératif. »

On constate alors à quel point la stimulation du lecteur étranger qui s’intéresse à la langue française – et c’est le cas de toute l’élite européenne au cours du XVIIe siècle – est pour le moins forte !

Ainsi s’explique la réflexion simple que nous sommes beaucoup à avoir eue à l’esprit sans oser jamais la formuler : quel Français parlant le français au XVIIe siècle – et même au XXIe siècle – a besoin de savoir que le féminin de grand est grande ? que le mot pain est un nom masculin et que pomme est un nom féminin ? Quelle est d’ailleurs l’utilité pour le monolingue d’exemples tels que « un homme bon », « une action bonne ». De fait, il faut le souligner, la grande majorité des informations apportées dès les premiers dictionnaires - des dictionnaires qui donneront le ton pour tous les successeurs - était tout simplement destinée aux étrangers. De même que la relative exhaustivité d’un dictionnaire pour le locuteur français connaissant les bases de sa langue – un locuteur qui n’a donc pas besoin qu’on lui explique le mot chaise, ou le mot blé – ne prend de sens que dans le cadre de ce que Bernard Quemada appelle les dictionnaires d’apprentissage.

1.2. Si l’on fait référence maintenant au Dictionnaire universel de Furetière publié en 1690, dictionnaire qui ne nous enseigne pas « de simples mots mais une infinité de choses », on y découvre dans la préface que l’on doit à Pierre Bayle une même perspective internationale : « Veut-on qu’un libelle coure bien le monde ? Aussitôt on le traduit en françois, alors même que l’original est en latin. » Et d’ajouter : « Ce sera un grand moyen à ce livre-ci de répandre sur plus de nations les lumières qu’il contient. »

En vérité, le Dictionnaire universel de Furetière est bel et bien un dictionnaire voyageur, un dictionnaire ambassadeur pour la langue française et les référents y correspondant, et, ce faisant, il mérite pleinement son qualificatif d’« universel ».

1.3. Quant au Dictionnaire de l’Académie, publié en 1694, magnifique prototype d’une description soignée de la langue, on y trouvera aussi d’emblée, dès la première page de la Préface que « Le Dictionnaire de l’Académie ne sera pas moins utile, tant à l’égard des étrangers qui aiment notre langue qu’à l’égard des Français mêmes qui sont quelquefois en peine de la véritable signification des mots ou qui n’en connaissent pas le bel usage, et qui seront bien aises d’y trouver des éclaircissements à leurs doutes. » Ce dictionnaire commencé sous Louis XIII, remis une fois achevé à Louis XIV, s’inscrit dans le programme politique du Grand Siècle : faire rayonner la France à travers ses Arts et sa langue et ce dans l’Europe entière. Le Dictionnaire de l’Académie française a vocation internationale.

Ainsi, cette trinité lexicographique, fondatrice du genre lexicographique, se situe-t-elle d’emblée sous le signe du voyage, du partage et de la publication « sans frontière ».

2. Des lexicographes sans frontières…

Il reste maintenant à rappeler que la lexicographie monolingue, c’est-à-dire français-français est le fait de lexicographes le plus souvent bilingues et parfois mêmes plurilingues. On se contentera ici de lister nos différents grands dictionnaires, classés chronologiquement, en rappelant les caractéristiques linguistiques des auteurs.

- 1549 : Robert Estienne, auteur du Dictionnaire françoislatin, est le traducteur privilégié du Roi pour les langues anciennes. On ne parle que le latin dans son imprimerie, langue internationale qui permet de donner toutes les explications en une même langue à des spécialistes venus de l’Europe entière. Il est clair que si le latin fait office de langue d’échange, on ne manque pas par ailleurs d’y parler aussi quelques langues européennes fortes, et notamment le latin.

-- 1606 : Jean Nicot, auteur du Thresor de la langue françoise, a traduit l’Histoire de la Floride du portugais en français et fut ambassadeur du Portugal.

- 1680, 1690, 1694 : qu’il s’agisse de Richelet, avec le Dictionnaire françois, de Furetière avec le Dictionnaire universel, ou de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, il n’est pas inutile de rappeler que leurs auteurs respectifs sont versés en langue latine, et que par formation et goût, ils sont parfaitement rompus à la notion de traduction du latin en langue française.

