Juillet 2007
DE LA LITTÉRATURE
ET DES DICTIONNAIRES
EN PARTANT
DE L’ANALYSE DE L’ESSAI DE G. DOTOLI,
INTITULÉ
DICTIONNAIRE
ET LITTÉRATURE
Défense
et illustration de la langue française du XVIe
au XXIe
siècle 1
mai 2007
par Jean Pruvost
Pour
ouvrir cette rubrique consacrée aux dictionnaires et à la littérature,
il a semblé pour le moins pertinent de repartir de l’ouvrage consacré
à ce sujet, Dictionnaire et littérature, paru en mai 2007,
avec pour auteur Giovanni Dotoli. Il était évidemment difficile pour
lui d’être son propre commentateur, aussi en tant que directeur de
cette revue, ai-je souhaité procéder à une sorte de large commentaire
de l’ouvrage, ponctué de quelques remarques personnelles.
Avec
un très bel avant-propos d’Alain Rey, qui rappelle que « le dictionnaire
est trop souvent un mal aimé » alors qu’il représente « un révélateur,
un messager culturel, un fournisseur d’imaginaire », l’ouvrage de
Giovanni Dotoli se présente de fait comme un essai particulièrement
riche de très nombreuses pistes de recherches, pour qui désire mieux
percevoir les rapports existant entre la littérature et les dictionnaires.
Dix
chapitres structurent ce bel ouvrage de 302 pages, assorti d’une trentaine
d’illustrations avec, d’une part, des pages de titres de dictionnaires
anciens, qu’il s’agisse par exemple du Dictionnaire françoislatin
de Robert Estienne en 1539, du Dictionnaire culturel en langue française
(2005) d’Alain Rey, ou encore du Trésor de la langue française
(1971-1994) et, d’autre part, quelques portraits de lexicographes
célèbres, Furetière, Diderot, Paul Robert, Bernard Quemada, Josette
Rey-Debove et Alain Rey, entre autres.
Nous
reprenons ici chacun de ces dix chapitres :
1.
Le dictionnaire : le livre du trésor ;
2.
La définition du mot ;
3.
Le dictionnaire, « livre du discours » ;
4.
Le dictionnaire, « mémoire de la langue » ;
5.
La littérature dans les dictionnaires ;
6.
Le dictionnaire : « corpus de citations littéraires » ;
7.
Le dictionnaire : « Quelle littérature ? » ;
8.
Le dictionnaire culturel ? ;
9
Les écrivains et les dictionnaires ;
10.
Quel dictionnaire au XXIe
siècle ?
en
les résumant et en faisant suivre ce résumé de remarques personnelles,
à la fois en guise d’hommage à l’ouvrage de G. Dotoli et en témoignage
du très beau stimulant qu’il représente pour la réflexion individuelle.
1.
Le dictionnaire : le livre du trésor
1.1.
C’est à très bon escient que G. Dotoli commence par rappeler dans
le premier chapitre que le dictionnaire incarne le « livre du trésor »
avec quelques formules bien frappées. Par exemple : « Livre sacré par
excellence, le dictionnaire est le lieu des certitudes, le moment du
consensus » (p. 24) ; ou encore « le palimpseste verbal du dictionnaire
a besoin de la littérature comme de l’air. Sans la légitimation
de la littérature, il ne respirerait pas. » (p. 32).
D’emblée,
l’approche dotolienne fait mouche : elle consiste à convoquer toutes
sortes de témoins, de spécialistes, linguistes et écrivains de renom,
pour apporter leur contribution à la démonstration. Le lecteur, qu’il
soit ou ne soit pas spécialiste, en est en partie étourdi par ces
témoignages très pertinents, et quelques phrases bien senties de l’auteur
vienne alors emporter l’adhésion. Quant au spécialiste, il peut
être enthousiaste ou ne pas être d’accord, mais il glane assurément
à chaque page des informations, des idées et des témoignages qui
lui permettent de rebondir dans sa propre réflexion. C’est évidemment
ce qui compte.
1.2.
En ce qui nous concerne, dans la même perspective que celle défendue
par Giovanni Dotoli, on soulignera à quel point le trésor que
représentent les dictionnaires reste très inexploité et fort mal
connu. Il est dommage par exemple que, pour ainsi dire, seuls quelques
lettrés soient conscients de la richesse de ces réceptacles de mots
et de savoirs, leur bibliothèque abritant religieusement quelques-uns
de ces trésors. On n’en donne pas forcément le goût dans nos bibliothèques
publiques, où il arrive souvent que les dictionnaires soient limités
au rôle d’« usuels » au sens le plus terne du terme, ce qui entraîne
qu’on s’en sépare sitôt qu’ils semblent avoir pris quelques
années, notamment lorsqu’ils sont millésimés. « Pas assez de place »
nous rétorque-t-on ! La réponse ne fait alors que confirmer le sentiment
que l’on regrette puisque la tradition veut que pour faire de la place
on se débarrasse d’abord de ce qui semble sans grande utilité. Les
trésors de mots d’hier sont ainsi perçus comme inutiles. Il suffit
pourtant d’interroger les lecteurs cultivés pour qu’ils ne soient
en rien de cet avis. Il suffit aussi de sensibiliser celles et ceux
qui ne demandent qu’à apprendre pour qu’ils deviennent de fervents
défenseurs de ce patrimoine.
Si
la notion de « trésor » était bien ancrée, il serait par exemple
presque naturel que l’on disposât de tous les millésimes du Petit
Larousse depuis le premier, 1906, et que l’un s’ajoutât tout
naturellement à l’autre, au lieu de s’y substituer. Il est ainsi
aujourd’hui presque impossible pour le chercheur de bénéficier du
témoignage d’un Petit Larousse daté de 1910, 1914, 1936 ou
même de la seconde moitié du XXe siècle. Ces ouvrages étaient pourtant
à la disposition de tous en tant que référence. Rassembler par exemple
quinze millésimes successifs du Petit Larousse, pour suivre
un mot, un concept est impossible à moins de faire appel à un collectionneur…
Il en va de même évidemment du Petit Robert depuis 1967. Comment
consulter les différentes refontes et millésimes y correspondant ?
Pourtant, il n’est guère d’écrivains qui n’aient puisé dans
ces trésors, ne serait-ce que pour vérifier telle ou telle signification.
La
notion même de trésor reste donc à ancrer dans les esprits, à instaurer
dans les pratiques : se débarrasser d’anciens dictionnaires revient
à « jeter des mots ». Le dictionnaire est un trésor littéraire : il
porte en lui non seulement une tranche de vie, en usant du vocabulaire
de l’école réaliste, mais aussi le vivier lexical des écrivains
concernés par la période. Sauvons les dictionnaires-trésors !
2.
La définition du mot
2.1.
Il s’agit ensuite pour G. Dotoli de rappeler dans un deuxième chapitre
que le dictionnaire est le lieu institué de la « définition du mot ».
Et sont ici conviés différents spécialistes de la métalexicographie.
Par exemple, l’auteur de ces lignes, convoqué pour rappeler qu’il
faut toujours avoir en mémoire l’état des lieux et donc une typologie
précise des définitions en fonction des pratiques lexicographiques
observées ; Henri Meschonnic et son questionnement sur l’impossible
définition ; Josette Rey-Debove et ses analyses percutantes sur l’autonymie ;
Alain Rey et sa réflexion fine sur l’arborescence et la « synonymie
étalée » qu’offrent les articles de dictionnaires ; Roland Barthes
et son interrogation presque existentielle sur le fait que « le langage
n’est pas seulement le privilège de l’homme, il en est aussi la
prison […] ce que nous rappelle le dictionnaire » (Préface du
Dictionnaire Hachette, 1981).
