Accueil
Présentation
Comité scientifique
Comités d'Experts par thèmes
Quelques liens utiles

Dictionnaires par périodes

Dictionnaires par auteurs

Dictionnaires par éditeurs

Dictionnaires par thèmes

Dictionnaires et francophonie

Dictionnaires bilingues français-...

Dictionnaires et informatique

Auteurs de dictionnaires
Dictionnaires
Ouvrages théoriques
Autres ouvrages

Juillet 2007

DE LA LITTÉRATURE ET DES DICTIONNAIRES

EN PARTANT DE L’ANALYSE DE L’ESSAI DE G. DOTOLI,

INTITULÉ

DICTIONNAIRE ET LITTÉRATURE

Défense et illustration de la langue française du XVIe au XXIe siècle 1

mai 2007  

par Jean Pruvost 

      Pour ouvrir cette rubrique consacrée aux dictionnaires et à la littérature, il a semblé pour le moins pertinent de repartir de l’ouvrage consacré à ce sujet, Dictionnaire et littérature, paru en mai 2007, avec pour auteur Giovanni Dotoli. Il était évidemment difficile pour lui d’être son propre commentateur, aussi en tant que directeur de cette revue, ai-je souhaité procéder à une sorte de large commentaire de l’ouvrage, ponctué de quelques remarques personnelles.

     Avec un très bel avant-propos d’Alain Rey, qui rappelle que « le dictionnaire est trop souvent un mal aimé » alors qu’il représente « un révélateur, un messager culturel, un fournisseur d’imaginaire », l’ouvrage de Giovanni Dotoli se présente de fait comme un essai particulièrement riche de très nombreuses pistes de recherches, pour qui désire mieux percevoir les rapports existant entre la littérature et les dictionnaires.  

     Dix chapitres structurent ce bel ouvrage de 302 pages, assorti d’une trentaine d’illustrations avec, d’une part, des pages de titres de dictionnaires anciens, qu’il s’agisse par exemple du Dictionnaire  françoislatin de Robert Estienne en 1539, du Dictionnaire culturel en langue française (2005) d’Alain Rey, ou encore du Trésor de la langue française (1971-1994) et, d’autre part, quelques portraits de lexicographes célèbres, Furetière, Diderot, Paul Robert, Bernard Quemada, Josette Rey-Debove et Alain Rey, entre autres. 

     Nous reprenons ici chacun de ces dix chapitres :

     1. Le dictionnaire : le livre du trésor ;

     2. La définition du mot ;

     3. Le dictionnaire, « livre du discours » ;

     4. Le dictionnaire, « mémoire de la langue » ;

     5. La littérature dans les dictionnaires ;

     6. Le dictionnaire : « corpus de citations littéraires » ;

     7. Le dictionnaire : « Quelle littérature ? » ;

     8. Le dictionnaire culturel ? ;

     9 Les écrivains et les dictionnaires ;

     10. Quel dictionnaire au XXIe siècle ?

     en les résumant et en faisant suivre ce résumé de remarques personnelles, à la fois en guise d’hommage à l’ouvrage de G. Dotoli et en témoignage du très beau stimulant qu’il représente pour la réflexion individuelle. 
 

     1. Le dictionnaire : le livre du trésor 

     1.1. C’est à très bon escient que G. Dotoli commence par rappeler dans le premier chapitre que le dictionnaire incarne le « livre du trésor » avec quelques formules bien frappées. Par exemple : « Livre sacré par excellence, le dictionnaire est le lieu des certitudes, le moment du consensus » (p. 24) ; ou encore « le palimpseste verbal du dictionnaire a besoin de la littérature comme de l’air. Sans la légitimation de la littérature, il ne respirerait pas. » (p. 32).

     D’emblée, l’approche dotolienne fait mouche : elle consiste à convoquer toutes sortes de témoins, de spécialistes, linguistes et écrivains de renom, pour apporter leur contribution à la démonstration. Le lecteur, qu’il soit ou ne soit pas spécialiste, en est en partie étourdi par ces témoignages très pertinents, et quelques phrases bien senties de l’auteur vienne alors emporter l’adhésion. Quant au spécialiste, il peut être enthousiaste ou ne pas être d’accord, mais il glane assurément à chaque page des informations, des idées et des témoignages qui lui permettent de rebondir dans sa propre réflexion. C’est évidemment ce qui compte. 

     1.2. En ce qui nous concerne, dans la même perspective que celle défendue par Giovanni Dotoli, on soulignera à quel point le trésor que représentent les dictionnaires reste très inexploité et fort mal connu. Il est dommage par exemple que, pour ainsi dire, seuls quelques lettrés soient conscients de la richesse de ces réceptacles de mots et de savoirs, leur bibliothèque abritant religieusement quelques-uns de ces trésors. On n’en donne pas forcément le goût dans nos bibliothèques publiques, où il arrive souvent que les dictionnaires soient limités au rôle d’« usuels » au sens le plus terne du terme, ce qui entraîne qu’on s’en sépare sitôt qu’ils semblent avoir pris quelques années, notamment lorsqu’ils sont millésimés. « Pas assez de place » nous rétorque-t-on ! La réponse ne fait alors que confirmer le sentiment que l’on regrette puisque la tradition veut que pour faire de la place on se débarrasse d’abord de ce qui semble sans grande utilité. Les trésors de mots d’hier sont ainsi perçus comme inutiles. Il suffit pourtant d’interroger les lecteurs cultivés pour qu’ils ne soient en rien de cet avis. Il suffit aussi de sensibiliser celles et ceux qui ne demandent qu’à apprendre pour qu’ils deviennent de fervents défenseurs de ce patrimoine.

     Si la notion de « trésor » était bien ancrée, il serait par exemple presque naturel que l’on disposât de tous les millésimes du Petit Larousse depuis le premier, 1906, et que l’un s’ajoutât tout naturellement à l’autre, au lieu de s’y substituer. Il est ainsi aujourd’hui presque impossible pour le chercheur de bénéficier du témoignage d’un Petit Larousse daté de 1910, 1914, 1936 ou même de la seconde moitié du XXe siècle. Ces ouvrages étaient pourtant à la disposition de tous en tant que référence. Rassembler par exemple quinze millésimes successifs du Petit Larousse, pour suivre un mot, un concept est impossible à moins de faire appel à un collectionneur… Il en va de même évidemment du Petit Robert depuis 1967. Comment consulter les différentes refontes et millésimes y correspondant ? Pourtant, il n’est guère d’écrivains qui n’aient puisé dans ces trésors, ne serait-ce que pour vérifier telle ou telle signification.

     La notion même de trésor reste donc à ancrer dans les esprits, à instaurer dans les pratiques : se débarrasser d’anciens dictionnaires revient à « jeter des mots ». Le dictionnaire est un trésor littéraire : il porte en lui non seulement une tranche de vie, en usant du vocabulaire de l’école réaliste, mais aussi le vivier lexical des écrivains concernés par la période. Sauvons les dictionnaires-trésors !  
 

     2. La définition du mot 

     2.1. Il s’agit ensuite pour G. Dotoli de rappeler dans un deuxième chapitre que le dictionnaire est le lieu institué de la « définition du mot ». Et sont ici conviés différents spécialistes de la métalexicographie. Par exemple, l’auteur de ces lignes, convoqué pour rappeler qu’il faut toujours avoir en mémoire l’état des lieux et donc une typologie précise des définitions en fonction des pratiques lexicographiques observées ; Henri Meschonnic et son questionnement sur l’impossible définition ; Josette Rey-Debove et ses analyses percutantes sur l’autonymie ; Alain Rey et sa réflexion fine sur l’arborescence et la « synonymie étalée » qu’offrent les articles de dictionnaires ; Roland Barthes et son interrogation presque existentielle sur le fait que « le langage n’est pas seulement le privilège de l’homme, il en est aussi la prison […] ce que nous rappelle le dictionnaire » (Préface du Dictionnaire Hachette, 1981).

