Avril 2008
Dictionnaires historiques
et enseignement
Françoise Guerard, EA 170,
Langues romanes : acquisition, linguistique, didactique. Université
de la Sorbonne Nouvelle - Paris III
Qu’est-ce qu’un dictionnaire
historique ? Un dictionnaire qui expose sous forme alphabétique ou alphathématique
des faits historiques, ou traite de divers sujets sous forme historique.
L’ouvrage peut s’intéresser à la fois aux hommes et aux lieux ;
ou uniquement à des personnages : on les dit alors souvent « dictionnaires
biographiques » ou « de biographies ». Ou bien à l’histoire du monde :
le plus connu aujourd’hui est le Dictionnaire encyclopédique d’histoire
de Michel Mourre. Ou bien à une époque, une partie du monde, un État,
une institution. Au hasard, le Dictionnaire d’histoire de France,
publié sous la direction d’A. Rowley, le Dictionnaire historique
de la Papauté, dirigé par Ph. Levillain, le Dictionnaire de
la civilisation égyptienne, de G. Posener, S. Sauneron et J. Yoyote.
Le sujet peut ne pas concerner directement des institutions, des lieux
ou des personnes, par exemple le Dictionnaire historique de la langue
française d’A. Rey. Nous ne nous intéresserons ici qu’aux
dictionnaires historiques généraux (histoire événementielle, géographie,
biographies).
Depuis que la diffusion
de l’imprimerie a facilité celle du français qui supplante peu à
peu le latin, l’histoire des dictionnaires historiques en langue française
est longue. J’aimerais citer le surprenant Epithetes de Maurice
de la Porte (1571), recueil alphabétique, de Age à Zethe,
comportant essentiellement des substantifs assortis de multiples épithètes
(“Abeille“ en a 37). On n’y trouve pas de définitions au sens
moderne, mais des descriptions et/ou des informations sur des objets
du savoir, des précisions d’usage, des commentaires sentencieux,
des conseils espiègles et des avertissements désinvoltes, toutes choses
fort éloignées du contenu d’un classique dictionnaire historique.
Mais l’ouvrage intègre aussi des noms propres soigneusement décrits
qui couvrent les domaines les plus variés : la Bible, la mythologie
gréco-romaine, la littérature, l’histoire ancienne et moderne, voire
contemporaine (Catherine de Médicis, Charles IX, la reine Margot -
qui n’était encore que Marguerite de Valois - et une pleine brassée
de princes du sang sont ensevelis sous les dithyrambes), la géographie,
l’histoire des sciences, la fable… Ce délicieux ouvrage, du format
d’un livre de poche (12x18 cm), évoque ainsi partiellement nos modernes
dictionnaires historiques.
Le genre se fixe assez
vite, et surgit le célébrissime Moréri : Le grand dictionaire historique
ou le melange curieux de l’histoire sainte et profane, dû à
un ecclésiastique du diocèse de Lyon. Paru en 1674, il a été constamment
réédité jusqu’en 1759, chaque édition faisant l’objet de remaniements,
corrections et ajouts aux multiples auteurs ; l’ouvrage avait un volume
à l’origine, en 1759, il en a dix.
Une vingtaine d’années
plus tard paraît à Rotterdam le Dictionaire historique et critique
de Pierre Bayle. Dans la préface de la première édition (1696), l’auteur
tire à boulets rouges sur le Moréri, qu’il qualifie de tissu d’erreurs,
puis analyse la concurrence, apparemment sauvage. Bien des sujets qu’il
voulait traiter l’ont déjà été par d’autres et l’offre commerciale
est surabondante : un dictionnaire de la Bible (1693) ; un dictionnaire
d’histoire ecclésiastique ; une traduction anglaise du Moréri (1695)
et un supplément à ce même Moréri, en cours de réalisation en Hollande
; une nouvelle édition du Moréri, revue et augmentée, en cours d’élaboration ;
le projet d’un certain Chapuzeau, qui a publié (1694) le plan d’un
dictionnaire historique ; un ouvrage sur les Éloges de J.-A.