Et
l’on appréciera ici de nouveau une belle formule imagée de Giovanni
Dotoli concernant « le lexique […] toujours indéterminé » qui « tend
à s’évaporer, à sortir de la cage de l’entrée ». Et pour conclure
le chapitre, G. Dotoli d’établir un parallèle intéressant entre,
d’une part, d’Alembert constatant modestement que la définition
consiste à « expliquer un mot par un ou plusieurs autres » et, d’autre
part, le poète (G. Dotoli) déclarant que « le poème aussi est une
définition par d’autres mots ».
2.2.
Pour notre part, en adhérant pleinement aux points de vue de G. Dotoli,
on aimerait rappeler combien la définition, tout en étant nécessaire
dans le cadre d’un dictionnaire, reste pleinement un artefact par
rapport à la langue vécue. On ne parle pas, on ne s’exprime pas
en effet avec des définitions. De la même manière, la pratique récente
de la numérotation des sens, qui n’existait d’ailleurs pas, par
exemple, dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie
et dans les Petit Larousse d’avant-guerre, a certes un effet
clarificateur, mais aussi un effet pervers. Elle semble fixer une frontière
intangible entre les différents sens, ce qui était moins manifeste
lorsque seul un tiret ou même seulement le point final de la définition
précédente séparait deux sens successivement présentés, comme dans
le Petit Larousse et le Dictionnaire de l’Académie française.
S’agissant
de littérature et donc de la résonance forte des mots, avec toutes
leurs connotations, il n’y a pas en réalité de délimitation totalement
étanche entre les sens des mots : toute la force de la poésie réside
justement dans l’absence de découpage rigide, dans le jeu entre les
significations. De même que la synesthésie relève de la littérature
baudelairienne, le décloisonnement sémantique fait partie de l’acte
d’écriture littéraire. On ne peut certes éviter de définir les
mots, mais, pour s’exprimer en linguiste, il ne conviendrait pas d’oublier
ce célèbre signifié de puissance guillaumien, qui donne pour
chaque mot au-delà de ses différents sens une sorte de substrat, de
pâte conceptuelle à partir de laquelle se déduisent justement tous
ses sens particuliers. Ce signifié de puissance manque en réalité
dans nos dictionnaires, et on pourrait imaginer qu’à la manière
de l’étymologie mise en exergue au début de l’article consacré
à un mot, soit mentionné ce signifié de puissance ou à défaut l’idée
générale.
Les
écrivains ressentent en effet plus que les autres ce « signifié de
puissance », cet ensemble d’idées fortes s’attachant à chaque
mot et d’où l’on tire tous les sens. On remercie Jacqueline Picoche,
étymologiste et didacticienne du vocabulaire, d’avoir travaillé
dans cette voie. Que chaque mot bénéficie d’abord de l’explication
de son sens profond, transversal, de son signifié de puissance avant
même de procéder à son découpage anatomique en fonction de sa polysémie,
c’est l’objectif que pourraient se fixer les lexicographes.
3.
Le dictionnaire, « livre du discours »
3.1.
Un troisième chapitre de Dictionnaire et littérature assimile
le dictionnaire au « livre du discours », au sens linguistique du terme,
le discours, c’est-à-dire la parole individuelle s’opposant à
la langue, cette dernière représentant l’ensemble collectif de tout
ce qui se dit et s’écrit, par définition insaisissable, et d’où
est pourtant tiré le propos écrit ou oralisé de chacun. A priori,
le dictionnaire viserait la description de la langue, ce bien commun,
mais le point de vue ici choisi par G. Dotoli est que le dictionnaire
serait le lieu du discours.
Pour
appuyer cette thèse, G. Dotoli fait intervenir force linguistes dont
c’est le point de vue. Par exemple, André Collinot et Francine Mazière
à travers le dictionnaire, appréhendé comme un « prêt à parler »,
Alain Rey évoquant « l’impossible définition », Josette Rey-Debove
en s’appuyant sur l’expérience du Petit Robert des enfants
doté d’exemples liés à un contexte préalable de héros définis
dans la préface ; enfin, Henri Meschonnic considérant le dictionnaire
comme un « discours de discours », sans oublier Voltaire et ce qu’il
appelait le « superflu » nécessaire, l’indispensable contexte. Tous
sont ainsi utilement appelés à la rescousse pour confirmer cette thèse
du dictionnaire assimilé avant tout à un « discours » avant d’être
un reflet neutre de la langue.
Certes,
on ne peut qu’adhérer au point de vue énoncé par Giovanni Dotoli,
lorsqu’il rappelle (p. 61) que « Norme et description se croisent.
Un dictionnaire demande l’adhésion du destinataire : il fonctionne
comme un texte de littérature », et ce faisant le dictionnaire s’installe
en effet dans le discours plus que dans la langue. Mais, en même temps,
on conçoit bien que si l’on choisit comme axe de recherche – et
c’est une initiative qu’il fallait prendre effectivement – « littérature
et dictionnaire », il faut impérativement faire du dictionnaire un
discours. Quitte à forcer un peu le trait.
3.2.
C’est peut-être là où nous introduirions une nuance ou en tout
cas un point de vue : on ne peut oublier en effet que l’auteur, les
auteurs d’un dictionnaire de langue ont d’abord pour objectif de
rendre compte de la langue, c’est leur objectif premier et il faut
faire en sorte de bien retenir cette intention. En revanche, il est
vrai que la langue, si on l’oppose au discours, représente pour ainsi
dire un mythe, elle est hors du temps, s’assimilant à la somme de
tous les discours dans une très forte épaisseur diachronique, alors
que le descripteur, le lexicographe est bien obligé de relever, en
tant que simple être vivant, un état momentané de la langue.
Il
tient donc un discours correspondant forcément à la période qu’il
traverse. En somme, c’est un impossible pari que de vouloir décrire
la langue pour ainsi dire intemporelle, et de désirer en rendre compte
dans sa dimension absolue et insaisissable avec – le lexicographe
n’a pas le choix – un discours forcément temporel, marqué par
un état de langue et un état d’esprit scientifique configuré par
le moment historique où il écrit.
Peut-être
gagnerait-on ici à bien faire la différence entre le lexicographe
et le dictionnariste, en rappelant sans cesse que le dictionnariste
ne doit jamais être considéré comme un synonyme pratique de lexicographe,
même si en tout bon auteur de dictionnaire les deux coexistent, ils
n’existent en effet alors qu’alternativement, jamais ensemble.
Rappelons
qu’on est dictionnariste dès lors qu’on se situe du côté
du produit, de l’ouvrage à élaborer, dans les contingences d’un
texte à écrire dans des limites données, d’un public à convaincre
dans un rapport de communication préétabli, alors que le lexicographe,
le plus souvent la même personne, se situe dans une autre démarche,
il cherche sans souci de contenant ou de séduction à saisir la nature
profonde du mot, à retenir dans ses filets de chercheur toutes les
facettes du mot, toute sa nature linguistique. Or cette tâche est infinie,
elle est presque atemporelle, pendant que celle du dictionnariste est
temporelle, délimitée, et c’est pourquoi le lexicographe tend vers
la langue alors que le dictionnariste tend vers le discours. Et par
obligation, c’est toujours le dictionnariste qui a le dernier mot.
Il n’en reste pas moins que c’est dans cette tension que s’installe
le texte du dictionnaire.
4.
Le dictionnaire, « mémoire de la langue »
4.1.
Le quatrième chapitre de Dictionnaire et littérature, qui comme
on le constate représente une formidable mine d’idées, est dévolu
au dictionnaire en tant que « mémoire de la langue », avec cette belle
problématique du dictionnaire, un ouvrage conçu pour rendre service
à ses contemporains tout en même temps qu’il incarne un lieu de
mémoire pour une langue de longue tradition.
Ce
chapitre reflète avec finesse toute la quadrature du cercle à laquelle
est soumis le lexicographe. On apprécie particulièrement ici la mise
en valeur de pensées oubliées, telles que celle de Maurice Chapelan,
consacrée au fait, par exemple, que « les dictionnaires sont pleins
de mots oubliés, qu’on ne rencontre jamais que là, amené à les
lire par voisinage avec le mot qu’on cherche. Mais il se trouve parfois
un écrivain pour réveiller, toujours jeune, l’un de ces mots-au-dictionnaire-dormant ».