     Et l’on appréciera ici de nouveau une belle formule imagée de Giovanni Dotoli concernant « le lexique […] toujours indéterminé » qui « tend à s’évaporer, à sortir de la cage de l’entrée ». Et pour conclure le chapitre, G. Dotoli d’établir un parallèle intéressant entre, d’une part, d’Alembert constatant modestement que la définition consiste à « expliquer un mot par un ou plusieurs autres » et, d’autre part, le poète (G. Dotoli) déclarant que « le poème aussi est une définition par d’autres mots ». 

     2.2. Pour notre part, en adhérant pleinement aux points de vue de G. Dotoli, on aimerait rappeler combien la définition, tout en étant nécessaire dans le cadre d’un dictionnaire, reste pleinement un artefact par rapport à la langue vécue. On ne parle pas, on ne s’exprime pas en effet avec des définitions. De la même manière, la pratique récente de la numérotation des sens, qui n’existait d’ailleurs pas, par exemple, dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie et dans les Petit Larousse d’avant-guerre, a certes un effet clarificateur, mais aussi un effet pervers. Elle semble fixer une frontière intangible entre les différents sens, ce qui était moins manifeste lorsque seul un tiret ou même seulement le point final de la définition précédente séparait deux sens successivement présentés, comme dans le Petit Larousse et le Dictionnaire de l’Académie française.

     S’agissant de littérature et donc de la résonance forte des mots, avec toutes leurs connotations, il n’y a pas en réalité de délimitation totalement étanche entre les sens des mots : toute la force de la poésie réside justement dans l’absence de découpage rigide, dans le jeu entre les significations. De même que la synesthésie relève de la littérature baudelairienne, le décloisonnement sémantique fait partie de l’acte d’écriture littéraire. On ne peut certes éviter de définir les mots, mais, pour s’exprimer en linguiste, il ne conviendrait pas d’oublier ce célèbre signifié de puissance guillaumien, qui donne pour chaque mot au-delà de ses différents sens une sorte de substrat, de pâte conceptuelle à partir de laquelle se déduisent justement tous ses sens particuliers. Ce signifié de puissance manque en réalité dans nos dictionnaires, et on pourrait imaginer qu’à la manière de l’étymologie mise en exergue au début de l’article consacré à un mot, soit mentionné ce signifié de puissance ou à défaut l’idée générale.

     Les écrivains ressentent en effet plus que les autres ce « signifié de puissance », cet ensemble d’idées fortes s’attachant à chaque mot et d’où l’on tire tous les sens. On remercie Jacqueline Picoche, étymologiste et didacticienne du vocabulaire, d’avoir travaillé dans cette voie. Que chaque mot bénéficie d’abord de l’explication de son sens profond, transversal, de son signifié de puissance avant même de procéder à son découpage anatomique en fonction de sa polysémie, c’est l’objectif que pourraient se fixer les lexicographes. 
 

     3. Le dictionnaire,  « livre du discours » 

     3.1. Un troisième chapitre de Dictionnaire et littérature assimile le dictionnaire au « livre du discours », au sens linguistique du terme, le discours, c’est-à-dire la parole individuelle s’opposant à la langue, cette dernière représentant l’ensemble collectif de tout ce qui se dit et s’écrit, par définition insaisissable, et d’où est pourtant tiré le propos écrit ou oralisé de chacun. A priori, le dictionnaire viserait la description de la langue, ce bien commun, mais le point de vue ici choisi par G. Dotoli est que le dictionnaire serait le lieu du discours.

     Pour appuyer cette thèse, G. Dotoli fait intervenir force linguistes dont c’est le point de vue. Par exemple, André Collinot et Francine Mazière à travers le dictionnaire, appréhendé comme un « prêt à parler », Alain Rey évoquant « l’impossible définition », Josette Rey-Debove en s’appuyant sur l’expérience du Petit Robert des enfants doté d’exemples liés à un contexte préalable de héros définis dans la préface ; enfin, Henri Meschonnic considérant le dictionnaire comme un « discours de discours », sans oublier Voltaire et ce qu’il appelait le « superflu » nécessaire, l’indispensable contexte. Tous sont ainsi utilement appelés à la rescousse pour confirmer cette thèse du dictionnaire assimilé avant tout à un « discours » avant d’être un reflet neutre de la langue.

     Certes, on ne peut qu’adhérer au point de vue énoncé par Giovanni Dotoli, lorsqu’il rappelle (p. 61) que « Norme et description se croisent. Un dictionnaire demande l’adhésion du destinataire : il fonctionne comme un texte de littérature », et ce faisant le dictionnaire s’installe en effet dans le discours plus que dans la langue. Mais, en même temps, on conçoit bien que si l’on choisit comme axe de recherche – et c’est une initiative qu’il fallait prendre effectivement – « littérature et dictionnaire », il faut impérativement faire du dictionnaire un discours. Quitte à forcer un peu le trait.  

     3.2. C’est peut-être là où nous introduirions une nuance ou en tout cas un point de vue : on ne peut oublier en effet que l’auteur, les auteurs d’un dictionnaire de langue ont d’abord pour objectif de rendre compte de la langue, c’est leur objectif premier et il faut faire en sorte de bien retenir cette intention. En revanche, il est vrai que la langue, si on l’oppose au discours, représente pour ainsi dire un mythe, elle est hors du temps, s’assimilant à la somme de tous les discours dans une très forte épaisseur diachronique, alors que le descripteur, le lexicographe est bien obligé de relever, en tant que simple être vivant, un état momentané de la langue.

     Il tient donc un discours correspondant forcément à la période qu’il traverse. En somme, c’est un impossible pari que de vouloir décrire la langue pour ainsi dire intemporelle, et de désirer en rendre compte dans sa dimension absolue et insaisissable avec – le lexicographe n’a pas le choix – un discours forcément temporel, marqué par un état de langue et un état d’esprit scientifique configuré par le moment historique où il écrit.

     Peut-être gagnerait-on ici à bien faire la différence entre le lexicographe et le dictionnariste, en rappelant sans cesse que le dictionnariste ne doit jamais être considéré comme un synonyme pratique de lexicographe, même si en tout bon auteur de dictionnaire les deux coexistent, ils n’existent en effet alors qu’alternativement, jamais ensemble.

     Rappelons qu’on est dictionnariste dès lors qu’on se situe du côté du produit, de l’ouvrage à élaborer, dans les contingences d’un texte à écrire dans des limites données, d’un public à convaincre dans un rapport de communication préétabli, alors que le lexicographe, le plus souvent la même personne, se situe dans une autre démarche, il cherche sans souci de contenant ou de séduction à saisir la nature profonde du mot, à retenir dans ses filets de chercheur toutes les facettes du mot, toute sa nature linguistique. Or cette tâche est infinie, elle est presque atemporelle, pendant que celle du dictionnariste est temporelle, délimitée, et c’est pourquoi le lexicographe tend vers la langue alors que le dictionnariste tend vers le discours. Et par obligation, c’est toujours le dictionnariste qui a le dernier mot. Il n’en reste pas moins que c’est dans cette tension que s’installe le texte du dictionnaire. 
 

     4. Le dictionnaire, « mémoire de la langue » 

     4.1. Le quatrième chapitre de Dictionnaire et littérature, qui comme on le constate représente une formidable mine d’idées, est dévolu au dictionnaire en tant que « mémoire de la langue », avec cette belle problématique du dictionnaire, un ouvrage conçu pour rendre service à ses contemporains tout en même temps qu’il incarne un lieu de mémoire pour une langue de longue tradition.