de Thou (1696)…
En France et en Europe
(le Moréri ne sera pas traduit qu’en anglais, mais aussi en latin,
allemand, italien et espagnol), il existe donc un public pour ce genre
d’ouvrage. L’intérêt ne faiblit pas. Parmi les nombreux dictionnaires
historiques, d’histoire et de géographie, biographiques, et autres,
offerts aux lecteurs depuis le XVIIe siècle, on se bornera
à citer les plus célèbres. Un bénédictin, dom Chaudon, écrit un
Dictionnaire historique portatif ; il a un tel succès que l’ensemble,
qui comptait 4 tomes à la parution, en 1766, est passé à 21 volumes
en 1810-1812. Le Nouveau dictionnaire historique-portatif, dont
la seconde édition, imprimée à Amsterdam en 1771, annonce que le
premier tirage a été épuisé presque immédiatement, est prudemment
attribué à « une société de gens de lettres » ; il comprend 4 tomes
in 16°.
Le siècle suivant s’ouvre
sur une œuvre gigantesque, la Biographie universelle ancienne et
moderne (titre abrégé…) de Louis-Gabriel Michaud. L’ouvrage
est entamé en 1806, arrêté, repris en 1810 et (provisoirement) achevé
en 1828. Ses 52 volumes, plus de très nombreux suppléments, n’ont
cessé d’être remaniés. L’ouvrage, plus de cent fois remis sur
le métier et interminablement poli et repoli, a trouvé sa forme et
son format définitifs au début des années 1860. Il a été copié
sans beaucoup de vergogne par Firmin Didot, qui confia à Hoëfer la
direction d’une Nouvelle biographie générale depuis les temps
les plus reculés jusqu’à nos jours, dont les 46 tomes ont été
publiés entre 1852 et 1866.
Des projets de ce genre,
qui demandent d’énormes investissements, ne sont plus guère dans
l’air du temps : le monumental Dictionnaire de biographie française,
entrepris par Letouzey et Ané en 1932, compte une vingtaine de volumes,
mais n’est toujours pas achevé. Le public intéressé rechigne aujourd’hui
à consacrer plusieurs rayons de bibliothèque à ces lourds ouvrages
et consulte plus volontiers Internet.
Dès les années 1830-1850,
des dictionnaires aussi maniables que les modestes « portatifs » de
la fin du XVIIIe siècle sont offerts au lecteur. Le Dictionnaire
général de biographie et d’histoire, de mythologie, de géographie
(titre abrégé…) de Marie Nicolas Bouillet, publié par Hachette
en 1842, est en un seul volume in 8°. De même format, le Dictionnaire
de biographie et d’histoire, de Charles Dezobry et Jean-Louis
Bachelet (1857), en compte deux. De maniement aussi facile, le Dictionnaire
universel des contemporains, de G. Vapereau (1858), est une sorte
de Who’s who avant l’heure. L’auteur reprend une idée
déjà exploitée par Em. Babeuf, le fils de Gracchus Babeuf (Biographie
universelle et portative des contemporains, ou Dictionnaire historique
des hommes vivants, cinq volumes, 1834), ou (dans une perspective
plus politique) par G. Sarrut (Biographie des hommes du jour,
6 volumes, 1835-1842). Ne s’intéressant qu’à des personnages en
vie au moment de la mise sous presse, ce type de dictionnaire impose
de constantes mises à jour ; la carrière commerciale du plus célèbre,
le Vapereau, en a été obérée.