Ou encore celle de Georges Perec rappelant sa passion pour l’écriture,
qui consiste à « laisser des traces de ma mémoire, d’où peut-être,
ajoute-t-il, ma passion pour les dictionnaires : car les dictionnaires
c’est la mémoire des hommes ». (p. 72).
4.2.
Ce beau chapitre nous rappelle le succès des chroniques de langue données
à France Inter ou pour l’Est Républicain. Sur quoi
est-il fondé ? Tout simplement sur la mémoire de la langue, rappelée
aux auditeurs et aux lecteurs. Où est-elle consignée ? Dans nos dictionnaires
anciens. Sur quoi repose le plaisir ressenti à la lecture des définitions
anciennes ? En partie, sur ce que l’on pourrait peut-être qualifier
comme étant l’inconscient linguistique collectif.
On
est en effet surpris par le parfum ancien des mots, mais à la manière
de la madeleine proustienne ébranlant la cathédrale du souvenir individuel ;
le parfum des mots anciens n’aurait probablement pas autant de succès
s’il ne s’appuyait pas sur les résonances secrètes d’un inconscient
lexical collectif. Il réveille des mécanismes lexicaux, sémantiques,
oubliés. Ils rappellent parfois telle ou telle aïeule, telle ou telle
remarque régionale, en bref, le souvenir évoqué de la langue d’hier
fait vibrer la langue d’aujourd’hui. Il en est du lexique comme
d’un océan, les eaux de surface sillonnées par les navires ne peuvent
faire oublier les eaux profondes, qui, au reste, les soutiennent. Nos
dictionnaires anciens sont les échantillons de cette eau profonde.
5.
La littérature dans les dictionnaires
5.1.
Vient alors un chapitre central de l’ouvrage bien préparé par les
chapitres précédents assimilant le dictionnaire à une œuvre de discours
et de mémoire : « la littérature dans les dictionnaires ». Ce sont
presque quarante pages qui sont ainsi offertes, d’abord sous l’égide
de Cocteau rappelé par Alain Rey, qui déclarait que « toute œuvre
est un dictionnaire en désordre », mais aussi sous le patronage fondateur
du premier dictionnaire à offrir ces « lambeaux de pourpre » que sont
les citations littéraires au cœur des articles : le Vocabolario
degli Accademici della Crusca.
G.
Dotoli trouve alors le mot qui convient à cet événement lexicographique
et littéraire : « Ce n’est pas le glas de la littérature, mais son
triomphe ». Il procède ensuite à un recensement chronologique des
différents dictionnaires monolingues français en précisant leur rapport
avec les autorités littéraires. Voilà qui permet de voyager à travers
siècles en suivant les attitudes diverses des lexicographes, et cela
de Richelet, le tout premier à citer des auteurs français, à Littré,
édifiant un temple de la littérature du XVIIe et du XVIIIe,
en passant par Féraud, qui ne dissociait pas les bons écrivains des
écrivains de second rang.
On
apprécie la mention du « demi-siècle d’or » pour la seconde moitié
du XXe siècle, une formule qui nous est chère, avec ce
que G. Dotoli appelle avec justesse le « retour foudroyant du dictionnaire
de langue ». Le Grand Robert mais aussi le Petit Robert,
sont alors l’objet de remarques fortes ponctuées par les propos d’Alain
Rey qui est particulièrement sensible à la problématique des citations,
effectivement centrale dans un dictionnaire de langue. Le Trésor
de la langue française, véritable monument et musée à cet égard,
fait aussi l’objet de réflexions et d’un utile rappel des travaux
y correspondant. « Désormais le dictionnaire est devenu le Panthéon
de la consécration. Y être c’est être reconnu comme un modèle,
comme une sorte de classique », affirme alors à juste titre G. Dotoli.
5.2.
On retrouve ici le problème du signifié de puissance qui, rappelons-le,
correspond à ce sens global d’un mot qui fait, par exemple, que le
mot « cœur » peut bien avoir une dizaine de sens distincts, le cœur
qu’on opère en passant par celui qu’on joue aux cartes ou encore
qu’on dessine sur un arbre, sans parler du cœur de la forêt et des
cœurs brisés, il restera néanmoins toujours avec un signifié de
puissance qui transcende toutes ces saisies de sens : le cœur est en
effet central, doté d’une force essentielle de vie physique et amoureuse,
perçue comme ayant une forme symbolique et une couleur, celle du sang.
Qu’il s’agisse de la cerise cœur-de-pigeon, du cœur dessiné sur
le mur, ou d’une peine de cœur, on se retrouve toujours dans l’une
des « saisies » de ce même signifié de puissance. Et l’écrivain
sait intimement cela, il le ressent, il en tire de fait toutes ses images
fortes en jouant des résonances internes entre les composants sémantiques
du signifié de puissance.
On
ne s’étonnera pas du même coup de constater que pour l’usager
non linguiste, il soit tout naturel que des citations émaillent l’article
de dictionnaire. Au reste, sans le dire, les éditeurs savent bien qu’un
dictionnaire de langue française, à volonté non encyclopédique,
qui ne bénéficierait pas de citations aurait toutes les chances d’être
rejeté par le public. Pourtant, à y mieux réfléchir, la citation
dévoie souvent le sens précis du mot, gainé dans sa définition,
parce que justement la citation est littéraire et que le mot y est
un enjeu sémantique et connotatif. Ainsi, la « peste » de Camus n’est
pas seulement la « peste » du dictionnaire. La « famille » de Gide ou
de Druon n’est pas non plus la « famille » définie dans le dictionnaire.
Elles sont davantage.
Par
ailleurs, qui dit citation, dit par ellipse citation littéraire.
On est encore loin de citer en effet des textes qui ne seraient pas
littéraires, par exemple un extrait de bulletin municipal, même si
sporadiquement on fait appel à des citations non littéraires, mais
c’est alors plutôt à la manière d’un alibi de modernité. Or
qui invoque la littérature, comme on vient de le rappeler, implique
une conception souple, riche, rayonnante, voir irradiante du sens des
mots, avec notamment l’idée qu’existe les « mots de la tribu »,
les connotations particulières, les connexions intimes. Et c’est
toute la force de la littérature.
Pourquoi
alors le public est-il alors si friand de citations, alors que le linguiste
perçoit clairement ou confusément qu’on est ici hors description
scientifique et que, d’une certaine manière, la citation perturbe
le « bon ordre » sémantique ? Parce que tout naturellement les lecteurs
perçoivent que l’écrivain est allé au-delà du sens étroit et
consigné, il joue avec le signifié de puissance d’un mot. Et l’éditeur,
le lecteur, l’écrivain perçoivent cela instinctivement. Le linguiste,
s’il veut être trop rationnel et se dégager de la littérature et
du sentiment poétique, se trouve alors peut-être ici en décalage,
voire en retard…
6.
Le dictionnaire : « corpus de citations littéraires »
6.1.
C’est alors dans une sorte de prolongement naturel, que le dictionnaire,
entendons le « dictionnaire de langue » est abordé en tant que « corpus
des citations littéraires ». C’est par le rappel des propos clarificateurs
de Bernard Quemada et de ceux de Jean Pruvost sur le rôle des citations,
à la fois pierres angulaires et pierres de touche des dictionnaires,
que commence le chapitre. Il fallait aussi, comme cela a été fait,
rappeler le débat de l’Académie et notamment cette célèbre correspondance
de Voltaire, qui souligne qu’« un dictionnaire sans citation » est
à ses yeux « un squelette ».