     Ce chapitre reflète avec finesse toute la quadrature du cercle à laquelle est soumis le lexicographe. On apprécie particulièrement ici la mise en valeur de pensées oubliées, telles que celle de Maurice Chapelan, consacrée au fait, par exemple, que « les dictionnaires sont pleins de mots oubliés, qu’on ne rencontre jamais que là, amené à les lire par voisinage avec le mot qu’on cherche. Mais il se trouve parfois un écrivain pour réveiller, toujours jeune, l’un de ces mots-au-dictionnaire-dormant ». Ou encore celle de Georges Perec rappelant sa passion pour l’écriture, qui consiste à « laisser des traces de ma mémoire, d’où peut-être, ajoute-t-il, ma passion pour les dictionnaires : car les dictionnaires c’est la mémoire des hommes ». (p. 72). 

     4.2. Ce beau chapitre nous rappelle le succès des chroniques de langue données à France Inter ou pour l’Est Républicain. Sur quoi est-il fondé ? Tout simplement sur la mémoire de la langue, rappelée aux auditeurs et aux lecteurs. Où est-elle consignée ? Dans nos dictionnaires anciens. Sur quoi repose le plaisir ressenti à la lecture des définitions anciennes ? En partie, sur ce que l’on pourrait peut-être qualifier comme étant l’inconscient linguistique collectif.

     On est en effet surpris par le parfum ancien des mots, mais à la manière de la madeleine proustienne ébranlant la cathédrale du souvenir individuel ; le parfum des mots anciens n’aurait probablement pas autant de succès s’il ne s’appuyait pas sur les résonances secrètes d’un inconscient lexical collectif. Il réveille des mécanismes lexicaux, sémantiques, oubliés. Ils rappellent parfois telle ou telle aïeule, telle ou telle remarque régionale, en bref, le souvenir évoqué de la langue d’hier fait vibrer la langue d’aujourd’hui. Il en est du lexique comme d’un océan, les eaux de surface sillonnées par les navires ne peuvent faire oublier les eaux profondes, qui, au reste, les soutiennent. Nos dictionnaires anciens sont les échantillons de cette eau profonde. 
 

     5. La littérature dans les dictionnaires 

     5.1. Vient alors un chapitre central de l’ouvrage bien préparé par les chapitres précédents assimilant le dictionnaire à une œuvre de discours et de mémoire : « la littérature dans les dictionnaires ». Ce sont presque quarante pages qui sont ainsi offertes, d’abord sous l’égide de Cocteau rappelé par Alain Rey, qui déclarait que « toute œuvre est un dictionnaire en désordre », mais aussi sous le patronage fondateur du premier dictionnaire à offrir ces « lambeaux de pourpre » que sont les citations littéraires au cœur des articles : le Vocabolario degli Accademici della Crusca.

     G. Dotoli trouve alors le mot qui convient à cet événement lexicographique et littéraire : « Ce n’est pas le glas de la littérature, mais son triomphe ». Il procède ensuite à un recensement chronologique des différents dictionnaires monolingues français en précisant leur rapport avec les autorités littéraires. Voilà qui permet de voyager à travers siècles en suivant les attitudes diverses des lexicographes, et cela de Richelet, le tout premier à citer des auteurs français, à Littré, édifiant un temple de la littérature du XVIIe et du XVIIIe, en passant par Féraud, qui ne dissociait pas les bons écrivains des écrivains de second rang.

     On apprécie la mention du « demi-siècle d’or » pour la seconde moitié du XXe siècle, une formule qui nous est chère, avec ce que G. Dotoli appelle avec justesse le « retour foudroyant du dictionnaire de langue ». Le Grand Robert mais aussi le Petit Robert, sont alors l’objet de remarques fortes ponctuées par les propos d’Alain Rey qui est particulièrement sensible à la problématique des citations, effectivement centrale dans un dictionnaire de langue. Le Trésor de la langue française, véritable monument et musée à cet égard, fait aussi l’objet de réflexions et d’un utile rappel des travaux y correspondant. « Désormais le dictionnaire est devenu le Panthéon de la consécration. Y être c’est être reconnu comme un modèle, comme une sorte de classique », affirme alors à juste titre G. Dotoli. 

     5.2. On retrouve ici le problème du signifié de puissance qui, rappelons-le, correspond à ce sens global d’un mot qui fait, par exemple, que le mot « cœur » peut bien avoir une dizaine de sens distincts, le cœur qu’on opère en passant par celui qu’on joue aux cartes ou encore qu’on dessine sur un arbre, sans parler du cœur de la forêt et des cœurs brisés, il restera néanmoins toujours avec un signifié de puissance qui transcende toutes ces saisies de sens : le cœur est en effet central, doté d’une force essentielle de vie physique et amoureuse, perçue comme ayant une forme symbolique et une couleur, celle du sang. Qu’il s’agisse de la cerise cœur-de-pigeon, du cœur dessiné sur le mur, ou d’une peine de cœur, on se retrouve toujours dans l’une des « saisies » de ce même signifié de puissance. Et l’écrivain sait intimement cela, il le ressent, il en tire de fait toutes ses images fortes en jouant des résonances internes entre les composants sémantiques du signifié de puissance.

     On ne s’étonnera pas du même coup de constater que pour l’usager non linguiste, il soit tout naturel que des citations émaillent l’article de dictionnaire. Au reste, sans le dire, les éditeurs savent bien qu’un dictionnaire de langue française, à volonté non encyclopédique, qui ne bénéficierait pas de citations aurait toutes les chances d’être rejeté par le public. Pourtant, à y mieux réfléchir, la citation dévoie souvent le sens précis du mot, gainé dans sa définition, parce que justement la citation est littéraire et que le mot y est un enjeu sémantique et connotatif. Ainsi, la « peste » de Camus n’est pas seulement la « peste » du dictionnaire. La « famille » de Gide ou de Druon n’est pas non plus la « famille » définie dans le dictionnaire. Elles sont davantage.

     Par ailleurs, qui dit citation, dit par ellipse citation littéraire. On est encore loin de citer en effet des textes qui ne seraient pas littéraires, par exemple un extrait de bulletin municipal, même si sporadiquement on fait appel à des citations non littéraires, mais c’est alors plutôt à la manière d’un alibi de modernité. Or qui invoque la littérature, comme on vient de le rappeler, implique une conception souple, riche, rayonnante, voir irradiante du sens des mots, avec notamment l’idée qu’existe les « mots de la tribu », les connotations particulières, les connexions intimes. Et c’est toute la force de la littérature.

     Pourquoi alors le public est-il alors si friand de citations, alors que le linguiste perçoit clairement ou confusément qu’on est ici hors description scientifique et que, d’une certaine manière, la citation perturbe le « bon ordre » sémantique ? Parce que tout naturellement les lecteurs perçoivent que l’écrivain est allé au-delà du sens étroit et consigné, il joue avec le signifié de puissance d’un mot. Et l’éditeur, le lecteur, l’écrivain perçoivent cela instinctivement. Le linguiste, s’il veut être trop rationnel et se dégager de la littérature et du sentiment poétique, se trouve alors peut-être ici en décalage, voire en retard… 
 

     6. Le dictionnaire : « corpus de citations littéraires » 

     6.1. C’est alors dans une sorte de prolongement naturel, que le dictionnaire, entendons le « dictionnaire de langue » est abordé en tant que « corpus des citations littéraires ». C’est par le rappel des propos clarificateurs de Bernard Quemada et de ceux de Jean Pruvost sur le rôle des citations, à la fois pierres angulaires et pierres de touche des dictionnaires, que commence le chapitre. Il fallait aussi, comme cela a été fait, rappeler le débat de l’Académie et notamment cette célèbre correspondance de Voltaire, qui souligne qu’« un dictionnaire sans citation » est à ses yeux « un squelette ».