Ces ouvrages sont destinés
à des clientèles différentes. À l’origine, le Moréri s’adresse
à un assez large public, celui des personnes cultivées du temps : gens
de lettres, savants, gens de robe, docteurs en Sorbonne, régents de
collège, gens d’Église, officiers royaux… Le temps passant, il
devient l’ouvrage de base de ce qu’il est convenu d’appeler une
« bibliothèque de château », ensemble souvent hétéroclite d’œuvres
classiques, d’ouvrages d’histoire nationale et locale, de chroniques
militaires, de livres de piété, de romans, de mémoires, de récits
de voyage... Il a perdu son caractère d’ouvrage d’érudition (si
négative que soit l’opinion de Pierre Bayle sur ladite érudition)
pour servir de référence incontestable à son propriétaire, généralement
attaché aux traditions. Aux traditions historiques et culturelles,
d’abord : tel personnage est-il « dans le Moréri » ? Si oui, il vaut
qu’on s’y intéresse, si non… Puis aux traditions familiales :
mon ancêtre X est-il « dans le Moréri » ? Si oui, je suis rassuré,
j’appartiens à une lignée honorable (voire célèbre). Pour peu
qu’à l’attachement aux traditions se superposent des prétentions
nobiliaires, la quête se complique : mon ancêtre est dûment répertorié
avec son titre ? Tout va bien, celui que je porte est justifié. Dans
le cas contraire…
L’évolution du Moréri
s’est amorcée tôt. Dans la page de titre de la première édition
(1674), rien n’évoque le moindre souci de flatter la noblesse. L’auteur
précise à quels personnages il s’intéresse : outre les dieux et
les héros, ce sont rois d’ici et d’ailleurs, princes de l’Église,
empereurs païens et chrétiens de l’Antiquité ou des temps modernes,
« Princes Illustres, & […] grands Capitaines, & autres personnes
de toute sorte de Professions, renommées ou par leur erudition, ou
par leurs Ouvrages, ou par quelque action éclatante ». Le mérite personnel,
le courage, l’importance politique, le talent, la vertu, voire la
sainteté, tels sont les critères de choix. La page de titre de la
deuxième édition (1681), que Moréri n’a pu achever, mais qu’il
avait dirigée jusqu’à sa mort, en 1680, et qui est passée d’un
tome (1674) à deux, semble identique, au titre près : l’histoire
« sainte et profane » est devenue l’histoire « sacrée et profane ».
Comme la première, elle offre une longue énumération des sujets abordés :
les pages de titre font alors fonction de sommaires détaillés. Mais,
à la fin de cette énumération, en bas de page, la liste d’origine
est complétée par une ligne en petits caractères : « Les Genealogies,
& les actions memorables de plusieurs Familles Illustres ». Dans
les éditions ultérieures, le propos devient de plus en plus explicite
: « les actions mémorables » disparaissent et les généalogies, d’abord
françaises, deviennent celles « des familles illustres de France
et d’autres pays », puis « et des autres pays de l’Europe ». Cette
caractéristique a dû plaire. Dans la préface de l’édition de 1759,
les éditeurs précisent : « À l’exemple de nos prédécesseurs,
nous avons cédé à l’empressement de plusieurs familles, qui ont
demandé que leurs généalogies fussent comprises dans cette édition. »
Imperceptiblement, on a ainsi glissé vers le Bottin mondain. Cela n’a
pas échappé aux critiques : « On a reproché au Dictionnaire
de Moréri […] de contenir un trop grand nombre de généalogies ;
ce qui peut en effet le faire ressembler parfois à certains nobiliaires
de nos provinces. » (L.-G. Michaud, Biographie universelle ancienne
et moderne, tome XXIX, p. 296).
Il est facile de jeter
sur ce naïf snobisme un regard ironique. Cette même préface de 1759
permet de se forger une opinion plus juste. Ses auteurs ont constaté
que de très nombreux articles de géographie étaient défectueux.
Ils les ont donc « tout de nouveau » refaits, car « il est des personnes
à qui le Moréri tient lieu de tout. » On peut regretter que cet ouvrage
soit référence unique pour nombre de familles, il est sot de s’en
moquer.
Le livre de Pierre Bayle
n’a pas connu cet engouement posthume. Certes souvent réimprimé
jusqu’en 1830, avec divers ajouts et mises à jour, il ne joue pas
ce rôle d’oracle ; absent de l’immense majorité des bibliothèques
familiales, il n’est pour ses lecteurs, depuis longtemps, qu’un
objet littéraire.