On
sait que Pierre Larousse reprendra à son compte cette formule en substituant
à la citation l’exemple, pour en faire l’épigraphe de son Nouveau
Dictionnaire de la langue française. N’aurait-il pas perçu l’ambiguïté
souvent entretenue que dénoncent Henri Meschonnic mais aussi J. Pruvost
entre le style, écart par rapport à la norme et de ce fait présent
dans le texte littéraire cité, et la langue, volontiers prise en otage
malgré elle dans la citation littéraire ?
Le
débat qui suit est riche et on adopte volontiers le point de vue de
G. Dotoli lorsqu’il déclare que « la citation littéraire est une
sorte de relata refero : elle exprime et elle infirme pour éviter
les troubles de mémoire de la langue ». C’est sans doute en effet
notamment par la citation que le dictionnaire est un « discours » et
une « œuvre ». On peut alors sans hésiter rejoindre Alain Rey affirmant
qu’il « faut aller plus loin et peut-être délirer pour voir dans
le Littré une sorte de poème brisé qui redonne une valeur nouvelle
à des fragments littéraires dévoyés ».
Jean-Paul
Colin est aussi mis en scène, avec un large questionnement que cite
G. Dotoli (p. 128) qui lui donne la parole à juste titre, tant son
propos est précis et sans concession. Nous voilà en effet, selon les
mots mêmes de G. Dotoli, loin de l’habituelle « bibliographie gélatineuse »
dénoncée par Léon Bloy.
On
pénètre en effet ensuite dans le détail typographique avec les choix
propres à chaque dictionnaire, le plus souvent l’usage des guillemets
qui « deviennent l’ouverture et la fermeture d’un monde, l’entrée
et la sortie de la mimésis » (p. 131). On aime assez l’image sensible
des « ciseaux du dictionnariste qui découpent l’expérience de la
langue, en l’adaptant au rythme alphabétique du monde du dictionnaire »
(p. 132) ainsi que l’idée de la « greffe » et de la « réécriture »
et l’on est en effet bien convaincu que « la citation littéraire
donne une dimension sociolinguistique à la langue » et, nous ajouterons,
« au dictionnaire ».
Enfin,
que la citation prenne une nouvelle littérarité en s’insérant dans
un dictionnaire, il fallait indubitablement le souligner. Le pari de
G. Dotoli prend du même coup toute sa force et sa légitimité : on
ne peut dissocier le dictionnaire de la littérature et la littérature
du dictionnaire.
6.2.
On se contentera ici de rappeler, en guise de prolongement et de témoignage
supplémentaire, un usage souvent occulté du dictionnaire de langue,
qu’il s’agisse notamment du Littré, du Grand Robert
ou du TLF. Quelles sont les motivations qui poussent à ouvrir
un dictionnaire ? On sait par exemple que, dans plus de la moitié des
cas, un dictionnaire en un volume n’est consulté que pour vérifier
l’orthographe d’un mot. Qu’en est-il pour un dictionnaire en plusieurs
volumes ? Les statistiques précises manquent mais une rapide enquête
nous laisse penser qu’une fois sur quatre au moins, il s’agit d’aller
y puiser une pensée, une réflexion, une citation. Ainsi, il n’est
guère de discours préparé qui ne passe par la consultation d’un
des trois dictionnaires cités, non pas pour y vérifier une orthographe
ou un sens, mais bel et bien pour y puiser l’inspiration manquante,
notamment insufflée par les citations.
Au
reste, les éditeurs le savent bien et ne manquent pas d’annoncer
sur les jaquettes ou sur les quatrièmes de couverture, le nombre de
citations des ouvrages, notamment depuis qu’on a informatisé le
Littré et qu’on offre sur cédérom le TLF : 250 000 citations
pour l’un, rappelle-t-on, 450 000 citations pour l’autre. Les dictionnaires
ne sont pas seulement des trésors de mots, sitôt qu’ils ont quelque
dimension et qu’ils se rangent dans les dictionnaires de langue, ils
deviennent des trésors de citations.
Qu’on
me permette ici une remarque qui risque de paraître incongrue. Le dictionnaire
de langue, les Grand Robert par exemple, comme le dictionnaire
encyclopédique, les Grand Larousse, offre en commun des définitions
et donc les différents sens des mots. La manière de les offrir peut
différer, les premiers étant sensibles à l’usage du sens du mot
dans la langue, et le second au référent. On suivra volontiers Josette
Rey-Debove pour penser que cette distinction est plus convenue et utile
méthodologiquement que profondément vraie et vérifiable systématiquement.
Qu’importe, si l’on retrouve en gros les mêmes sens, là où ils
diffèrent, c’est dans ce qu’on appellera l’annexe identitaire
de l’article. Pour l’un, le dictionnaire de langue, ce sera justement
la citation, littéraire, culturelle, véritable ouverture permettant
d’échapper à la grille verrouillée des sens, d’où d’ailleurs
des citations qui parfois ont la taille d’un paragraphe et relèvent
presque de l’anthologie littéraire ; pour l’autre, le dictionnaire
encyclopédique, on offrira un développement encyclopédique, historique,
scientifique, échappant lui aussi à la grille limitative des sens.
D’un côté les citations sur le champignon, Colette et Maurice Genevois,
de l’autre, des détails sur les moisissures et leur rôle biologique.
Giovanni
Dotoli a donc parfaitement raison de lier littérature et dictionnaire
de langue française.
7.
Le dictionnaire : « Quelle littérature ? »
7.1.
Avec le septième chapitre se pose une nouvelle question : « Quelle littérature ? »
En somme, quels auteurs faire figurer dans un dictionnaire de langue ?
Et ce n’est pas le moindre mérite de G. Dotoli que de procéder à
une recension qui permet de mettre en relief les différents choix des
auteurs de dictionnaires. Les « bons » écrivains, selon la doxa du
moment, ont presque toujours le premier rôle, perçus comme tantôt
valorisants tantôt ennuyeux.
Dans
la seconde moitié du XXe siècle, la notion de littérature
évolue, largement éclairée par les points de vue d’Alain Rey, et
Michaela Heinz n’a pas tort d’évoquer la littérature enfantine,
les bandes dessinées, les chansons, les scénarios de film avec leurs
inoubliables répliques. G. Dotoli ne manque pas de signaler les études
des métalexicographes qui ont procédé au décompte des citations,
celles-ci constituant un mets de choix pour les travaux aboutissant
à des décomptes précis, précieux pour les radioscopies objectives
éloignées des mythologies.
Y
ajouter les traducteurs comme le souhaite G. Dotoli relève d’un nouveau
débat, à lui seul significatif des avancées faites. Même si çà
et là, on retrouvera dans Littré des traductions du Quinte Curse.
Quant à l’ouverture du dictionnaire à la littérature francophone,
amorcée dans le Grand Robert et le Petit Robert, elle
fait désormais partie de l’opinion qui prévaut en ce début du XXIe
siècle et il est bon qu’elle soit mise en avant, après avoir en
quelque sorte été occultée au moment même où, rappelons-le, le
public d’acheteurs du Québec, par exemple, est très important.
La
critique littéraire, mais aussi les manuscrits, dès lors qu’ils
ont valeur testimoniale, y ont aussi bien sûr leur place. Et pour conclure
ce chapitre, on retrouve ici le poète G. Dotoli qui rappelle que « le
dictionnaire est le réservoir du murmure secret de la langue » (p.
162). Et c’est bien le poète-métalexicographe qui ressurgit, lorsqu’on
lit avec plaisir : « Le dictionnaire n’est pas le tombeau de la langue.
Il peut en être l’avant-poésie, cette dernière ayant pour étymologie
le grec poiein : créer. »
7.2.
Les lexicographes sont généralement plus que d’autres, pensons-nous,
confrontés à l’évolution de la civilisation perceptible à travers
la langue et ses usages, la langue et ses néologismes. Ainsi tout dictionnaire
dont l’élaboration s’étale sur plus de cinquante ans, ce qui fut
presque le cas de la première édition du Dictionnaire de l’Académie,
est-il condamné à être refait à mi-parcours, tant la langue change,
et donc sa littérature, ses repères culturels. Aujourd’hui, la chanson,
le rap, récemment le slam, les dialogues de film, entrent dans ce qui
est culturel, le culturel et la littérature étant intimement liés.