     On sait que Pierre Larousse reprendra à son compte cette formule en substituant à la citation l’exemple, pour en faire l’épigraphe de son Nouveau Dictionnaire de la langue française. N’aurait-il pas perçu l’ambiguïté souvent entretenue que dénoncent Henri Meschonnic mais aussi J. Pruvost entre le style, écart par rapport à la norme et de ce fait présent dans le texte littéraire cité, et la langue, volontiers prise en otage malgré elle dans la citation littéraire ?

     Le débat qui suit est riche et on adopte volontiers le point de vue de G. Dotoli lorsqu’il déclare que « la citation littéraire est une sorte de relata refero : elle exprime et elle infirme pour éviter les troubles de mémoire de la langue ». C’est sans doute en effet notamment par la citation que le dictionnaire est un « discours » et une « œuvre ». On peut alors sans hésiter rejoindre Alain Rey affirmant qu’il « faut aller plus loin et peut-être délirer pour voir dans le Littré une sorte de poème brisé qui redonne une valeur nouvelle à des fragments littéraires dévoyés ».

     Jean-Paul Colin est aussi mis en scène, avec un large questionnement que cite G. Dotoli (p. 128) qui lui donne la parole à juste titre, tant son propos est précis et sans concession. Nous voilà en effet, selon les mots mêmes de G. Dotoli, loin de l’habituelle « bibliographie gélatineuse » dénoncée par Léon Bloy.

     On pénètre en effet ensuite dans le détail typographique avec les choix propres à chaque dictionnaire, le plus souvent l’usage des guillemets qui « deviennent l’ouverture et la fermeture d’un monde, l’entrée et la sortie de la mimésis » (p. 131). On aime assez l’image sensible des « ciseaux du dictionnariste qui découpent l’expérience de la langue, en l’adaptant au rythme alphabétique du monde du dictionnaire » (p. 132) ainsi que l’idée de la « greffe » et de la « réécriture » et l’on est en effet bien convaincu que « la citation littéraire donne une dimension sociolinguistique à la langue » et, nous ajouterons, « au dictionnaire ».

     Enfin, que la citation prenne une nouvelle littérarité en s’insérant dans un dictionnaire, il fallait indubitablement le souligner. Le pari de G. Dotoli prend du même coup toute sa force et sa légitimité : on ne peut dissocier le dictionnaire de la littérature et la littérature du dictionnaire. 

     6.2. On se contentera ici de rappeler, en guise de prolongement et de témoignage supplémentaire, un usage souvent occulté du dictionnaire de langue, qu’il s’agisse notamment du Littré, du Grand Robert ou du TLF. Quelles sont les motivations qui poussent à ouvrir un dictionnaire ? On sait par exemple que, dans plus de la moitié des cas, un dictionnaire en un volume n’est consulté que pour vérifier l’orthographe d’un mot. Qu’en est-il pour un dictionnaire en plusieurs volumes ? Les statistiques précises manquent mais une rapide enquête nous laisse penser qu’une fois sur quatre au moins, il s’agit d’aller y puiser une pensée, une réflexion, une citation. Ainsi, il n’est guère de discours préparé qui ne passe par la consultation d’un des trois dictionnaires cités, non pas pour y vérifier une orthographe ou un sens, mais bel et bien pour y puiser l’inspiration manquante, notamment insufflée par les citations.

     Au reste, les éditeurs le savent bien et ne manquent pas d’annoncer sur les jaquettes ou sur les quatrièmes de couverture, le nombre de citations des ouvrages, notamment depuis qu’on a informatisé le Littré et qu’on offre sur cédérom le TLF : 250 000 citations pour l’un, rappelle-t-on, 450 000 citations pour l’autre. Les dictionnaires ne sont pas seulement des trésors de mots, sitôt qu’ils ont quelque dimension et qu’ils se rangent dans les dictionnaires de langue, ils deviennent des trésors de citations.

     Qu’on me permette ici une remarque qui risque de paraître incongrue. Le dictionnaire de langue, les Grand Robert par exemple, comme le dictionnaire encyclopédique, les Grand Larousse, offre en commun des définitions et donc les différents sens des mots. La manière de les offrir peut différer, les premiers étant sensibles à l’usage du sens du mot dans la langue, et le second au référent. On suivra volontiers Josette Rey-Debove pour penser que cette distinction est plus convenue et utile méthodologiquement que profondément vraie et vérifiable systématiquement. Qu’importe, si l’on retrouve en gros les mêmes sens, là où ils diffèrent, c’est dans ce qu’on appellera l’annexe identitaire de l’article. Pour l’un, le dictionnaire de langue, ce sera justement la citation, littéraire, culturelle, véritable ouverture permettant d’échapper à la grille verrouillée des sens, d’où d’ailleurs des citations qui parfois ont la taille d’un paragraphe et relèvent presque de l’anthologie littéraire ; pour l’autre, le dictionnaire encyclopédique, on offrira un développement encyclopédique, historique, scientifique, échappant lui aussi à la grille limitative des sens. D’un côté les citations sur le champignon, Colette et Maurice Genevois, de l’autre, des détails sur les moisissures et leur rôle biologique.

     Giovanni Dotoli a donc parfaitement raison de lier littérature et dictionnaire de langue française.  
 

     7. Le dictionnaire : « Quelle littérature ? » 

     7.1. Avec le septième chapitre se pose une nouvelle question : « Quelle littérature ? » En somme, quels auteurs faire figurer dans un dictionnaire de langue ? Et ce n’est pas le moindre mérite de G. Dotoli que de procéder à une recension qui permet de mettre en relief les différents choix des auteurs de dictionnaires. Les « bons » écrivains, selon la doxa du moment, ont presque toujours le premier rôle, perçus comme tantôt valorisants tantôt ennuyeux.

     Dans la seconde moitié du XXe siècle, la notion de littérature évolue, largement éclairée par les points de vue d’Alain Rey, et Michaela Heinz n’a pas tort d’évoquer la littérature enfantine, les bandes dessinées, les chansons, les scénarios de film avec leurs inoubliables répliques. G. Dotoli ne manque pas de signaler les études des métalexicographes qui ont procédé au décompte des citations, celles-ci constituant un mets de choix pour les travaux aboutissant à des décomptes précis, précieux pour les radioscopies objectives éloignées des mythologies.

     Y ajouter les traducteurs comme le souhaite G. Dotoli relève d’un nouveau débat, à lui seul significatif des avancées faites. Même si çà et là, on retrouvera dans Littré des traductions du Quinte Curse. Quant à l’ouverture du dictionnaire à la littérature francophone, amorcée dans le Grand Robert et le Petit Robert, elle fait désormais partie de l’opinion qui prévaut en ce début du XXIe siècle et il est bon qu’elle soit mise en avant, après avoir en quelque sorte été occultée au moment même où, rappelons-le, le public d’acheteurs du Québec, par exemple, est très important.