- 1694 : Gilles Ménage offre la langue son premier Dictionnaire étymologique digne de ce nom. Après des études classiques brillantes, le dotant au passage d’une belle maîtrise du latin et du grec, il se passionne pour l’ancien français, apprend l’hébreu, l’espagnol et l’italien, sans oublier des rudiments d’anglais et d’allemand. L’étymologie ne connaît pas de frontières…

- 1751-1772 : Au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle Diderot et D’Alembert forgeront un outil démocratique par excellence et dont le rayonnement international fut intense : l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Or l’on oublie presque toujours qu’à l’origine de ce chef-d’œuvre, il y a de la part d’un éditeur la volonté de traduire la Cyclopaedia de Chambers et que Diderot fut alors contacté non pas en tant que philosophe renommé, ce qu’il n’est pas encore, mais en tant que traducteur efficace de l’anglais, ayant fait ses preuves à cet égard auprès des éditeurs parisiens. Ainsi, c’est sa traduction du dictionnaire anglais de médecine de Robert James qui lui valut d’être contacté pour ce qui deviendra une œuvre sans frontière s’il en est : l’Encyclopédie.

- 1812 : Claude Marie Gattel publie le Dictionnaire universel, premier dictionnaire français à offrir précisément la prononciation des mots. Et l’on se gardera bien d’oublier que Gattel avait été auparavant l’auteur remarqué d’un dictionnaire bilingue, le Nouveau Dictionnaire espagnol-français

- 1820 : Jean-Charles Laveaux nous offre un Dictionnaire des difficultés de la langue française et, là également, il faut d’abord repérer que, quelques années auparavant, il avait rédigé un Dictionnaire français-allemand (1784) témoignant de sa belle maîtrise des langues germanique.

- 1870 : Vient d’être décidée la rédaction d’une nouvelle édition du Dictionnaire de l’Académie française ? À qui en confie-t-on initialement la direction ? À Prévost-Paradol, bilingue français-anglais qui, hélas, alors qu’il est ambassadeur aux Etats-Unis, se suicidera au moment où, annonçant les intentions pacifiques de la France, il apprend que vient d’être déclarée la guerre entre la France et la Prusse.

- 1863-1873 : Émile Littré rédige l’un des monuments les plus précieux de notre patrimoine linguistique, le Dictionnaire de la langue française. Or, chacun sait, qu’il fut d’abord un spécialiste incontesté de la traduction critique des œuvres d’Hippocrate et qu’il se passionnait pour les langues anciennes.

- 1912 : Miguel de Toro, bilingue français-espagnol, dirigera la version espagnole du Petit Larousse, le Pequeño Larousse ilustrado. Mais ce que l’on sait moins, c’est qu’il sera aussi l’auteur en 1949 du premier dictionnaire d’apprentissage vraiment conçu pour les enfants, le Dictionnaire des débutants, et qu’il dirigera dans le même temps le Petit Larousse illustré français. La Semeuse et les akènes du pissenlit ne connaissent pas les frontières !

- 1953-1964 : Paul Robert dirige au cours de cette période la belle aventure du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, que l’on appellera par la suite le Grand Robert. Le fait est connu, ce qui l’est moins, c’est sa passion pour la langue anglaise et le fait qu’il fut le traducteur de son père au cours de ses voyages à l’étranger, notamment aux Etats-Unis et en Espagne. C’est par ailleurs en dressant des listes de mots anglais par thèmes, qu’il aura l’idée de la dimension analogique à donner à son dictionnaire français. Il rend d’ailleurs au passage hommage à Prudence Boissière, qui avait lui-même imaginé le premier Dictionnaire analogique de la langue française, en 1862. Et où ce dernier en avait-il pris l’idée ? En Angleterre. Les idées et les analogies sont aussi sans frontière !

- 1971-1994 : la plus importante entreprise lexicographique du XXe siècle, celle correspondant au Trésor de la langue française, 16 volumes parus dans la seconde moitié du siècle, fut dirigée successivement par deux grands linguistes : Paul Imbs et Bernard Quemada. Le premier, romaniste, germaniste, parlait l’alsacien et l’allemand sans difficulté, sans oublier les langues anciennes, il incarnait parfaitement le savoir plurilingue. Quant à Bernard Quemada, il est bilingue de naissance, de père espagnol et de mère française.

C’est un constat qui s’impose : la plupart des grands projets lexicographiques sont accompagnés par des personnalités maîtrisant plusieurs langues et ne se limitant pas à d’étroites frontières… On n’ira donc pas plus loin dans ces rappels qui font converger, d’une part, nos premiers dictionnaires « sans frontière » et, d’autre part, des lexicographes qui, pour beaucoup, sont aussi sans frontière linguistique étanche, rayonnant au contraire sur plusieurs systèmes linguistiques.

Richelet déclarait à bon escient que le Dictionnaire est « l’œuvre de tout le monde » : on y ajoutera l’idée forte que le dictionnaire est bien en effet l’œuvre de tous et cela, selon l’heureuse formule de Sergio Corrêa da Costa, « sans frontières » .

Jean Pruvost,

Université de Cergy-Pontoise,

Lexiques, Dictionnaires et Informatique (LDI),

LDI Cergy, UMR 71-87.