G. Dotoli est dans le vrai de ce début de XXIe siècle lorsqu’il
refuse d’attribuer un pré carré à la littérature pour l’ouvrir
à l’univers audiovisuel et francophone. Ajoutons-y les blogs, le
« podcast », et toutes sortes de nouvelles manières de communiquer
qui entraînent nécessairement toutes sortes de nouvelles pratiques
d’écriture. On repère la littérature d’hier, les dictionnaires
ont le devoir d’en rendre compte. On essaie de saisir celle d’aujourd’hui,
les lexicographes ne perçoivent pas toujours tous les horizons offerts,
et quelles limites adopter, quelles proportions donner aux nouveaux
modes d’expression. Ils ne devinent pas encore celle de demain, pour
des dictionnaires qui ne seront peut-être plus de papier, mais des
livres électroniques ou des lunettes-écrans. Ils sont condamnés à
avoir tous les sens en éveil pour rendre compte du monde.
On
ajoutera après ces quelques envolées du côté des lendemains vaticinés,
que la réalité est de temps à autre plus brutale, platement dictionnairique.
Ainsi, citer tel ou tel chanteur, dont les paroles ont été fredonnées
par toute la France, avec une valeur littéraire, en tout cas testimoniale,
est parfois tout simplement déraisonnable pour l’éditeur, parce
que, entre autres, les ayants droit demandent des sommes disproportionnées
pour la simple autorisation de citer le texte de l’artiste. L’auteur
de ces lignes a dû par exemple renoncer à citer tel ou tel dans un
dictionnaire de citations, à cause des sommes indécentes exigées
par l’éditeur de la personne que l’on voulait citer. On n’est
plus là en belle lexicographie lisse, mais dans le domaine de la contrainte
voire de la morale. Ainsi, la chanson est peu citée, mais il y a des
raisons financières à cela. Bien sûr momentanées, liées à la conjoncture,
très dictionnairiques…
8.
Le dictionnaire culturel ?
8.1.
Que le huitième chapitre soit intitulé « le dictionnaire culturel »,
référence directe au Dictionnaire culturel en langue française
d’Alain Rey, considéré comme lien privilégié entre langue et culture,
d’une part, culture, langue et littérature d’autre part, est tout
à fait naturel. G. Dotoli a d’ailleurs ici grandement raison de citer,
parallèlement à Alain Rey, Robert Galisson.
Il
est judicieux en effet de rapprocher les deux linguistes. Il n’y a
pas si loin en effet entre la lexiculture de Robert Galisson, cette
culture courante si partagée qu’elle n’est pas enregistrée dans
les dictionnaires (par exemple l’écureuil assimilé à la
Caisse d’Épargne pour tout français, et l’accordéon synonyme
de bal musette, du 14 juillet) et le projet d’Alain Rey consistant
à rappeler que les mots ont toujours en arrière-plan une culture qu’il
ne convient pas d’oublier au profit de descriptions linguistiques
froides, sans résonances civilisationnelles.
Alain
Rey, très souvent cité cela va de soi, rappelle à juste titre ce
qu’en tant que linguiste on pourrait parfois oublier : « l’avenir
de la langue française est culturel plus que strictement linguistique »
(p. 107). Ainsi, le Dictionnaire historique de la langue française,
si on le juge à l’aune du titre et du discours tenu plus qu’aux
informations apportées, résultant forcément en grande partie de compilations
depuis Wartburg et ses successeurs représente, bel et bien, une avancée
pionnière dans le domaine de la culture, par essence historique et
en l’occurrence philologique, mais en la resituant dans les contextes
civilisationnels. À dire vrai, je suis assez heureux d’avoir souvent
signalé cela et de retrouver dans l’ouvrage de G. Dotoli un même
point de vue.
Il
poursuit alors le parallèle en soulignant que le dictionnaire se doit
d’être « une synthèse de la culture partagée », ce qui nous ravit,
même si cette conception reste encore à défendre, avec notamment
le dictionnaire d’Alain Rey en avancée pionnière. Au reste, G. Dotoli
n’a pas tort d’attirer notre attention sur le Robert pour tous
de 1994 élaboré par Danièle Morvan, négligé par les linguistes,
parce que le plus souvent (mea culpa) nous n’y avons pas perçu que
langue et culture y faisaient des noces expérimentales. Du même coup,
citer à cet égard l’expérience hors du commun du Petit Larousse
1906 et de ses successeurs s’imposait et G. Dotoli n’a pas manqué
de le faire. « Le dictionnaire est culturel, tolérant et magique »
conclut-il dans une formule où l’on sent percer le poète enthousiaste.
8.2.
Il n’est guère utile ici de commenter, il suffira en effet de se
rendre à l’article objectivement élogieux rédigé dans cette revue
sur le Dictionnaire culturel d’Alain Rey. On y développe de
fait cette idée à laquelle nous croyons fortement que, s’agissant
de dictionnaire dévolu à un public exigeant, l’heure est au décloisonnement
des connaissances : la seule description linguistique du mot ne suffit
plus. Qui à l’heure de la consultation universelle sur Internet peut
admettre que l’on ne dispose que d’une information philologique ?
Réduire le mot à une unité linguistique n’est plus acceptable pour
la personne qui consulte. Maints indices laissaient prévoir l’éclosion
d’un tel dictionnaire culturel, il vient à son heure et on n’est
pas étonné qu’Alain Rey, linguiste et homme de culture, en soit
le directeur. Les pistes qui ont été ouvertes à travers les encarts
culturels accompagnant plus de mille mots-clefs sont plus que bienvenues :
elles incarnent, nous semble-t-il un renouveau absolument nécessaire
de la lexicographie.
9.
Les écrivains et le dictionnaire
9.1.
Avec le neuvième et avant-dernier chapitre, ce sont « les écrivains
et le dictionnaire » qui sont à l’honneur. Citer Louis Forestier
est ici fondamental parce que sa réflexion récente sur le sujet est
en définitive pionnière : « L’on pourrait, déclare-t-il, déterminer
trois attitudes de l’écrivain à l’égard des dictionnaires : il
en est un utilisateur privilégié, il en est souvent un fournisseur
au même titre que la langue courante parlée, il en est parfois un
auteur. » G. Dotoli passe alors en revue les écrivains s’exprimant
à propos du dictionnaire, avec une mention spéciale pour Voltaire
et Victor Hugo, mais en faisant aussi état des remarques bien moins
connues de l’abbé Prévost, Joseph Joubert, Bernardin de Saint-Pierre,
Louis de Bonald. Aucun doute, il y a chez Giovanni Dotoli un chercheur
de trésors qui aime à offrir les perles qu’il rapporte de ses chasses.
Qui pense à citer Stendhal à propos des dictionnaires ? « Un bon dictionnaire
est une affaire de raison et de discussion et non d’enthousiasme »
déclare ce dernier.
Citer
Henri de Vaulchier, spécialiste incontesté de Nodier, est pertinent,
tant ce dernier a rénové l’analyse du genre, en « théoricien reconnu
de la langue et autorité littéraire incontestée ». Baudelaire est
également mis à l’honneur, connu pour sa consultation presque fiévreuse
des dictionnaires. On perçoit au reste ici que Giovanni Dotoli en parle
avec le capital universitaire d’un Professeur accompli dans l’analyse
littéraire. Ainsi, parmi les rappels nécessaires, il n’est pas inutile
avec Louis Forestier et Henri Mitterand, de souligner que Zola fut,
au moment où il était employé chez Hachette, expéditeur des fascicules
des dictionnaires de Littré, et que son attention était déjà en
éveil comme le montre sa correspondance, tout comme il fut aussi un
lecteur de Pierre Larousse et utilisateur du Grand Dictionnaire universel
du XIXe siècle.