Dans la production du
XIXe siècle, se détachent le Bouillet et le Dezobry. Peu
encombrants, relativement peu chers, ils sont accessibles à des bourses
modestes et trouvent facilement place dans les bibliothèques des lycées
et collèges. Publié en 1842, le Bouillet excite la verve assassine
de Pierre Larousse : « Cet ouvrage est une compilation assez bien faite,
malgré ses lacunes et ses erreurs, mais qui ne mérite certes pas la
vogue et l’autorité que lui ont données la haute position de son
auteur dans l’enseignement (Bouillet était professeur de « ce qu’on
entend par philosophie dans l’Université »), l’approbation
spéciale de l’Université, celle de l’archevêque de Paris, enfin
l’appui des grandes corporations laïques et ecclésiastiques qui
disposent de l’enseignement public. » Les lignes suivantes donnent
la raison de cette hargne. L’instituteur de Toucy, attaché à la
laïcité de l’enseignement, ne pardonne pas les palinodies d’un
opportuniste dont il fait sa tête de Turc : « l’ouvrage [...] avait
été mis à l’index pour quelques passages qui avaient déplu. Mais
l’auteur se hâta de remanier son œuvre, et obtint, par sa docilité,
la levée de l’interdit. » Cette « docilité » a beaucoup contribué
au succès du dictionnaire, largement consulté dans les familles catholiques
pratiquantes : le Larousse était à l’index.
Furieux de ce qu’il
considère comme une gloire usurpée, Pierre Larousse est ravi de noter,
à propos du Dezobry, son cadet de quinze ans, qu’il lui a « enlevé
une bonne part de [sa] vogue et [tend] de plus en plus à se substituer
à [sa] place dans les établissements d’instruction publique. »
Quoi qu’il en soit,
ces deux ouvrages sont emblématiques de la place, toute nouvelle et
au demeurant faible, du dictionnaire historique dans l’enseignement.
Précisons, d’abord, que l’histoire n’était pas obligatoirement
enseignée à l’école : les maîtres et maîtresses apprennent aux
enfants à lire, écrire et compter. Plus précisément, comme l’énonce
la loi Guizot, le programme comprend « l’instruction morale et religieuse,
la lecture, l’écriture, les éléments de la langue française et
du calcul, le système légal des poids et mesures ». L’apprentissage
du français se réduit à peu près à celui de l’orthographe. Quant
à l’histoire, sous la Restauration et la monarchie de Juillet, elle
est matière facultative à l’école. Il s’agit, bien entendu, de
l’histoire de France, à l’exposé strictement chronologique, dynastie
par dynastie, de Pharamond à (selon l’époque) Charles X ou Louis-Philippe.
Dans l’enseignement secondaire l’histoire est généralement abordée
par le biais de l’histoire ancienne (suprématie du latin oblige).
N’oublions pas, en
outre, que jusqu’au XIXe siècle, « apprendre l’histoire »,
c’est, d’abord, lire les historiens anciens, grecs et latins. Mais
il faut se garder de tout anachronisme. Que l’histoire ne constitue
pas une « matière » scolaire, une « discipline », n’implique pas,
comme le fait remarquer Annie Bruter dans son ouvrage L’histoire
enseignée au Grand Siècle, qu’on ne l’enseigne pas. Elle rappelle
l’existence de nombreux « abrégés » à usage pédagogique, dont
certains sont anciens. Au hasard : Le Parterre historique ou l’Abrégé
de l’Histoire Universelle Composé en latin par le Père Jean de Bussières
[…] et nouvellement mis en François par le mesme (1667) ; Méthode
facile pour apprendre l’histoire de France, par D*** [S. Gueulette]
(1684) ; Les Antiquitez gauloises et françoises, par C.
Fauchet (1599)… En outre, pour les époques antérieures à la fin
du XVIIIe siècle, c’est une illusion de restreindre l’apprentissage
de l’histoire aux salles de classe : « Il est apparu que les premières
traces d’un enseignement autonome de l’histoire ne devaient pas
être recherchées dans l’enseignement des collèges de l’Ancien
Régime, mais plutôt du côté de l’éducation domestique, dispensée
par un ou des précepteurs sous la surveillance du chef de famille,
telle qu’on la trouve notamment dans la haute aristocratie, de robe
ou d’épée, et dans la famille royale » (op. cit., p. 25).
Avec la multiplication
des collèges, et notamment des collèges de l’Oratoire et de la Compagnie
de Jésus (congrégations qui se disputent la gloire d’avoir été
la première à faire entrer l’histoire dans le cursus des études),
le dictionnaire historique pénètre dans les bibliothèques d’établissement.
Dans les salles de cours ? Sans doute pas ; on manque de témoignages,
la plupart des ouvrages consacrés à l’histoire de l’éducation
n’en disent mot.