     La critique littéraire, mais aussi les manuscrits, dès lors qu’ils ont valeur testimoniale, y ont aussi bien sûr leur place. Et pour conclure ce chapitre, on retrouve ici le poète G. Dotoli qui rappelle que « le dictionnaire est le réservoir du murmure secret de la langue » (p. 162). Et c’est bien le poète-métalexicographe qui ressurgit, lorsqu’on lit avec plaisir : « Le dictionnaire n’est pas le tombeau de la langue. Il peut en être l’avant-poésie, cette dernière ayant pour étymologie le grec poiein : créer. » 

     7.2. Les lexicographes sont généralement plus que d’autres, pensons-nous, confrontés à l’évolution de la civilisation perceptible à travers la langue et ses usages, la langue et ses néologismes. Ainsi tout dictionnaire dont l’élaboration s’étale sur plus de cinquante ans, ce qui fut presque le cas de la première édition du Dictionnaire de l’Académie, est-il condamné à être refait à mi-parcours, tant la langue change, et donc sa littérature, ses repères culturels. Aujourd’hui, la chanson, le rap, récemment le slam, les dialogues de film, entrent dans ce qui est culturel, le culturel et la littérature étant intimement liés. G. Dotoli est dans le vrai de ce début de XXIe siècle lorsqu’il refuse d’attribuer un pré carré à la littérature pour l’ouvrir à l’univers audiovisuel et francophone. Ajoutons-y les blogs, le « podcast », et toutes sortes de nouvelles manières de communiquer qui entraînent nécessairement toutes sortes de nouvelles pratiques d’écriture. On repère la littérature d’hier, les dictionnaires ont le devoir d’en rendre compte. On essaie de saisir celle d’aujourd’hui, les lexicographes ne perçoivent pas toujours tous les horizons offerts, et quelles limites adopter, quelles proportions donner aux nouveaux modes d’expression. Ils ne devinent pas encore celle de demain, pour des dictionnaires qui ne seront peut-être plus de papier, mais des livres électroniques ou des lunettes-écrans. Ils sont condamnés à avoir tous les sens en éveil pour rendre compte du monde.

      On ajoutera après ces quelques envolées du côté des lendemains vaticinés, que la réalité est de temps à autre plus brutale, platement dictionnairique. Ainsi, citer tel ou tel chanteur, dont les paroles ont été fredonnées par toute la France, avec une valeur littéraire, en tout cas testimoniale, est parfois tout simplement déraisonnable pour l’éditeur, parce que, entre autres, les ayants droit demandent des sommes disproportionnées pour la simple autorisation de citer le texte de l’artiste. L’auteur de ces lignes a dû par exemple renoncer à citer tel ou tel dans un dictionnaire de citations, à cause des sommes indécentes exigées par l’éditeur de la personne que l’on voulait citer. On n’est plus là en belle lexicographie lisse, mais dans le domaine de la contrainte voire de la morale. Ainsi, la chanson est peu citée, mais il y a des raisons financières à cela. Bien sûr momentanées, liées à la conjoncture, très dictionnairiques… 
 

     8. Le dictionnaire culturel ? 

     8.1. Que le huitième chapitre soit intitulé « le dictionnaire culturel », référence directe au Dictionnaire culturel en langue française d’Alain Rey, considéré comme lien privilégié entre langue et culture, d’une part, culture, langue et littérature d’autre part, est tout à fait naturel. G. Dotoli a d’ailleurs ici grandement raison de citer, parallèlement à Alain Rey, Robert Galisson.

     Il est judicieux en effet de rapprocher les deux linguistes. Il n’y a pas si loin en effet entre la lexiculture de Robert Galisson, cette culture courante si partagée qu’elle n’est pas enregistrée dans les dictionnaires (par exemple l’écureuil assimilé à la Caisse d’Épargne pour tout français, et l’accordéon synonyme de bal musette, du 14 juillet) et le projet d’Alain Rey consistant à rappeler que les mots ont toujours en arrière-plan une culture qu’il ne convient pas d’oublier au profit de descriptions linguistiques froides, sans résonances civilisationnelles.

     Alain Rey, très souvent cité cela va de soi, rappelle à juste titre ce qu’en tant que linguiste on pourrait parfois oublier : « l’avenir de la langue française est culturel plus que strictement linguistique » (p. 107). Ainsi, le Dictionnaire historique de la langue française, si on le juge à l’aune du titre et du discours tenu plus qu’aux informations apportées, résultant forcément en grande partie de compilations depuis Wartburg et ses successeurs représente, bel et bien, une avancée pionnière dans le domaine de la culture, par essence historique et en l’occurrence philologique, mais en la resituant dans les contextes civilisationnels. À dire vrai, je suis assez heureux d’avoir souvent signalé cela et de retrouver dans l’ouvrage de G. Dotoli un même point de vue.

     Il poursuit alors le parallèle en soulignant que le dictionnaire se doit d’être « une synthèse de la culture partagée », ce qui nous ravit, même si cette conception reste encore à défendre, avec notamment le dictionnaire d’Alain Rey en avancée pionnière. Au reste, G. Dotoli n’a pas tort d’attirer notre attention sur le Robert pour tous de 1994 élaboré par Danièle Morvan, négligé par les linguistes, parce que le plus souvent (mea culpa) nous n’y avons pas perçu que langue et culture y faisaient des noces expérimentales. Du même coup, citer à cet égard l’expérience hors du commun du Petit Larousse 1906 et de ses successeurs s’imposait et G. Dotoli n’a pas manqué de le faire. « Le dictionnaire est culturel, tolérant et magique » conclut-il dans une formule où l’on sent percer le poète enthousiaste. 

     8.2. Il n’est guère utile ici de commenter, il suffira en effet de se rendre à l’article objectivement élogieux rédigé dans cette revue sur le Dictionnaire culturel d’Alain Rey. On y développe de fait cette idée à laquelle nous croyons fortement que, s’agissant de dictionnaire dévolu à un public exigeant, l’heure est au décloisonnement des connaissances : la seule description linguistique du mot ne suffit plus. Qui à l’heure de la consultation universelle sur Internet peut admettre que l’on ne dispose que d’une information philologique ? Réduire le mot à une unité linguistique n’est plus acceptable pour la personne qui consulte. Maints indices laissaient prévoir l’éclosion d’un tel dictionnaire culturel, il vient à son heure et on n’est pas étonné qu’Alain Rey, linguiste et homme de culture, en soit le directeur. Les pistes qui ont été ouvertes à travers les encarts culturels accompagnant plus de mille mots-clefs sont plus que bienvenues : elles incarnent, nous semble-t-il un renouveau absolument nécessaire de la lexicographie. 
 

     9. Les écrivains et le dictionnaire 

     9.1. Avec le neuvième et avant-dernier chapitre, ce sont « les écrivains et le dictionnaire » qui sont à l’honneur. Citer Louis Forestier est ici fondamental parce que sa réflexion récente sur le sujet est en définitive pionnière : « L’on pourrait, déclare-t-il, déterminer trois attitudes de l’écrivain à l’égard des dictionnaires : il en est un utilisateur privilégié, il en est souvent un fournisseur au même titre que la langue courante parlée, il en est parfois un auteur. » G. Dotoli passe alors en revue les écrivains s’exprimant à propos du dictionnaire, avec une mention spéciale pour Voltaire et Victor Hugo, mais en faisant aussi état des remarques bien moins connues de l’abbé Prévost, Joseph Joubert, Bernardin de Saint-Pierre, Louis de Bonald. Aucun doute, il y a chez Giovanni Dotoli un chercheur de trésors qui aime à offrir les perles qu’il rapporte de ses chasses. Qui pense à citer Stendhal à propos des dictionnaires ? « Un bon dictionnaire est une affaire de raison et de discussion et non d’enthousiasme » déclare ce dernier.

     Citer Henri de Vaulchier, spécialiste incontesté de Nodier, est pertinent, tant ce dernier a rénové l’analyse du genre, en « théoricien reconnu de la langue et autorité littéraire incontestée ». Baudelaire est également mis à l’honneur, connu pour sa consultation presque fiévreuse des dictionnaires. On perçoit au reste ici que Giovanni Dotoli en parle avec le capital universitaire d’un Professeur accompli dans l’analyse littéraire. Ainsi, parmi les rappels nécessaires, il n’est pas inutile avec Louis Forestier et Henri Mitterand, de souligner que Zola fut, au moment où il était employé chez Hachette, expéditeur des fascicules des dictionnaires de Littré, et que son attention était déjà en éveil comme le montre sa correspondance, tout comme il fut aussi un lecteur de Pierre Larousse et utilisateur du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle.