Mallarmé,
Barrès, Léon Bloy, Anatole France, Georges Duhamel, Gide, Julien Green,
Francis Ponge, Saint-John-Perse, Yves Berger et bien d’autres sont
cités et commentés, toujours avec précision, dans leur comportement
vis-à-vis des dictionnaires : ce sont là des pages dont on tire le
meilleur miel. Rapportée par Alain Rey, combien est significative par
exemple l’anecdote nous montrant Green en train de s’inquiéter
d’une tournure de phrase qu’il ne trouve pas tout d’abord dans
les dictionnaires puis qu’il repère dans le Grand
Robert, mais pour découvrir alors que c’est lui-même qui est
cité… Voilà qui ne manque pas de sel tout en illustrant une sorte
de circularité entre la création littéraire et le relevé des usages
hors normes par les lexicographes, les écrivains en étant les pourvoyeurs
privilégiés.
On
sait infiniment gré à G. Dotoli d’avoir su rassembler dans ce chapitre
des détails, des informations, si difficiles à regrouper et précieuses
pour qui se passionne pour les dictionnaires. Il est par exemple piquant
de savoir que Paul Valéry consultait souvent le Dictionnaire étymologique
de Léon Cladat, grâce auquel, déclarait-il, « il distend le champ
sémantique, ou si l’on préfère, il le surcharge, il le survolte ».
Ce qui fait écho d’une certaine façon à nos propos précédents
sur le signifié de puissance…
Par
ailleurs, Paul Adam, en auteur du Petit glossaire pour servir à
l’intelligence des auteurs décadents et symbolistes, André Breton
et leur Dictionnaire abrégé du surréalisme, ce sont là aussi
les écrivains devenus lexicographes à leur manière, le dictionnaire
devenant l’outil, mi-parodie mi-engagement, au service de la littérature.
G. Perec, R. Queneau, H. Michaux ne pouvaient à cet égard manquer
à l’appel. Pas plus que Roland Barthes.
Un
beau passage est également consacré à Salah Stétié, à la recherche,
notamment pendant son enfance, de la saveur des mots dans le Petit
Larousse illustré que lui avait offert son père. Suivent alors
(pp. 221-226) des témoignages que G. Dotoli est allé recueillir auprès
d’écrivains et de poètes, Vénus Khoury-Gatha, Rome Demergue, Michel
Bénart, etc. Étonnant Dotoli qui sait faire fleurir et cueillir de
précieux témoignages qui nourrissent la cause lexicographique dont
il est devenu un ardent défenseur !
On
l’a compris, ce chapitre nous a émerveillés et il convient de laisser
à G. Dotoli la conclusion de ces pages remarquables : « Oui, déclare-t-il,
pour tout écrivain le dictionnaire est son indispensable outil cognitif
et une machine à rêver », ces deux dernières formules étant
impeccablement référencées comme tout ce qui est cité par l’auteur.
9.2.
Pour n’avoir jamais prôné la scission ou tout au moins le cloisonnement
entre littéraires et linguistes dans les cursus universitaires, pour
avoir même bénéficié d’une sorte de parité entre les deux domaines
au sein d’un département de Lettres, on se montrerait volontiers
défenseur d’un rapprochement constant à favoriser entre les deux
dimensions de la langue : la langue étudiée – la linguistique -
et la langue appliquée – la littérature -, la langue disséquée,
expliquée lexicalement et syntaxiquement, d’un côté, et la langue
utilisée, valorisée, esthétiquement et créativement dévoyée.
Un
constat, à cet égard, m’a toujours grandement surpris : le fait avéré
que la majorité des universitaires spécialistes de la littérature
ignore tout de la richesse des corpus informatisés que représentent
le Grand Robert, le Trésor de la langue française. Quant
à évoquer Frantext, c’est souvent peine perdue, ce colossal
corpus de 3000 œuvres, incluant Zola, Balzac, Victor Hugo, etc., est
totalement ignoré. Seuls les linguistes ou presque, en tirent parti.
Constater ainsi que des sujets de Maîtrise et de DEA, naguère, aujourd’hui
de Master, ou même de Doctorat, peuvent avoir pour titre, « l’art
du portrait » chez tel ou tel auteur, Flaubert par exemple, ou au cours
d’une période déterminée, et que le candidat n’a même jamais
entendu évoquer la possibilité de bénéficier exhaustivement sur
un mot donné propre au sujet choisi, sourire, nez,
bouche, regard, portrait même, de tous les contextes
dans lesquels il apparaît dans l’œuvre est d’une certaine manière
consternant.
L’étonnement
du collègue, son enthousiasme même à la découverte de l’outil
est certes rassurant, mais pour autant on ne perçoit pas encore de
progression sensible ou suffisante dans cette forme d’acculturation
nécessaire des étudiants aux richesses mises à la disposition des
linguistes. Décloisonnons.
Il
y a belle heurette ou belle lurette que les écrivains ont compris le
parti à tirer des dictionnaires. Les chercheurs ès littérature n’ont
cependant pas tous encore perçu qu’il y avait des outils prodigieux
à leur portée.
On
profitera aussi de ce chapitre enthousiasmant pour évoquer ce que nous
appelons le « portrait dictionnairique » d’un auteur, au risque de
choquer avec cette formule que d’aucuns trouveront peut-être inélégante.
Rappelons cependant que le mot « dictionnairique » est déjà enregistré
au XVIIIe siècle et prôné par Charles Nodier au XIXe
siècle. De quoi s’agit-il ? Tout simplement du suivi de la notice
d’un auteur à travers un paradigme de dictionnaire encyclopédique.
Pour y avoir procédé plusieurs fois, au grand plaisir de mes amis
littéraires, on se rend compte très vite à quel point c’est utile
et révélateur à divers titres. Ainsi, la date d’entrée de la notice
est-elle le premier indice de la notoriété. L’évolution de l’article
au fur et à mesure des millésimes, l’apparition de l’éventuelle
photographie, son éventuelle disparition, les œuvres citées, tout
cela « raconte » la représentation de l’écrivain auprès de la communauté.
Comparer ainsi Sartre et Camus, les suivre dans les millésimes du
Petit Larousse ou dans le Robert des noms propres,
ne manque pas d’être instructif. Ajoutons que calculer dans le
TLF le nombre de citations de l’un et de l’autre, les œuvres
citées, permet des analyses et des comparaisons enrichissantes, et
qui intéressent vivement nos collègues littéraires. Trésor de mots,
le dictionnaire est aussi un trésor de représentations, un indicateur
pertinent de la réception de l’œuvre d’un écrivain qui varie
au fur et à mesure de sa carrière, de ses succès et insuccès.
10.
Quel dictionnaire au XXIe siècle ?
10.1.
Vers un avenir aussi ouvert que la poésie ?
Ce
chapitre donne l’occasion à l’auteur d’évoquer les premiers
dictionnaires qu’il a consultés et qui l’ont formé. Il se sent
un fils des dictionnaires, dictionnaires qu’il évoque avec émotion,
et du même coup il passe utilement en revue la manière dont les lexicographes
imaginent leur public : à qui destinent-ils en effet leur dictionnaire ?
On aime à lire ici Roland Barthes qui dans la préface pour laquelle
on l’a sollicité chez Hachette en rappelle les fonctions et les responsabilités.
Quid
alors du dictionnaire de demain ? « Le marché a faim de produits novateurs »,
et d’indiquer aussitôt que « les mille et une ressources des bases
de données textuelles peuvent se marier avec la force de la tradition,
de la culture et de la littérature ». Il est opportun ici de citer
Dictionnaires et nouvelles technologies (PUF) écrit en 2000 et
Christine Jacquet-Pfau qui pose le problème de la mémoire : ne pas
perdre en effet les différentes versions d’un dictionnaire importe
et on n’y a pas assez réfléchi. Conclure avec Alain Rey qui sait
allier dictionnaire, culture et poésie, est forcément très bienvenu.