Le marché s’ouvre,
cependant, et les grands éditeurs s’y intéressent. C’est rentable,
tellement rentable que, parfois, ils avancent masqués. Louis Hachette,
qui publie Bouillet, encourage un de ses employés, Charles Emmanuel
Magdeleine, à voler de ses propres ailes et place des capitaux dans
la petite société que ce dernier fonde en 1839 avec Dezobry, la société
Magdeleine et Cie dont « l’un des objets principaux […]
devra être la librairie classique et religieuse en ce qui concerne
les séminaires et les maisons d’éducation des deux sexes tenues
par des communautés religieuses. » Si Pierre Larousse avait su, il
aurait sans doute tempéré son enthousiasme. Quoi qu’il en soit,
la petite société prend son indépendance en 1840, le dictionnaire
est racheté par Tandou, éditeur de moyenne importance, avant de passer
en 1865 chez Delagrave, autre poids lourd du secteur. Le Bouillet poursuit
sa carrière dans sa maison d’origine, il fait partie de l’importante
série de dictionnaires de spécialité publiés par Hachette avant
le Littré. Ils sont destinés aux adultes, aux lycéens, aux collégiens,
pas aux écoliers.
Ces écoliers, pourtant,
Louis Hachette ne les a pas oubliés. Né en 1800, il achevait ses études
à l’École normale lorsque, en septembre 1822, Mgr Frayssinous, grand-maître
de l’Université depuis juin de la même année, la supprime d’un
trait de plume, l’accusant de dispenser un enseignement « entièrement
détaché de la religion. » Le jeune homme ne peut obtenir l’autorisation
d’ouvrir un pensionnat. Après quelques années d’errance professionnelle
(étudiant en droit, précepteur…), en 1826, il achète à J.-F. Brédif
son brevet de libraire et son fonds, et s’installe au quartier latin.
Il édite des auteurs classiques, puis des dictionnaires de langues
anciennes.
Quelques années plus
tard, la loi Guizot de 1833 rend obligatoire l’instruction élémentaire
publique. Cela ne s’adresse d’abord qu’aux garçons. Puis, en
1836, l’obligation scolaire est étendue aux filles.
Il est bel et bon d’ouvrir
une école dans chaque commune, mais les instituteurs disposent de très
peu de matériel pédagogique : il n’existe, en quantité suffisante,
ni manuels, ni cartes, ni planches d’histoire naturelle, ni livres
de lecture courante. En outre, l’existant est parfaitement hétéroclite,
l’idée même d’une quelconque normalisation est inconnue (sauf,
exception qui confirme la règle, dans les établissements des frères
des Écoles chrétiennes). Les besoins sont énormes, la librairie Hachette
y pourvoira largement, cela fera sa fortune.
Puisque bancs d’école,
préaux et tableaux noirs lui sont interdits, l’ancien élève de
l’École normale accomplira sa vocation par l’intermédiaire des
livres qu’il produit. Sic quoque docebo : c’est la devise
qu’il s’est choisie.
Bien que l’histoire
ne soit pas une matière obligatoire, il n’en achète pas moins, dès
1828, à Mme de Saint-Ouën, lauréate de la Société pour
l’instruction élémentaire, son Histoire de France depuis l’établissement
de la monarchie jusqu’à nos jours.
L’ouvrage a un tel succès (on en vendra 2 millions d’exemplaires
avant 1880) que, sous le nom de Petite histoire de France, il
figurera au catalogue Hachette des décennies durant. Il sera rejoint,
dès 1831, dans la Bibliothèque des écoles primaires, collection
de petits livres à 40 centimes, puis, dans d’autres collections,
par des Tablettes chronologiques, des Éléments de chronologie,
des Premières leçons de géographie, de chronologie et d’histoire…
La leçon d’histoire
se répand d’autant plus facilement que l’enseignement préélémentaire,
qui fait beaucoup appel à l’imagerie, se développe en France. À
Paris et en province, des philanthropes fondent après 1820 des salles
d’asile qui accueillent, pendant la journée, des enfants de deux
à sept ans. La première à offrir un embryon d’organisation est
ouverte à Paris en 1826, d’autres suivront. Le mouvement se structure.