     Mallarmé, Barrès, Léon Bloy, Anatole France, Georges Duhamel, Gide, Julien Green, Francis Ponge, Saint-John-Perse, Yves Berger et bien d’autres sont cités et commentés, toujours avec précision, dans leur comportement vis-à-vis des dictionnaires : ce sont là des pages dont on tire le meilleur miel. Rapportée par Alain Rey, combien est significative par exemple l’anecdote nous montrant Green en train de s’inquiéter d’une tournure de phrase qu’il ne trouve pas tout d’abord dans les dictionnaires puis qu’il repère dans le Grand Robert, mais pour découvrir alors que c’est lui-même qui est cité… Voilà qui ne manque pas de sel tout en illustrant une sorte de circularité entre la création littéraire et le relevé des usages hors normes par les lexicographes, les écrivains en étant les pourvoyeurs privilégiés.

     On sait infiniment gré à G. Dotoli d’avoir su rassembler dans ce chapitre des détails, des informations, si difficiles à regrouper et précieuses pour qui se passionne pour les dictionnaires. Il est par exemple piquant de savoir que Paul Valéry consultait souvent le Dictionnaire étymologique de Léon Cladat, grâce auquel, déclarait-il, « il distend le champ sémantique, ou si l’on préfère, il le surcharge, il le survolte ». Ce qui fait écho d’une certaine façon à nos propos précédents sur le signifié de puissance…

     Par ailleurs, Paul Adam, en auteur du Petit glossaire pour servir à l’intelligence des auteurs décadents et symbolistes, André Breton et leur Dictionnaire abrégé du surréalisme, ce sont là aussi les écrivains devenus lexicographes à leur manière, le dictionnaire devenant l’outil, mi-parodie mi-engagement, au service de la littérature. G. Perec, R. Queneau, H. Michaux ne pouvaient à cet égard manquer à l’appel. Pas plus que Roland Barthes.

     Un beau passage est également consacré à Salah Stétié, à la recherche, notamment pendant son enfance, de la saveur des mots dans le Petit Larousse illustré que lui avait offert son père. Suivent alors (pp. 221-226) des témoignages que G. Dotoli est allé recueillir auprès d’écrivains et de poètes, Vénus Khoury-Gatha, Rome Demergue, Michel Bénart, etc. Étonnant Dotoli qui sait faire fleurir et cueillir de précieux témoignages qui nourrissent la cause lexicographique dont il est devenu un ardent défenseur !

     On l’a compris, ce chapitre nous a émerveillés et il convient de laisser à G. Dotoli la conclusion de ces pages remarquables : « Oui, déclare-t-il, pour tout écrivain le dictionnaire est son indispensable outil cognitif et une machine à rêver », ces deux dernières formules étant impeccablement référencées comme tout ce qui est cité par l’auteur. 

     9.2. Pour n’avoir jamais prôné la scission ou tout au moins le cloisonnement entre littéraires et linguistes dans les cursus universitaires, pour avoir même bénéficié d’une sorte de parité entre les deux domaines au sein d’un département de Lettres, on se montrerait volontiers défenseur d’un rapprochement constant à favoriser entre les deux dimensions de la langue : la langue étudiée – la linguistique - et la langue appliquée – la littérature -, la langue disséquée, expliquée lexicalement et syntaxiquement, d’un côté, et la langue utilisée, valorisée, esthétiquement et créativement dévoyée.

     Un constat, à cet égard, m’a toujours grandement surpris : le fait avéré que la majorité des universitaires spécialistes de la littérature ignore tout de la richesse des corpus informatisés que représentent le Grand Robert, le Trésor de la langue française. Quant à évoquer Frantext, c’est souvent peine perdue, ce colossal corpus de 3000 œuvres, incluant Zola, Balzac, Victor Hugo, etc., est totalement ignoré. Seuls les linguistes ou presque, en tirent parti. Constater ainsi que des sujets de Maîtrise et de DEA, naguère, aujourd’hui de Master, ou même de Doctorat, peuvent avoir pour titre, « l’art du portrait » chez tel ou tel auteur, Flaubert par exemple, ou au cours d’une période déterminée, et que le candidat n’a même jamais entendu évoquer la possibilité de bénéficier exhaustivement sur un mot donné propre au sujet choisi, sourire, nez, bouche, regard, portrait même, de tous les contextes dans lesquels il apparaît dans l’œuvre est d’une certaine manière consternant.

     L’étonnement du collègue, son enthousiasme même à la découverte de l’outil est certes rassurant, mais pour autant on ne perçoit pas encore de progression sensible ou suffisante dans cette forme d’acculturation nécessaire des étudiants aux richesses mises à la disposition des linguistes. Décloisonnons.

     Il y a belle heurette ou belle lurette que les écrivains ont compris le parti à tirer des dictionnaires. Les chercheurs ès littérature n’ont cependant pas tous encore perçu qu’il y avait des outils prodigieux à leur portée.

     On profitera aussi de ce chapitre enthousiasmant pour évoquer ce que nous appelons le « portrait dictionnairique » d’un auteur, au risque de choquer avec cette formule que d’aucuns trouveront peut-être inélégante. Rappelons cependant que le mot « dictionnairique » est déjà enregistré au XVIIIe siècle et prôné par Charles Nodier au XIXe siècle. De quoi s’agit-il ? Tout simplement du suivi de la notice d’un auteur à travers un paradigme de dictionnaire encyclopédique. Pour y avoir procédé plusieurs fois, au grand plaisir de mes amis littéraires, on se rend compte très vite à quel point c’est utile et révélateur à divers titres. Ainsi, la date d’entrée de la notice est-elle le premier indice de la notoriété. L’évolution de l’article au fur et à mesure des millésimes, l’apparition de l’éventuelle photographie, son éventuelle disparition, les œuvres citées, tout cela « raconte » la représentation de l’écrivain auprès de la communauté. Comparer ainsi Sartre et Camus, les suivre dans les millésimes du Petit Larousse ou dans le Robert des noms propres, ne manque pas d’être instructif. Ajoutons que calculer dans le TLF le nombre de citations de l’un et de l’autre, les œuvres citées, permet des analyses et des comparaisons enrichissantes, et qui intéressent vivement nos collègues littéraires. Trésor de mots, le dictionnaire est aussi un trésor de représentations, un indicateur pertinent de la réception de l’œuvre d’un écrivain qui varie au fur et à mesure de sa carrière, de ses succès et insuccès. 

     10. Quel dictionnaire au XXIe siècle ? 

     10.1. Vers un avenir aussi ouvert que la poésie ?

     Ce chapitre donne l’occasion à l’auteur d’évoquer les premiers dictionnaires qu’il a consultés et qui l’ont formé. Il se sent un fils des dictionnaires, dictionnaires qu’il évoque avec émotion, et du même coup il passe utilement en revue la manière dont les lexicographes imaginent leur public : à qui destinent-ils en effet leur dictionnaire ? On aime à lire ici Roland Barthes qui dans la préface pour laquelle on l’a sollicité chez Hachette en rappelle les fonctions et les responsabilités.

     Quid alors du dictionnaire de demain ? « Le marché a faim de produits novateurs », et d’indiquer aussitôt que « les mille et une ressources des bases de données textuelles peuvent se marier avec la force de la tradition, de la culture et de la littérature ». Il est opportun ici de citer Dictionnaires et nouvelles technologies (PUF) écrit en 2000 et Christine Jacquet-Pfau qui pose le problème de la mémoire : ne pas perdre en effet les différentes versions d’un dictionnaire importe et on n’y a pas assez réfléchi. Conclure avec Alain Rey qui sait allier dictionnaire, culture et poésie, est forcément très bienvenu.