Enfin,
au-delà de ce dixième et dernier chapitre, on aurait évidemment tort
de ne pas signaler qu’à la saine manière des outils universitaires
de qualité, sont adjointes en toute fin d’ouvrage quelques annexes
précieuses pour les chercheurs, en l’occurrence 32 pages de bibliographie,
11 pages dévolues à un index des noms, et un index des illustrations.
Voilà qui clôt le très beau voyage proposé par G. Dotoli sur ce
thème trop peu fréquenté du Dictionnaire et de la Littérature.
10.2.
Les grands dangers de l’élaboration du dictionnaire en équipe virtuelle…
10.2.1.
Nous souhaiterions ici profiter de la conclusion d’un livre passionnant
pour alerter quant à ce qu’il ne faudrait surtout pas faire au XXIe
siècle, s’agissant d’un dictionnaire général de la langue française.
Précisons d’emblée que la pratique propre à l’équipe rassemblée
autour de Giovanni Dotoli dans l’élaboration d’un dictionnaire
bilingue est tout l’inverse du processus tentant contre lequel nous
aimerions mettre en garde.
Cependant,
avant le cri d’alarme…, un constat s’impose tout d’abord
au début de ce millénaire, c’est qu’il serait bien inutile de
ne pas considérer l’informatique comme une « nouvelle muse », et
nous parodions ici Du Bellay qui assimilait effectivement la véritable
révolution qu’était l’imprimerie à une nouvelle muse. Les supports
informatiques, galettes de plastiques ou Internet, font effectivement
désormais partie de notre univers quotidien : les dictionnaires y sont
déjà légions et c’est bien ainsi.
Ceux
qui au reste opposeraient encore dictionnaires papier et dictionnaires
électroniques se situeraient sans aucun doute dans un débat dépassé
de par les faits constatés. Si les deux supports restent très utiles,
en vérité, le support électronique représente même, pour l’heure,
la voie privilégiée de demain pour des raisons évidentes de stockage
d’information, de transmission rapide et économique et de consultation
transversale des données. Il y a par ailleurs des mouvements irréversibles :
d’évidence, les jeunes consultent d’abord et abondamment ce qui
est sur support électronique.
10.2.2.
Là où le bât blesserait profondément, c’est si, pour élaborer
un nouveau dictionnaire, au XXIe siècle, l’on faisait
appel, sans raison garder, à des processus éditoriaux de facilité
en utilisant au plus mal les nouveaux moyens de communication. En somme,
nous souhaitons mettre ici en garde contre d’éventuelles pratiques
éditoriales très éloignées d’une bonne lexicographie, et qui seraient
particulièrement délétères pour la qualité des dictionnaires consacré
à une langue. On imaginera donc un scénario plausible.
La
pratique que nous décrirons serait en effet dangereuse et tentante
pour un éditeur, qui choisirait, par exemple, de répartir des tranches
alphabétiques entre des rédacteurs résidant aux quatre coins de la
France ou de la Francophonie, s’il s’agit du français, joignables
par téléphone et, pense-ton, à tout moment grâce à la nouvelle
panacée : le courrier électronique. Avant même de décrire un fâcheux
processus, précisons qu’il n’est évidemment pas question de remettre
en cause le courrier électronique qui rend d’immenses services dans
l’édition et dans la lexicographie, mais tout simplement d’alerter
quant au très mauvais usage qui pourrait en être fait quand il s’agit
d’élaborer un dictionnaire.
10.2.3.
Imaginons donc un mauvais processus possible. L’idée d’un dictionnaire
est lancée, l’éditeur recrute des lexicographes, charge une personne
de la coordination. Il ne dispose pas d’un lieu pour accueillir les
lexicographes, ni de bibliothèque et ne veut pas investir dans ce domaine,
il opte donc pour des travaux à domicile et sur ordinateurs personnels,
le courrier électronique abolissant les distances, le tout économisant
matériels et bureaux. Pour lancer correctement le projet tout en se
donnant bonne figure, dans le cadre d’un dictionnaire conçu sur cette
base de la dispersion géographique des rédacteurs, en croyant pallier
le handicap de la tâche à la fois collective et rassemblée que devrait
incarner une telle œuvre, s’imposerait alors l’organisation d’une
ou deux réunions de départ, qui donnerait au passage bonne conscience,
puis s’y ajouterait une réunion mensuelle, voire trimestrielle ou
annuelle, et le projet serait ainsi lancé, avec une équipe atomisée,
irriguée par quelques coups de fils et des consignes par courrier électronique.
On
verrait vite alors les limites d’une telle expérience, telles que
nous les expliciterons ci-dessous. En tenter l’expérience une seule
fois, celle-ci servant de leçon, serait admissible pour tout éditeur,
mais poursuivre sur cette base serait totalement délétère. Or comme
nous en sentons la tentation forte pour les éditeurs en ce début de
XXIe siècle, il nous semble plus qu’urgent d’en rappeler
les grands dangers et, à court terme, la faillite intellectuelle et
financière.
10.2.4.
Évoquons tout d’abord la panacée du courrier électronique. On rétorquera
sans peine que le courrier électronique est un moyen exceptionnel de
communication, rapide, en temps désiré, sans déranger, etc. C’est
indéniable pour un grand nombre de communications. Mais en l’occurrence,
pour un tel projet, c’est tout simplement faux : le courrier électronique
dispensant de la rencontre avec l’éditeur devient en effet le moyen
le plus pratique de ne pas répondre immédiatement à une difficulté,
voire de ne pas y répondre, il est aussi le lieu de la réponse éludée,
ou du calcul de la réponse, il représente un superbe moyen de la communication
dilatoire, le lieu rêvé du mensonge. Il est virtuel dans tous les
sens du terme.
Plus
grave : la coordinatrice ou le coordinateur limité au courrier électronique
serait réduit à croire ce qu’on lui écrit ou ce qu’on lui répond,
sans pouvoir vérifier. « J’ai tel et tel dictionnaire à ma disposition… »
peut déclarer le rédacteur recruté sans examen préalable autre que
son dossier, sans que l’on puisse pénétrer dans son bureau-domicile
à 300 km ou plus de distance…, et l’on constaterait par exemple
au fil de la lecture d’articles, qu’il est assez improbable qu’il
dispose des ouvrages évoqués, sinon comment s’expliquer telle ou
telle balourdise… Imaginez qu’on cuisine un peu le rédacteur, et
il avouera ce que l’on avait deviné : « je ne l’avais pas où je
me trouvais ». Et ce sont par exemple cent articles ou plus qui peuvent
avoir ainsi été rédigés, tant pis si l’on ne s’en est pas aperçu…
C’est
incontournable : le courrier électronique n’est en rien le dialogue
immédiat et constructif autour d’une difficulté lexicale, ce dialogue
indispensable ne peut se faire qu’au sein d’une équipe, livres
en main, avec des sources à portée d’étagères, visibles et consultables
aux yeux de tous (c’est important, l’œil de l’autre…) et par
tous. Comme on le fait au reste à bon escient chez Larousse, Robert,
Bordas et à l’Académie française.
10.2.5.
La personne qui serait alors chargée de diriger le projet dans le processus
que nous imaginons se trouverait ainsi obligée de dialoguer de manière
fractionnée et à distance, ne pouvant jamais corriger sur le vif ni
redresser les déviances rédactionnelles à chaud, et pas plus conseiller
directement les rédacteurs à mille kilomètres de là. Dans un tel
scénario, sans surveillance et chacun exerçant à domicile, voire
sur leur lieu de vacances, deux catégories de rédacteurs peuvent alors
nettement se distinguer, ceux qui y passent leur nuit, les consciencieux
qui ne comptent pas leurs sous, et ceux qui n’assument pas les recherches
d’informations nécessaires, ce qui ne se voit d’ailleurs pas immédiatement
dans la rédaction si elle reste élégante et c’est ce qui est trompeur.