On se soucie de la formation du personnel et du fonctionnement de ce
qui est en train de devenir une institution. En 1833, paraissent, chez
Delalain, une mince brochure de cinquante-deux pages, Instruction
élémentaire pour la formation et la tenue des salles d’asile de
l’enfance, due à Amélie Nau de Champlouis, et, chez Hachette,
le Manuel des salles d’asile de Jean-Denys Cochin. Peu à peu,
ces salles d’asile, pitoyables « fourrières d’enfants », selon
le mot de Marie Pape-Carpantier qui jouera un rôle majeur dans leur
évolution, tristes garderies d’enfants inoccupés, se transformeront
en lieux de vie et d’activité, ancêtres de nos modernes écoles
maternelles. Considérée comme « la base naturelle de l’école primaire »,
la salle d’asile partage très vite avec celle-ci le même bâtiment.
Les murs des classes se couvrent de tableaux destinés aux premiers
apprentissages : abécédaires, tables de multiplication, cartes de géographie,
figures géométriques, planches de botanique, gravures d’animaux
domestiques et sauvages, scènes de genre illustrant les travaux des
champs… L’imagerie à visée pédagogique intègre tôt des scènes
de l’histoire de France : Roland à Roncevaux, le baptême de Clovis,
le sacre de Charles VII, le couronnement de Joséphine à Notre-Dame,
Jeanne au bûcher...
L’histoire n’est,
certes, intégrée en tant que discipline dans tout le cursus de l’enseignement
primaire qu’en 1867, mais l’imaginaire des écoliers se peuple tôt
de blonds Gaulois moustachus à queue-de-cheval, de reines en prière,
de rois en majesté, de destriers caparaçonnés, de méchants princes
assassins d’enfants, de panaches blancs et de manteaux d’hermine,
de francisques à deux tranchants et d’étendards fleurdelisés. Dans
cet univers mystérieux et fascinant, se croisent notre bon roi Henri
promettant à ses sujets une poule au pot chaque dimanche ; Brunehaut
attachée par les cheveux à un cheval au galop ; Saint Louis rendant
la justice sous un chêne ; Jeanne d’Arc boutant les Anglais hors de
France ; Louis XI enfermant un cardinal dans une cage de fer ; Marie-Antoinette
jouant à la fermière avant de périr sur l’échafaud ; le jeune Bonaparte
au pont d’Arcole… C’est du roman ? Sans doute. Mais c’est aussi
de l’histoire, « de l’histoire écoutée aux portes de la légende »,
comme le notait Victor Hugo.
On nous a appris qu’il
est très mal élevé d’écouter aux portes. Certes. Mais, en écoutant,
on entend. Et, en entendant, on s’informe. Les informations ne sont
pas tout à fait exactes ? Sûrement. À la limite, qu’importe ? Ce
qui importe, c’est l’intérêt, le goût, le plaisir, la jubilation
que suscitent tant de merveilleux récits, tant de merveilleuses images.
En outre, récits et images s’échappent des pupitres et des tableaux
noirs, l’imagerie populaire et la littérature enfantine en prolongent
l’écho.
Cela donne de l’histoire
une image humaine et contrastée, proche et lointaine, réelle et fabuleuse.
On mémorise d’autant mieux les événements lointains qu’on en
connaît les héros. On retient mieux les épisodes de la conquête
de la Gaule en plaignant Vercingétorix qu’en récitant la liste des
villes prises par César. On se passionne davantage pour les malheurs
de la Pucelle d’Orléans que pour les calculs politiques de l’évêque
Cauchon (dont, en outre, il est impossible d’oublier le nom). Comme
il est impossible d’oublier certaines formules lapidaires : « Tout
est perdu fors l’honneur » ; « Paris vaut bien une messe » ; « L’État,
c’est moi » ; « Du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent ».
Ils évoquent des lieux et des événements, ils fixent notre mémoire.
Leurs auteurs nous deviennent familiers, l’histoire s’incarne en
des personnages de chair et de sang que nous pouvons aimer ou haïr,
admirer ou mépriser.