     Enfin, au-delà de ce dixième et dernier chapitre, on aurait évidemment tort de ne pas signaler qu’à la saine manière des outils universitaires de qualité, sont adjointes en toute fin d’ouvrage quelques annexes précieuses pour les chercheurs, en l’occurrence 32 pages de bibliographie, 11 pages dévolues à un index des noms, et un index des illustrations. Voilà qui clôt le très beau voyage proposé par G. Dotoli sur ce thème trop peu fréquenté du Dictionnaire et de la Littérature.

     

     10.2. Les grands dangers de l’élaboration du dictionnaire en équipe virtuelle…

     10.2.1. Nous souhaiterions ici profiter de la conclusion d’un livre passionnant pour alerter quant à ce qu’il ne faudrait surtout pas faire au XXIe siècle, s’agissant d’un dictionnaire général de la langue française. Précisons d’emblée que la pratique propre à l’équipe rassemblée autour de Giovanni Dotoli dans l’élaboration d’un dictionnaire bilingue est tout l’inverse du processus tentant contre lequel nous aimerions mettre en garde.

     Cependant, avant le cri d’alarme…,  un constat s’impose tout d’abord au début de ce millénaire, c’est qu’il serait bien inutile de ne pas considérer l’informatique comme une « nouvelle muse », et nous parodions ici Du Bellay qui assimilait effectivement la véritable révolution qu’était l’imprimerie à une nouvelle muse. Les supports informatiques, galettes de plastiques ou Internet, font effectivement désormais partie de notre univers quotidien : les dictionnaires y sont déjà légions et c’est bien ainsi.

     Ceux qui au reste opposeraient encore dictionnaires papier et dictionnaires électroniques se situeraient sans aucun doute dans un débat dépassé de par les faits constatés. Si les deux supports restent très utiles, en vérité, le support électronique représente même, pour l’heure, la voie privilégiée de demain pour des raisons évidentes de stockage d’information, de transmission rapide et économique et de consultation transversale des données. Il y a par ailleurs des mouvements irréversibles : d’évidence, les jeunes consultent d’abord et abondamment ce qui est sur support électronique.  

     10.2.2. Là où le bât blesserait profondément, c’est si, pour élaborer un nouveau dictionnaire, au XXIe siècle, l’on faisait appel, sans raison garder, à des processus éditoriaux de facilité en utilisant au plus mal les nouveaux moyens de communication. En somme, nous souhaitons mettre ici en garde contre d’éventuelles pratiques éditoriales très éloignées d’une bonne lexicographie, et qui seraient particulièrement délétères pour la qualité des dictionnaires consacré à une langue. On imaginera donc un scénario plausible.

     La pratique que nous décrirons serait en effet dangereuse et tentante pour un éditeur, qui choisirait, par exemple, de répartir des tranches alphabétiques entre des rédacteurs résidant aux quatre coins de la France ou de la Francophonie, s’il s’agit du français, joignables par téléphone et, pense-ton, à tout moment grâce à la nouvelle panacée : le courrier électronique. Avant même de décrire un fâcheux processus, précisons qu’il n’est évidemment pas question de remettre en cause le courrier électronique qui rend d’immenses services dans l’édition et dans la lexicographie, mais tout simplement d’alerter quant au très mauvais usage qui pourrait en être fait quand il s’agit d’élaborer un dictionnaire.  

     10.2.3. Imaginons donc un mauvais processus possible. L’idée d’un dictionnaire est lancée, l’éditeur recrute des lexicographes, charge une personne de la coordination. Il ne dispose pas d’un lieu pour accueillir les lexicographes, ni de bibliothèque et ne veut pas investir dans ce domaine, il opte donc pour des travaux à domicile et sur ordinateurs personnels, le courrier électronique abolissant les distances, le tout économisant matériels et bureaux. Pour lancer correctement le projet tout en se donnant bonne figure, dans le cadre d’un dictionnaire conçu sur cette base de la dispersion géographique des rédacteurs, en croyant pallier le handicap de la tâche à la fois collective et rassemblée que devrait incarner une telle œuvre, s’imposerait alors l’organisation d’une ou deux réunions de départ, qui donnerait au passage bonne conscience, puis s’y ajouterait une réunion mensuelle, voire trimestrielle ou annuelle, et le projet serait ainsi lancé, avec une équipe atomisée, irriguée par quelques coups de fils et des consignes par courrier électronique.

     On verrait vite alors les limites d’une telle expérience, telles que nous les expliciterons ci-dessous. En tenter l’expérience une seule fois, celle-ci servant de leçon, serait admissible pour tout éditeur, mais poursuivre sur cette base serait totalement délétère. Or comme nous en sentons la tentation forte pour les éditeurs en ce début de XXIe siècle, il nous semble plus qu’urgent d’en rappeler les grands dangers et, à court terme, la faillite intellectuelle et financière. 

     10.2.4. Évoquons tout d’abord la panacée du courrier électronique. On rétorquera sans peine que le courrier électronique est un moyen exceptionnel de communication, rapide, en temps désiré, sans déranger, etc. C’est indéniable pour un grand nombre de communications. Mais en l’occurrence, pour un tel projet, c’est tout simplement faux : le courrier électronique dispensant de la rencontre avec l’éditeur devient en effet le moyen le plus pratique de ne pas répondre immédiatement à une difficulté, voire de ne pas y répondre, il est aussi le lieu de la réponse éludée, ou du calcul de la réponse, il représente un superbe moyen de la communication dilatoire, le lieu rêvé du mensonge. Il est virtuel dans tous les sens du terme.

     Plus grave : la coordinatrice ou le coordinateur limité au courrier électronique serait réduit à croire ce qu’on lui écrit ou ce qu’on lui répond, sans pouvoir vérifier. « J’ai tel et tel dictionnaire à ma disposition… » peut déclarer le rédacteur recruté sans examen préalable autre que son dossier, sans que l’on puisse pénétrer dans son bureau-domicile à 300 km ou plus de distance…, et l’on constaterait par exemple au fil de la lecture d’articles, qu’il est assez improbable qu’il dispose des ouvrages évoqués, sinon comment s’expliquer telle ou telle balourdise… Imaginez qu’on cuisine un peu le rédacteur, et il avouera ce que l’on avait deviné : « je ne l’avais pas où je me trouvais ». Et ce sont par exemple cent articles ou plus qui peuvent avoir ainsi été rédigés, tant pis si l’on ne s’en est pas aperçu…

     C’est incontournable : le courrier électronique n’est en rien le dialogue immédiat et constructif autour d’une difficulté lexicale, ce dialogue indispensable ne peut se faire qu’au sein d’une équipe, livres en main, avec des sources à portée d’étagères, visibles et consultables aux yeux de tous (c’est important, l’œil de l’autre…) et par tous. Comme on le fait au reste à bon escient chez Larousse, Robert, Bordas et à l’Académie française.  

     10.2.5. La personne qui serait alors chargée de diriger le projet dans le processus que nous imaginons se trouverait ainsi obligée de dialoguer de manière fractionnée et à distance, ne pouvant jamais corriger sur le vif ni redresser les déviances rédactionnelles à chaud, et pas plus conseiller directement les rédacteurs à mille kilomètres de là. Dans un tel scénario, sans surveillance et chacun exerçant à domicile, voire sur leur lieu de vacances, deux catégories de rédacteurs peuvent alors nettement se distinguer, ceux qui y passent leur nuit, les consciencieux qui ne comptent pas leurs sous, et ceux qui n’assument pas les recherches d’informations nécessaires, ce qui ne se voit d’ailleurs pas immédiatement dans la rédaction si elle reste élégante et c’est ce qui est trompeur. Et ce faisant, on entre pour ces derniers dans la médiocrité, voire dans le plagiat comme moyen le plus commode d’aller vite.