Et ce faisant, on entre pour ces derniers dans la médiocrité, voire
dans le plagiat comme moyen le plus commode d’aller vite.
Les
« moins-faisant » peuvent d’ailleurs bénéficier impunément de la
faveur de l’éditeur, en toute innocence, ce dernier n’étant pas
censé suivre de près le contenu, en spécialiste vigilant des délais
qu’il est avant tout. L’éditeur peut au reste tout simplement être
heureux de voir le wagon lexical arriver à l’heure dans la gare.
Après tout, il n’est pas chargé de vérifier le contenu du wagon,
il s’en est déchargé sur un chef de gare. Or, pour ledit chef de
gare, directeur du projet, vérifier à distance la qualité du chargement
est presque impossible. Il lui revient alors de s’assurer du contenu
avant que le wagon n’arrive à la gare, en repérant s’il y a insuffisance
de recherche et plagiat, ce qui correspond à une traque délicate et
le transforme en Sherlock Holmes. Et l’on peut perdre énormément
de temps à cela.
10.2.6.
Dans le processus traditionnel, celles et ceux qui travaillaient par
exemple dans l’équipe rassemblée autour de Paul Robert auraient
vite été repérés s’ils étaient arrivés à 9 h du matin et repartis
à 10 h 30, en ayant fait une sorte de miel recomposé des autres ouvrages,
sans recherche personnelle. Dans l’autre processus, imaginé, c’est
impossible à vérifier à distance, les ordinateurs ne sont pas encore
munis de compteurs… Parce qu’évidemment le rédacteur non consciencieux,
volontiers plagiaire, ou la personne aux abois financièrement, saurait
habilement jouer de la mauvaise synonymie, masquant la reprise des concurrents,
inversant les informations et imaginant des exemples sans se compliquer
l’existence, sans aller chercher de réelles attestations. De fait,
c’est souvent en percevant confusément qu’un article « tourne mal »,
à la manière d’un bruit de moteur, que le directeur du projet pourrait
éventuellement déceler dans un tel processus qu’il y a quelque chose
qui est enrayé dans l’article proposé. Il faut alors trouver ce
qui sonne faux – c’est souvent difficile – , puis refaire ou faire
refaire, ce qui est très long et forcément irritant pour l’éditeur
qui voit son wagon retardé. À l’intermédiaire de pouvoir alors
devenir le bouc émissaire.
10.2.7.
Si les rédacteurs sont payés au signe, ce qui est de plus en plus
le cas, et s’ils sont par ailleurs contraints dans un calendrier préétabli
tel que la qualité est moins importante que le respect du temps imparti,
toujours très difficile à calculer, on aboutit alors à un travail
qui valorise la médiocrité, assimilée au fait d’être dans les
temps sans trop fouiller. Le « bon » rédacteur se transforme en gestionnaire
du passable : tant de mots et tant de signes dans un calcul de rentabilité
horaire lui garantissant de bons émoluments. Mais il n’est pas bon
lexicographe. Prévoir précisément le temps que l’on consacrera
pour un mot, avec des lièvres sémantiques soulevés, n’a jamais
pu être cerné dans le temps. Littré ne comptait ni ses signes ni
son coefficient de rentabilité au nombre de signes typographiques.
Au reste, Pierre Larousse, Émile Littré, Paul Robert, Josette Rey-Debove,
Alain Rey, les équipes du TLF, etc., ont presque toujours dépassé
d’au moins trois fois les délais qu’ils avaient prévus avec leur
éditeur ou par rapport à eux-mêmes.
Insistons
lourdement en redisant que chercher des exemples qui conviennent, fouiller
et refouiller les corpus clos mais aussi les corpus aléatoires d’Internet,
n’est pas gagnant pour un rédacteur qui à la fin n’aura que 60
malheureux signes à aligner et à faire rétribuer. Plusieurs heures
ont pu s’écouler sans qu’il ajoute un seul signe à sa copie, pendant
qu’un autre rédacteur, inventant sans vergogne des exemples, a déjà
rempli sa copie et bien gagné sa vie. Après tout il lui faut vivre…
dira-t-il ! Et personne n’est là pour voir s’il triture suffisamment
la documentation et s’il a passé une nuit à chercher, ou s’il
a glissé son pensum rédactionnel entre deux autres tâches rétribuées
ailleurs.
Réaffirmons-le,
un tel processus s’il existait, serait à des lieues de ce qui a fait
la qualité des dictionnaires Robert, Larousse, avec des équipes rassemblées
autour de Paul Robert, Danielle Morvan, Alain Rey, échangeant immédiatement
à propos de telle ou telle difficulté, s’épaulant, ayant sous la
main une bibliothèque très conséquente.
10.2.8.
Ce scénario ici brossé mérite d’être évoqué, parce qu’il peut
guetter les éditeurs qui insensiblement verraient là une panacée
dans le travail effectué ainsi à distance, avec des rédacteurs isolés
géographiquement, dans les contrats établis au nombre de signes et
dans un calendrier préétabli comme si tout était prévisible à l’espace
près, ce qui historiquement est un contresens par rapport à nos grands
lexicographes. L’éditeur qui suivrait un tel processus vivrait un
temps l’illusion de l’ouvrage élaboré « économiquement », « rationnellement »,
et à terme il perdrait invariablement de l’argent, parce que le public
repère vite ce qui n’est pas de bonne qualité d’élaboration.
Nous
espérons l’avoir démontré, au risque même d’avoir été répétitif
tant le sujet nous tient à cœur, le processus décrit est en effet
un piège. Tout éditeur peut y tomber une fois. Pas deux. La dictionnairique
de la facilité est à combattre ou à fuir comme la peste, parce qu’elle
n’a pas d’avenir.
11.
Conclusion
Il
est temps de conclure, nous espérons que le lecteur nous aura pardonné
les digressions nombreuses faites au fur et à mesure de la lecture
du livre de Giovanni Dotoli, mais il en est en partie responsable, tant
son livre est stimulant !
Il
y a des épigraphes qui ne trompent pas et révèlent un homme. Quelle
est l’épigraphe choisie par Giovanni Dotoli pour Dictionnaire
et littérature, Défense et illustration de la langue française du
XVIe au XXIe
siècle, préfacé avec son talent habituel par Alain Rey : « À
mes élèves de l’Équipe du Nouveau Dictionnaire bilingue Italien-Français
/ Français-Italien, symboles d’enthousiasme en lexicographie ».
Je
connais bien cette équipe, j’en vois les éléments constamment rassemblés
pour travailler autour de Giovanni Dotoli : l’avenir est dans cette
attitude. On constate tous qu’il se passe quelque chose de fort à
Bari. Comme à Sherbrooke, au Québec, avec un dictionnaire monolingue
en gestation sur de très bonnes bases. Grâce à Giovanni, une pépinière
de jeunes lexicologues, lexicographes et métalexicographes, assure
en Italie une relève scientifique en travaillant, rassemblés, unis.
Ce livre en est indéniablement un des fruits et un solide jalon.
Qui
connaît Giovanni Dotoli sait qu’il est homme enthousiaste, allant
toujours de l’avant, ce qui ne doit pas masquer la grande modestie
dont il fait aussi preuve, sachant toujours rendre à César ce qui
est César. G. Dotoli est homme de dialogue pleinement constructif
et rassembleur : de cela nous ne saurions que trop le remercier, parce
que la lexicographie et la dictionnairique ne peuvent s’épanouir
et donner leurs meilleurs fruits qu’au prix du dialogue constant entre
ceux qui s’y consacrent, au service des langues et des cultures. Suivons
l’exemple donné par Giovanni Dotoli.
1. Biblioteca della Ricerca, Collection Linguistica, dirigée par Giovanni Dotoli, Mirella Conenna, Alain Rey et Jean Pruvost, n° 25, Schena Editore.