L’histoire du monde
est un champ si vaste qu’il semble téméraire d’en vouloir embrasser
tous les héros, comme le tente Moréri. Et il le tente sous forme dictionnairique,
parce que, pour lui, « l’Art de disposer les faits historiques suivant
l’ordre alphabétique, est le moyen le plus commode pour faciliter
aux hommes la connoissance de l’Histoire. » La réalisation du
Dictionnaire des rois et reines de France repose sur le même postulat.
Contrairement à Moréri qui s’intéresse aussi bien à la géographie
qu’à l’histoire des hommes et des dieux, il se borne aux personnages,
singulièrement à ceux liés à l’histoire de la France, plus précisément
à ses souverains. Et à ses souveraines. Il n’existait, à la sortie
du livre, aucun dictionnaire traitant avec le même sérieux, selon
les mêmes normes rédactionnelles, dans la même continuité alphabétique,
des rois et empereurs ayant régné sur la France, et de leurs épouses.
Comme si ces femmes – il y eut plus de cent – n’avaient pas eu
d’existence propre. Comme si l’épousée, sitôt échangés les
consentements et éteints les lampions de la fête, avait, à l’instant,
perdu la valeur politique qui, justement, avait été la cause du mariage.
Ce n’est pas seulement
injuste ; justice et injustice sont de l’ordre de la morale, non des
faits. C’est faire bon marché de la réalité historique. Beaucoup
de ces femmes ont joué un rôle personnel, notamment les régentes.
Et toutes ont eu une importance politique, puisque tous les mariages
– si l’on néglige les éphémères unions des Mérovingiens polygames
–, de Clovis à Napoléon III, à quatre exceptions près, ont été
conclus pour des raisons politiques. Comme l’a noté, à propos de
cet ouvrage, J.-M. de Montrémy, dans la Croix, « aucune conjointe
n’est anecdotique. Les quelque cent vingt reines de France jouent
un rôle patrimonial, stratégique et politique majeur ». Pourquoi les
trois quarts d’entre elles sont-elles ignorées des dictionnaires
généraux ? Et plus de la moitié des dictionnaires d’histoire ?
Le Dictionnaire des
rois et reines de France a voulu les faire revivre, avec leurs époux,
dans leur temps, en mettant en perspective les quinze siècles de pouvoir
royal qui ont façonné notre destin. Il ne s’agit pas d’hagiographie,
ni de panégyrique de la monarchie. Le lecteur avide d'émouvantes histoires
et de sublimes hauts faits sera parfois frustré. Au passage, il découvrira
que la plupart des nobles formules qui ont bercé son enfance sont apocryphes
et verra pâlir quelques images d’Épinal. Charlemagne n’était
pas « l’empereur à la barbe fleurie », pour la bonne raison qu’il
n’avait pas de barbe. Et il n’a pas inventé l’école. Louis XI
n’a pas enfermé le cardinal La Balue dans une cage de fer, il l’a
simplement – si l’on peut dire – mis en prison, ce qui est moins
pittoresque. Aucun amour caché n’a lié Anne d’Autriche et Mazarin,
et ils ne se sont pas mariés secrètement. Le petit Louis XVII, « l’enfant
du Temple », ne s’est pas évadé, il est mort tuberculeux, à dix
ans, après que Barras l’a libéré de sa geôle. Blanche de Castille
n’était pas seulement une belle-mère insupportable, elle était
aussi une femme politique de grand talent et de grand courage. Personne
n’a cassé le vase de Soissons, il était en métal, donc incassable ;
et il a été ultérieurement rendu à saint Rémy, son légitime propriétaire.
Dommage ? Non. La véritable histoire est aussi haute en couleur que
la légende, plus émouvante encore parce que vraie.
Demeure une question
: le dictionnaire historique mérite-t-il une place dans l’enseignement ?
Oui, sans aucun doute. Moréri avait raison. L’a-t-il ? Il ne semble
pas. Et il se pourrait bien qu’il ne l’ait jamais eue : le nom même
de Moréri ne figure pas dans l’excellent ouvrage d’Annie Bruter…
Et Pierre Bayle n’y est cité qu’en tant que pédagogue : il supervise
les études de son frère et lui prodigue consignes et conseils pour
l’apprentissage de l’histoire. Aucune allusion n’est faite à
son dictionnaire.