     Les « moins-faisant » peuvent d’ailleurs bénéficier impunément de la faveur de l’éditeur, en toute innocence, ce dernier n’étant pas censé suivre de près le contenu, en spécialiste vigilant des délais qu’il est avant tout. L’éditeur peut au reste tout simplement être heureux de voir le wagon lexical arriver à l’heure dans la gare. Après tout, il n’est pas chargé de vérifier le contenu du wagon, il s’en est déchargé sur un chef de gare. Or, pour ledit chef de gare, directeur du projet, vérifier à distance la qualité du chargement est presque impossible. Il lui revient alors de s’assurer du contenu avant que le wagon n’arrive à la gare, en repérant s’il y a insuffisance de recherche et plagiat, ce qui correspond à une traque délicate et le transforme en Sherlock Holmes. Et l’on peut perdre énormément de temps à cela.  

     10.2.6. Dans le processus traditionnel, celles et ceux qui travaillaient par exemple dans l’équipe rassemblée autour de Paul Robert auraient vite été repérés s’ils étaient arrivés à 9 h du matin et repartis à 10 h 30, en ayant fait une sorte de miel recomposé des autres ouvrages, sans recherche personnelle. Dans l’autre processus, imaginé, c’est impossible à vérifier à distance, les ordinateurs ne sont pas encore munis de compteurs… Parce qu’évidemment le rédacteur non consciencieux, volontiers plagiaire, ou la personne aux abois financièrement, saurait habilement jouer de la mauvaise synonymie, masquant la reprise des concurrents, inversant les informations et imaginant des exemples sans se compliquer l’existence, sans aller chercher de réelles attestations. De fait, c’est souvent en percevant confusément qu’un article « tourne mal », à la manière d’un bruit de moteur, que le directeur du projet pourrait éventuellement déceler dans un tel processus qu’il y a quelque chose qui est enrayé dans l’article proposé. Il faut alors trouver ce qui sonne faux – c’est souvent difficile – , puis refaire ou faire refaire, ce qui est très long et forcément irritant pour l’éditeur qui voit son wagon retardé. À l’intermédiaire de pouvoir alors devenir le bouc émissaire. 

     10.2.7. Si les rédacteurs sont payés au signe, ce qui est de plus en plus le cas, et s’ils sont par ailleurs contraints dans un calendrier préétabli tel que la qualité est moins importante que le respect du temps imparti, toujours très difficile à calculer, on aboutit alors à un travail qui valorise la médiocrité, assimilée au fait d’être dans les temps sans trop fouiller. Le « bon » rédacteur se transforme en gestionnaire du passable : tant de mots et tant de signes dans un calcul de rentabilité horaire lui garantissant de bons émoluments. Mais il n’est pas bon lexicographe. Prévoir précisément le temps que l’on consacrera pour un mot, avec des lièvres sémantiques soulevés, n’a jamais pu être cerné dans le temps. Littré ne comptait ni ses signes ni son coefficient de rentabilité au nombre de signes typographiques. Au reste, Pierre Larousse, Émile Littré, Paul Robert, Josette Rey-Debove, Alain Rey, les équipes du TLF, etc., ont presque toujours dépassé d’au moins trois fois les délais qu’ils avaient prévus avec leur éditeur ou par rapport à eux-mêmes.

     Insistons lourdement en redisant que chercher des exemples qui conviennent, fouiller et refouiller les corpus clos mais aussi les corpus aléatoires d’Internet, n’est pas gagnant pour un rédacteur qui à la fin n’aura que 60 malheureux signes à aligner et à faire rétribuer. Plusieurs heures ont pu s’écouler sans qu’il ajoute un seul signe à sa copie, pendant qu’un autre rédacteur, inventant sans vergogne des exemples, a déjà rempli sa copie et bien gagné sa vie. Après tout il lui faut vivre… dira-t-il ! Et personne n’est là pour voir s’il triture suffisamment la documentation et s’il a passé une nuit à chercher, ou s’il a glissé son pensum rédactionnel entre deux autres tâches rétribuées ailleurs.

     Réaffirmons-le, un tel processus s’il existait, serait à des lieues de ce qui a fait la qualité des dictionnaires Robert, Larousse, avec des équipes rassemblées autour de Paul Robert, Danielle Morvan, Alain Rey, échangeant immédiatement à propos de telle ou telle difficulté, s’épaulant, ayant sous la main une bibliothèque très conséquente.  

     10.2.8. Ce scénario ici brossé mérite d’être évoqué, parce qu’il peut guetter les éditeurs qui insensiblement verraient là une panacée dans le travail effectué ainsi à distance, avec des rédacteurs isolés géographiquement, dans les contrats établis au nombre de signes et dans un calendrier préétabli comme si tout était prévisible à l’espace près, ce qui historiquement est un contresens par rapport à nos grands lexicographes. L’éditeur qui suivrait un tel processus vivrait un temps l’illusion de l’ouvrage élaboré « économiquement », « rationnellement », et à terme il perdrait invariablement de l’argent, parce que le public repère vite ce qui n’est pas de bonne qualité d’élaboration.

     Nous espérons l’avoir démontré, au risque même d’avoir été répétitif tant le sujet nous tient à cœur, le processus décrit est en effet un piège. Tout éditeur peut y tomber une fois. Pas deux. La dictionnairique de la facilité est à combattre ou à fuir comme la peste, parce qu’elle n’a pas d’avenir. 
 
 

     11. Conclusion 

     Il est temps de conclure, nous espérons que le lecteur nous aura pardonné les digressions nombreuses faites au fur et à mesure de la lecture du livre de Giovanni Dotoli, mais il en est en partie responsable, tant son livre est stimulant !

     Il y a des épigraphes qui ne trompent pas et révèlent un homme. Quelle est l’épigraphe choisie par Giovanni Dotoli pour Dictionnaire et littérature, Défense et illustration de la langue française du XVIe au XXIe siècle, préfacé avec son talent habituel par Alain Rey : « À mes élèves de l’Équipe du Nouveau Dictionnaire bilingue Italien-Français / Français-Italien, symboles d’enthousiasme en lexicographie ».

     Je connais bien cette équipe, j’en vois les éléments constamment rassemblés pour travailler autour de Giovanni Dotoli : l’avenir est dans cette attitude. On constate tous qu’il se passe quelque chose de fort à Bari. Comme à Sherbrooke, au Québec, avec un dictionnaire monolingue en gestation sur de très bonnes bases. Grâce à Giovanni, une pépinière de jeunes lexicologues, lexicographes et métalexicographes, assure en Italie une relève scientifique en travaillant, rassemblés, unis. Ce livre en est indéniablement un des fruits et un solide jalon.

     Qui connaît Giovanni Dotoli sait qu’il est homme enthousiaste, allant toujours de l’avant, ce qui ne doit pas masquer la grande modestie dont il fait aussi preuve, sachant toujours rendre à César ce qui est César. G. Dotoli est homme de dialogue pleinement constructif et rassembleur : de cela nous ne saurions que trop le remercier, parce que la lexicographie et la dictionnairique ne peuvent s’épanouir et donner leurs meilleurs fruits qu’au prix du dialogue constant entre ceux qui s’y consacrent, au service des langues et des cultures. Suivons l’exemple donné par Giovanni Dotoli.





1. Biblioteca della Ricerca, Collection Linguistica, dirigée par Giovanni Dotoli, Mirella Conenna, Alain Rey et Jean Pruvost, n° 25, Schena Editore.