De cette longue et curieuse
absence témoigne aujourd’hui la brochure exposant le programme des
écoles primaires, publiée en 2007 par le ministère de l’Éducation
nationale. Dans le chapitre consacré à l’histoire, on relève une
erreur de date (parmi celles qui doivent être connues de tous les élèves
avant l’entrée au collège), un fort surprenant oubli (la IVe
République n’existe pas), et deux impropriétés de terme. La consultation
d’un dictionnaire historique aurait permis d’éviter ces imperfections.:
Bibliographie sommaire
D. Alexandre-Bidon, M.-M. Compère, Y.Gaulupeau,
J. Verger, G. Bodé, P. Ferté, Ph. Marchand et al. : Le patrimoine
de l’éducation nationale, Charenton, 1999
H. Bost, Pierre Bayle, Paris,
2006
A. Bruter : L’histoire enseignée
au Grand Siècle. Naissance d’une pédagogie, Paris, 1997
A. Corbin (dir.) : 1515 et les grandes
dates de l’histoire de France, Paris, 2005
C. Cosnier, Marie Pape-Carpantier,
de l’école maternelle à l’école des filles, Paris, 1999
F. de Dainville : L’Éducation
des jésuites (XVIe-XVIIIe
siècles), Paris, 1978
G. Dessauw : Histoire
des écoles. Histoire d’une école, Rouen, 2007
J. de Givry : Juilly,
1177-1977, huit siècles d’histoire…, Dammartin-en-Goële, 1976
Ministère de l’Éducation
nationale (préface de X. Darcos) : Qu’apprend-on à l’école
maternelle ? Qu’apprend-on à l’école élémentaire ?, Paris,
2007
J. Mistler, La Librairie
Hachette de 1826 à nos jours, Paris, 1964
J.-Y. Mollier, Louis
Hachette, Paris, 1999
Dictionnaires historiques
et ouvrages didactiques d’histoire cités*, ou dont l’auteur est
cité (par ordre chronologique)
* les titres très
longs sont abrégés
1571 : M. de la Porte,
Les Epithetes
1599 : C. Fauchet,
Les Antiquitez gauloises et françoises
1667 : J. de Bussières,
Le Parterre historique ou l’Abrégé de l’Histoire Universelle Composé
en latin par le Père Jean de Bussières […] et nouvellement mis en
François par le mesme
1674, 1681, 1759 : L.
Moréri, Le grand dictionaire historique
1684 : D*** (S. Gueulette),
Méthode facile pour apprendre l’histoire de France
1696 : P. Bayle, Dictionaire
historique et critique
1766 : L.-M. Chaudon,
Dictionnaire historique portatif
1771 : Une société de
gens de lettres, Nouveau dictionnaire historique-portatif
1810-1826 : L.-G. Michaud,
Biographie universelle ancienne et moderne
1828 : L. de Saint-Ouën,
Histoire de France depuis l’établissement de la monarchie jusqu’à
nos jours
1831 : Th. Soulice :
Éléments de chronologie ; Tablettes chronologiques
1833 : A.-J. Letronne :
Premières leçons de géographie, de chronologie et d’histoire
1834 : Em. Babeuf,
Biographie universelle et portative des contemporains
1835-1842 : G. Sarrut,
Biographie des hommes du jour
1842 : M.-N. Bouillet,
Dictionnaire général de biographie et d‘histoire
1852-1866 : J.-C.-F. Hoëfer
(dir.), Nouvelle biographie générale
1857 : Ch. Dezobry et
J.-L. Bachelet, Dictionnaire de biographie et d’histoire
1858 : G. Vapereau,
Dictionnaire universel des contemporains
1932- ? : T. Balteau, M.
Barroux, M. Prévost (dir.), Dictionnaire de biographie française
1959 : G. Posener (dir.) :
Dictionnaire de la civilisation égyptienne
1978 : M. Mourre,
Dictionnaire encyclopédique d’histoire
1992 : A. Rey, Dictionnaire
historique de la langue française
2003 : Ph. Levillain
(dir.) : Dictionnaire historique de la papauté
2003 : A. Rowley (dir.) :
Dictionnaire d’histoire de France
2005 (nouvelle édition :
2008) : F. Guerard, Dictionnaire des rois et reines de France